Voir Las Flors del gay Saber
La rime enchaînée ne répète pas le son, mais reprend le sens par une sorte de gradation. Ex. :
Saincte Équitaire ung diable prit, En le prenant elle batist, En le bâtant elle enchaina, En l'enchainant ellentraina.
(Exemple tiré de Fabki.)
La rime en écho a lieu lorsque la syllabe finale qui est répétée se trouve hors de la mesure. Ex. :
Qui ra'ôte ainsi de raison le devoir ? de voir.
Qui est l'auteur de ces mots devenus ? Venus.
Comment en sont tous mes sens advenus ? nus. etc.
(J. DU Bellay.)
Dans la rime couronnée, la syllabe finale qui se répète compte deux fois pour le même vers. Ex. :
La blanche colombelle belle Souvent je vais priant, criant :
Mais dessous la cordelle d'elle Me jette un œil friant, riant En me consommant et sommant.
(Cl. Marot.)
Dans la rime emperière , le son est répété trois fois. Ex. :
Bénins lecteurs, très diligens gens, gents. Prenez en gré mes imparfaits faits, faits... etc.
La rime équivoquée est celle dans laquelle la dernière syllabe de chaque vers est reprise avec une autre signification au commencement ou à la fin du vers qui suit. Ex.:
En m'ébattant je fais rondeaux en rime. Et en rimant bien souvent je m'enrime.
Bref, c'est pitié entre nous rimailleui-s ; Car vous trouvez assez de rime ailleurs, etc.
(Cl. Marot.)
La rime batelée répète le son final du vers à la césure du vers suivant. Ex.:
Quand Neptunus, puissant dieu delà mer, Cessa d'armer carraques et galées, etc.
(Cl. Marot.)
La rime brisée ou renforcée coupe les vers après le repos en faisant rimer les césures chacune à chacune, sans préjudice de la rime finale. Les vers peuvent ainsi se dédoubler, et, si on ne les lit que jusqu'à la rime intérieure, ils oifrent un sens différent de celui qu'ils font dans leur entier. Ex.:
De cœur parfait Chassez toute douleur.
Soiez soigneux N'usez de nulle feinte
Sans vilain fait Entretenez douceur.
Vaillant et preux Abandonnez la crainte
Par bon effet Montrez votre valeur
Soiez joyeux Et bannissez la plainte.
(0. DE Saint-Gelais.)
Citons encore: la rime senée (sensée) qui a lieu lorsque tous les mots commencent par la même lettre. Ex.:
C, c'est Clément contre chagrin cloué.
(Cl. Marot.)
la rime rétrograde par vers, mots, ou lettres, disposée de façon que le lecteur trouve un sens en lisant au rebours et en prenant un à un soit les vers, soit les jnots, soit les lettres. Exemple de rime rétrograde par lettre :
A mesure ma dame ruse m'a.
(Fabri.)
les vers décroissants, dans lesquels les mots vont en diminuant successivement d'une syllabe. Ex. :
Mignonne, plusieurs fois Tresheureux l'autre mois, etc.
Nous n'insisterons pas davantage sur ces différentes sortes de rimes, dont les espèces sont innombrables. C'est là le triomphe de Molinet, de Crétin, de Meschinot. Ce dernier se vantait d'avoir composé une série de vers qui pouvaient se lire de trente-deux façons, en conservant un sens et une rime.
Malgré l'exemple de du Bellay que nous avons cité, ces jeux d'esprit ne durèrent pas au delà de Marot, qui lui-même les cultiva seulement dans sa jeunesse.
La nouvelle école de la Pléiade rendit à la rime son véritable emploi ; si on peut même lui faire un reproche, c'est de n'avoir pas rimé assez richement.
Malherbe» quoique ennemi de ses devanciers, est en tout leur héritier et leur disciple. Il a choisi avec un goût exclusif et dédaigneux parmi les éléments que lui offrait la poésie de l'école antérieure. Pour ce qui est de la rime, il en trouva les règles les plus importantes établies par ses devanciers: lui-même j ajouta de nouvelles prescriptions, dont quelques-unes témoignent de sa finesse et de sa sagacité, tandis que les autres sont d'une sévérité excessive et puérile. Nul comme lui ne contribua a accréditer cette erreur, que la rime est faite pour les yeux ; aussi interdisait-il sans scrupule de faire rimer puissance et innocence, forêts et aimerais, etc.
Dans la seconde partie du xvii^ siècle, Boileau, disciple de Malherbe, recueille l'héritage de son devancier. L'illustre critique, l'homme de goût si judicieux en général, est assurément un très médiocre versificateur. Pour nous en tenir à la rime, c'était, comme on l'a dit, entre lui et elle une guerre à mort. Il n'y a qu'à feuilleter au hasard ses œuvres pourvoir combien elles renferment de mauvaises rimes, dont ne voudrait pas aujourd'hui le dernier de nos poètes ; lui-même, d'ailleurs, a laissé éclater son dépit dans la fameuse épître à Molière:
Quand je veux dire blanc, la quinteuse dit noir.
D'après sa théorie, il y a lutte éternelle entre la rime et la raison: elles se repoussent naturellement l'une l'autre, et le poète a toutes les peines du monde pour établir entre elles un accord qui menace à chaque vers d'être rompu. Cette vue est absolument fausse, ou plutôt elle n'est vraie que pour les mauvais poètes. Le poète véritable pense en vers ; les vers, tout rythmés et tout rimes, se présentent d'eux-mêmes à son esprit.
C'est en vertu de la même erreur que Fénelon
demande, dans sa Lettre à V Académie, sinon la suppression de la rime, au moins de nouvelles licences pour le poète. Le xviif^ siècle tout entier, en poésie eten versification, est le plus pauvre de notre histoire littéraire: il est difficile d'imaginer un rimeur plus piètre que Voltaire.
D'ailleurs, grâce à l'épuration perpétuelle de la langue, on en arrive, vers la fin de ce siècle et sous le premier empire, à employer constamment un certain nombre de rimes toutes faites, prévues d'avance, et, pour ainsi dire, stéréotypées, comme celles de jour et amour, gloire et victoire, guerrier et laurier, etc. Cette stérilité dura jusqu'à l'avènement d'une école nouvelle, le romantisme, qui, élargissantle vocabulaire poétique, ofi'rit au versificateur des ressources inépuisables et put ainsi régénérer la rime. Au reste, la révolution qu'opéra l'illustre chef de cette école dans la constitution rythmique des vers devait nécessairement imposer au poète la loi de rimer richement. Si la rime n'avait, pas été renforcée, il eût été impossible de varier le rythme des vers par des coupes nouvelles et par l'emploi de l'enjambement, sous peine d'enlever à l'oreille toute sensation de la mesure.
Après avoir raconté l'histoire de la rime, nous devons en faire connaître les règles.
En thèse générale, la seule rime digne de ce nom est la rime riche ou pleine, celle qui exige la parité de la voyelle et des deux articulations qui l'entourent. Ex. : vie-ravie ; cheval-rival; vainqueur-cœur, etc.
Cependant cette rime riche, que doivent rechercher les poètes, leur échappe, en fait, bien souvent, et n'est pas même possible dans beaucoup de cas. Aussi y a-t-il lieu de définir ici la rime suffisante, celle qui exige la parité de la voyelle et de l'articulation par laquelle
cette voyelle est suivie. Ex. : cheval-égal ; vainqueurbonheur ; soleil-sommeil, etc.
Quant à la rime faible, elle ne saurait être admise que fort rarement, dans les cas où le vocabulaire n'offre pas de choix au poète. Encore fera-t-il mieux de l'éviter. Ce genre de rime n'exige que la similitude de la voyelle tonique finale. Ex. : suivi-ami, enjeu-aveu, etc.
Les règles relatives à la rime peuvent être divisées en deux catégories : 1° les règles d'ordre acoustique • ^^ les règles d'ordre intellectuel.
RÈGLES d'ordre ACOUSTIQUE.
1° Relatives à la voyelle.
Il faut éviter les rimes entre deux mots dont Tun a sa voyelle longue ou ouverte, et l'autre brève ou fermée : Ex.:
De l'heureux Amurat obtenant votre grâce, Vous rendra dans son cœur votre première place.
(Racine, Bajazet, ii, i.)
Sont encore à éviter les rimes dans lesquelles une voyelle simple répond à une diphtongue. Ex. :
Salut, monsieur ! Le ciel perde qui vous veut nuire Et vous soit favorable autant que je désire.
(MoLiKRE, Tartufe, v, 4.)
On peut faire rimer une diphtongue avec un groupe de voyelles séparables. Ex. :
Et de quelque façon que le courroux des cieux Me prive d'un ami qui m'est si précieux.
(Corneille.)
La rime est suffisante lorsque, dans les deux mots rimants terminés en aé, éé, oé, oi, la seconde voyelle se détache et forme à elle seule un son.
Que si, sous Adam même, et loin avant Noé, Le vice audacieux des hommes avoué...