‹ Traité théorique et historique de versification françaiseChapitre 14 sur 29 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

2*^ Relatives à la consonne.

Dans les autres cas, l'articulation qui tombe sur la

voyelle, autrement dit la consonne d'appui, doit être la même. Les finales en é^ ée, er, i, ie, u, ue, a, doivent rimer de l'articulation qui les précède. Les poètes du XVII® siècle font souvent exception pour les monosyllabes. Ex. :

Cher enfant, que le ciel en vain m'avait rendu. Hélas ! pour vous sauver, j'ai fait ce que j'ai pu.

(Athalie, iv, 5.)

De même les finales en ant, ent, eux, on, un, dans desquelles il y a simple nasalisation de la voyelle.

De même encore les groupes de voyelles soitdiphtonguées, soit séparables ; si la rime suivante est suffisante,

Toi, Zatime, retiens ma rivale en ces lieux, Qu'il n'ait en expirant que ces cris pour adieux.

(Racine, Bajazet, iv, 5.)

c'est qu'il faut toujours faire exception pour les monosyllabes.

De même enfin les finales en ù- et eur. La rime suivante est faible :

N'attendez point de moi d'infâmes repentirs. D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs.

(Corneille, Cînna, v, i.)

Il faut éviter de faire rimer les mots en is, us, as, os, dont Vs final se prononce avec ceux dont Vs final ne sonne pas. Ces rimes se trouvent pourtant en assez grand nombre dans nos anciens poètes classiques, et on les rencontre encore chez Victor Hugo. Ex. :

On voyait des lambeaux de chair aux coutelas De Bellone, de Mars, d'Hécate et de Pallas.

(Légende des Siècles. — Le Satyre.)

On peut très bien faire rimer avec un autre mot le monosyllabe dont la voyelle ou la diphtongue se trouve frappée par une consonne de liaison. Ex. :

Allons, faites donner la garde, cria-t-il;

Et lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil, etc.

(V. Hdqo, Châtiments. — Expiation.)

Les enclitiques je et ce, considérées comme syllabe finale du mot auquel elles s'adjoignent, donnent une rime excellente. Ex. :

Cet homme en mon esprit restait comme un prodige ; Et, parlant à mon père : 0 mon père lui dis-je...

(V. Hugo, Feuilles d'automne.)

Quand les finales en é, ée, er, es, e%, sont précédées de deux consonnes, dont la seconde est une liquide, /ou ?*, la rime n'exige que la parité de la liquide. De même la consonne n peut très bien répondre seule au groupe ^?i. Ex. :

Sa présence a surpris mon âme désolée ; Ses menaces, sa voix, un ordre m'a troublée.

(Racine., Au bout de l'univers va, cours te confiner, Et fais place à des cœurs plus dignes de régner.

(Racine.)

Le principe dominant, en matière de rime, c'est qu'il faut satisfaire non l'œil, mais l'oreille. Des sons semblables sont exigés, non des lettres semblables. C'est ainsi que les rimes suivantes sont excellentes : consuméaimai, innocence -puissance, morts -remords, promets mais, etc.

Cependant, la différence d'orthographe est parfois un obstacle à la rime. C'est ce que montrent les règles suivantes :

Les finales é, ié, ne riment pas avec les finales er et ier, lors même que Vr ne s'articule pas. Ex. : jeter témérité, crié - encrier ^ etc.

De même on ne peut faire rimer un mot terminé par s, ce, z, avec un autre mot qui n'a pas cette consonne finale. Ex. : lice - délices , nation - connaissions , etc.

De même encore, lorsque les lettres t, d, c, g, sont à la fin des mots, elles empêchent, quoique muettes, de faire rimer ces mots avec d'autres qui ne les ont pas. Ex. : contraint -quatrain, or -sort, tyran -rend, etc.

La raison de ces dernières règles, c'est que les con-

sonnes finales muettes peuvent s'articuler par suite (l'une liaison avec le vers suivant. Voilà pourquoi les mots terminés en cl ou g riment fort bien avec ceux qui se terminent en ^ ou c ; en effet, dans la liaison, le d ou le g sonnent exactement comme le t ou le c. Voilà aussi pourquoi des mots qui ne peuvent s'apparier au singulier offrent, au pluriel, une rime excellente. Par exem\)le, contraints et quati^aitis, tyrans et différents , etc.

RÈGLES d'ordre INTELLECTUEL

Un mot ne peut rimer avec lui-même, à moins qu'il ne s'agisse d'homonymes. Ëx. :

Le nommer empereur ? Lui ! jamais ! Dans la tombe, Amis, jetons la tête, et la couronne y tombe.

(V. nuGO, Hernani, iv, 3.)

Un mot ne peut rimer avec un de ses composés ; deux mots composés du même mot ne peuvent pas rimer entre eux. Les rimes suivantes ne sont donc pas admissibles :

Cet admirable ouvrier n'attacha sa pensée

Au fantasque dessein d'une œuvre pourpensée.

(Du Bartas, Première semaine, i.) Qui, tenant or la taille, ores la haute-contre. Or le mignard dessus, ore la basse-contre.

(Du Bartas, Première semaine, v.)

Il ne faut pas faire rimer des mots qui expriment des idées toutes semblables ou tout opposées. Ex. : malheur et douleur, ami et ennemi.

Un substantif ne peut bien rimer avec le verbe qu'il forme. Ex. :

Par eux tout se ranime et par eux tout s'enflamme j L'oiseau de Jupiter aux prunelles de flamme...

(ROCCHER.)

On doit éviter de faire rimer entre eux deux adjectifs, deux adverbes, et, autant que possible, deux ver bes ou deux substantifs.

Toutes ces différentes règles se rattachent à un même principe, c'est que la rime doit éveiller la surprise, ou, du moins, ne doit pas être prévue d'avance. Voilà pourquoi les composés peuvent rimer entre eux, quand ils ont des sens tout différents. Ex. :

Sur ses genoux tremblants il tombe à cet aspect, Et donne à la frayeur ce qu'il doit au respect.

(BOILEAD . )

C'est aussi pour la même raison qu'il faut éviter les meilleures rimes quand elles sont banales ; par exemple : laurier et guerrier, jours et toujours, gloire et victoire, etc.

Nous nous occuperons, dans le chapitre suivant, de la combinaison des rimes avec les mètres ; mais il nous faut traiter ici de la disposition des rimes dans les pièces isométriques.

Distinguons d'abord la rime masculine, celle qui se termine par une syllabe tonique, et la rime féminine, celle qui se termine par une syllabe muette.

Dans les anciennes poésies populaires en vers latins rimes, la disposition des rimes était tout arbitraire. La Passion du Christ, poème provençal du x® siècle, est construite en strophes de quatre vers sur la même rime. Ex. :

Christus Ghesus dex s'enleved, Getsesmanni vil'es n'anez.

Toz sos fidels seder trovez, Et van orar ; sols en anet.

Le fragment déjà cité du poème d'Albéric de Besançon sur Alexandre (ix® siècle) se compose aussi de strophes monorimes, mais d'inégale longueur. La Vie de saint Léger, poème bourguignon, renferme (quarante

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strophes de six vers dont les rimes se suivent deux à deux. Ex. :

Domine Dieu devems loder, Et a SOS sanz honor porter; En son amor cantoms del sanz Qui por lui avrent granz aanz.

Et or es temps et si est biens Que nos cantoms de Saint Ledgier.

Nos chansons de gestes du xii*^ siècle sont divisées en tirades ou laisses monorimes d'inégale étendue : celles delà Chanson de Roland comprennent en moyenne une douzaine de vers, quoiqu'il y en ait de beaucoup plus longues ; on peut remarquer que les tirades s'allongent de plus en plus dans les différentes chansons de gestes : tel couplet des Loherains renferme cinq cent seize vers. L'usage d'alterner les rimes de deux en deux vers ne tarda pas d'ailleurs à s'introduire dans la poésie épique ; ce fut aussi celui des fabliaux, des mystères, moralités, etc.

Quant à la poésie lyrique, les strophes des troubadours provençaux étaient, tout au début, monorimes. Mais, vers le xii^ siècle, ces constructions uniformes sont abandonnées par eux ; on sait d'ailleurs qu'ils inventèrent tous les systèmes possibles que leur fournissait la disposition des rimes. La poésie septentrionale, très simple à l'origine et jusqu'à la fin du xri° siècle, s'enrichit dès lors, s'assouplit, et, sans atteindre à l'art des troubadours, sait pourtant disposer les rimes avec la plus grande habileté : il suffit de citer Quesnes de Béthune, le châtelain de Coucy et Thibaut de Champagne. On trouvera plus loin les principaux thèmes qui ont été en usage dans le cours de notre histoire poétique ou qui le sont encore aujourd'hui.

La règle capitale de la poésie moderne, pour ce qui regarde la disposition des rimes, c'est qu'une rime masculine ne doit pas être suivie immédiatement d'une

rime masculine différente, ni une rime féminine d'une rime féminine différente.

Cette règle, malgré son importance fondamentale, est assez récente. Comme nous le savons déjà par les exemples cités, l'ancienne poésie du moyen âge ne la connaissait pas. Cependant les exigences delà musique, bien avant le vi^ siècle, avaient amené les poètes, dans certaines pièces qui devaient être chantées, à faire succéder régulièrement des féminines et des masculines. On trouve, dès la fin du xii^ siècle, des poésies françaises où cette disposition est observée: par exemple dans Quesnes de Béthune ou le châtelain de Coucy ; mais c'est seulement à dater de la Pléiade que la règle devient obligatoire; encore ne s'établit-elle pas sans résistance.

Dans V Illustration de la langue française, J. duBeUay mentionne cette nouveauté, et, tout en l'approuvant, la traite de superstitieuse : on n'en trouve aucune trace dans sa traduction des quatrième et sixième livres de V Enéide, ni dans son Olive ; ]}lns tard, cependant, il finit par se soumettre, lorsque la règle eut été imposée par Ronsard. C'est en effet le chef de la Pléiade qui établit comme une loi l'alternance régulière des rimes masculines et féminines. « Le premier qui y mit la main, dit Et. Pasquier dans ses Recherches de la France, fut Ronsard ; et cet ordre fut religieusement observé depuis par duBellay,Baïf,Belleau, et spécialement par Desportes, Bartas, Pibrac. » Cependant Ronsard lui-même ne l'avait pas respecté dans ses Amours de Marie ; Jodelle refusa toujours d'admettre la nouvelle règle ; du Bartas, que Pasquier cite plus haut, ne s'y soumet que tard ; enfin des protestations s'élevaient encore au milieu du xvii^ siècle, comme nous le montrent certains passages deRichelet. De nos jours même, quelques poètes ou critiques ont reproché à l'ordonnarce de Rorsî.Td Aa contrainte qu'elle fait subir à notre poésie; il semble en effet que

la succession des féminines et des masculines pourrait, avec avantage, se passer d'une règle qui, favorable peut-être aux poètes médiocres, est simplement une gêne pour le vrai poète. Quoi qu'il en soit, l'ordre régulier des rimes a depuis longtemps régné dans tous les genres, et il n'j a pas d'apparence que nous revenions jamais à l'irrégularité d'avant Ronsard. Parmi les raisons qui ont été données de cette alternance, nous n'en voyons pas de concluante ; en voici une qui n'est peut-être pas sans valeur: c'est que cet ordre régulier apporte un nouveau secours au rythme : Prenons, par exemple, ces vers déjà cités dans notre Introduction :

Le grand prêtre, entouré de soldats furieux ,

Percera sa poitrine, et, d'un œil curieux,

Dans son cœur palpitant cherchera les présages...

En supposant la rime trop faiblement marquée, l'oreille peut intervertir par mégarde l'ordre des hémistiches, et construire ainsi ces vers:

Le grand prêtre entouré De soldats furieux percera sa poitrine Et, d'un œil curieux, dans son cœur palpitant Cherchera, etc.

La rime féminine qui succède immédiatement à la rime masculine avertira, la plupart du temps, l'auditeur qu'ily a eu interversion: ici, par exemple, c'est la rime présages qui nous donnera cet avertissement dès le troisième vers, rendu par elle impossible. Supposons, au contraire, une série de vers masculins:

Le grand prêtre, entouré de soldats furieux,

Percera sa poitrine, et, d'un œil curieux,

Dans son cœur palpitant cherchera l'avenir, etc.;

il est évident que l'interversion du rythme peut continuer indéfiniment, l'oreille n'étant plus ramenée à la véritable construction par une rime féminine.

On distingue les rimes plates ou suivies, croisées, mêlées, redoublées, embrassées et tiercées.

Les rimes plates sont celles qui vont deux à deux : elles sont employées dans l'épopée, la poésie dramatique et didactique.

Les rimes croisées font alterner les vers féminins avec les vers masculins :

Souvent sur la montagne, à l'ombre d'un vieux chêne. Au coucher du soleil tristement je m'assieds ; Je promène au hasard mes regards sur la plaine, Dont le tableau mouvant se déroule à mes pieds.

(Lamartine, Méditations . )

Les rimes mêlées ne sont subordonnées qu'à la règle générale de l'alternance. On en trouve un grand nombre d'exemples dans les fables de La Fontaine, dans les Nuits de Musset, etc.

Dans les rimes redoublées, on répète deux fois la masculine ou la féminine, ou bien toutes les deux; on peut encore répéter trois fois l'une ou l'autre, et même les deux. Les chœurs de Racine fournissent, de ces systèmes divers, des exemples classiques et bien connus.

Dans les rimes embrassées, les deux rimes féminines se suivent, précédées et suivies d'une rime masculine, ou réciproquement. Ex. :

Que son nom soit béni, que son nom soit chanté • Que l'on célèbre ses ouvrages, Au delà des temps et des âges, Au delà de l'éternité.

(Racine, Est fier, m, 9.)

On peut encore mettre la rime féminine entre deux couples de rimes masculines, l'un qui la précède et l'autre qui la suit, et faire suivre le second couple par un vers féminin rimant avec le premier. Le système inverse est également employé. Ex.:

C'est qu'on n'a pas caché de crimes dans ta base, Ni dans tes fondements de sang qui s'extravase ; C'est qu'on ne te lit point d'un ciment hasardeux ; C'est qu'aucun noir forfait, semé dans ta racine, Pour jeter quelque jour son ombre à ta ruine, Ne mêle à tes lauriers son feuillage hideux.

(Y. UuGO, Voix iiUciicures.)

Dans les rimes tiercées, chaque tercet se compose de deux vers rimants qui embrassent un troisième vers: ce dernier rime avec le premier et le troisième du tercet suivant; le second vers du deuxième tercet rime de même avec le premier et le troisième du prochain tercet, et ainsi de suite. Ce système, qui admet d'ailleurs des combinaisons variées, peut se figurer de la façon suivante :

ABA'. — B'CB" — C'DC" — DED",etc.

Nous ne parlons pas ici des pièces que l'on a pu faire sur une seule rime : ce sont des fantaisies plus ou moins ingénieuses, mais qu'il faut classer dans les jeux d'esprit et amusements poétiques.

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