IV
Ces définitions une fois données, nous passons aux strophes isométriques dont il nous faut indiquer au moins les principales formes. On appelle généralement strophes ou stances les périodes poétiques qui, renfermant un nombre fixe de vers, sont assujetties, pour le mètre et les rimes, à une règle observée dans la pièce tout entière. Cependant l'ode peut encore être composée d'une combinaison régulière de strophes différentes, ou même se diviser en strophes libres. Enfin, il n'est pas rare qu'elle comprenne plusieurs parties rythmiquement indépendantes les unes des autres.
Strophe de deux vers ou distique. — Cette strophe est rarement usitée; elle ne mérite d'ailleurs pas une appellation particulière : c'est la strophe de quatre vers à rimes plates, typographiquement séparés; seulement, le dernier quatrain peut s'arrêter au second vers. Le distique est employé quelquefois comme refrain. Ex. :
Scracz, semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté repose.
Pourquoi pleurer? c'est le jour le plus beau. Vierge aux yeux noirs, pourquoi pencher la tête Comme un beau lis courbé par la tempête, Que son doux poids fait incliner sur l'eau?
Semez, semez, etc.
(Lamartine, Chant de noce.)
Strophe de trois vei's ou tercet. — La strophe de trois vers, qu'elle soit d'origine italienne ou provençale, a été employée au xvi° siècle par Hugues Salel, Mellin do Saint-Gelais, Lazare de Baïf, Estienne Jodelle, Desportes. Mais elle ne s'est jamais acclimatée dans notre poésie, malgré l'exemple des Italiens. De nos jours, Théophile Gautier et Banville ont essayé de la remettre en honneur.
Strophe de quatre vers ou quatrain. — Il y a trois formes de cette strophe :
1*^ Les rimes sont plates. Dans ce cas, les vers ne doivent pas être isométriques ; autrement, il n'y a véritablement pas de strophe.
:2" Les rimes sont croisées. Ex. :
La mère alla dormir sous les dalles du cloître Et le petit enfant se remit à chanter. . . La douleur est un fruit : Dieu ne le fait pas croître Sur la branche trop faible encor pour le porter.
(V. Hugo, Contemplation.)
3» Les rimes sont embrassées. Ex. :
Fils, apprends comme on me nomme, Dit l'insecte du ciel bleu; Les bêtes sont au bon Dieu, Mais la bêtise est à l'homme.
(V. HcGO, Contemplations.)
Dans ce dernier système , la disposition des rimes exige que le premier vers de chaque strophe soit tour à tour féminin et masculin.
Strophes de cinq vers ou quintain, — Cette strophe se construit généralement avrc des vers de huit, sept, six et cinq syllabes, ou avec des alexandrins. EUe
6S TtlAITÉ THÉORIQUE ET HISTORIQUE
n'emploie que deux rimes. Plusieurs combinaisons sout possibles; voici les principales:
1« ABBAB
Pendant que le marin qui calcule et qui doute Demande son chemin aux constellations, Pendant que le berger, l'œil plein de visions, Cherche au milieu des bois son étoile et sa route; Pendant que l'astronome, inondé de rayons,
Pèse un globe à travers des millions de lieues, Moi , je cherche autre chose en ce ciel vaste et pur, etc.
(V. Hugo, Contemplations.)
2« ABAAB
Tous doux, l'ange et le roi, les mains entrelacées, Ils marchaient, fiers, joyeux, foulant le vert gazon ; Ils mêlaient leurs regards, leur souffle, leurs pensées... 0 temps évanouis! ô splendeurs éclipsées! 0 soleils descendus derrière l'horizon !
(V. Hugo, Voix intérieures.)
3« AABAB
Je suis l'enfant de l'air, un sylphe, moins qu'un rêva, Fils du printemps qui naît, du matin qui se lève, L'hôte du clair foyer durant les nuits d'hiver, L'esprit que la lumière à la rosée enlève. Diaphane habitant de l'invisible éther.
(V. Hi?fïo, KiU\des )
4« ABABB
Le vœu souvent perdu de nos cœurs s'évapore; Mais ce vœu de nos cœurs par d'autres présenté. Est comme un faible son dans un temple sonore. Qui, d'échos en échos, croissant et répété. S'élève et retentit jusqu'à l'éternité.
(Lamartink, Harmonies.
5« ABABA
Les hustings sont dressés et le sabbat ^omiiience : Vieille Corruption ! entends-tu ce pays Frémir et s'agiter comme une mer immense Au vent des passions qui soulèvent ses fils ! As-tu bien élargi l'antique conscience?
A. Barbier, Lazare.)
Strophe de six vers ou sixain. — Cette strophe est une des plus souvent employées, soit avec deux rimes, soit avec trois.
Avec deux rimes : 1^ A B AB AE
J'aime surtout les vers, cette langue immortelle ; C'est peut-être un blasphème, et je le dis tout bas, Mais je l'aime à la rage. Elle a cela pour elle Que les sots d'aucun temps n'en ont pu faire cas. Qu'elle nous vient des dieux, qu'elle est limpide et belle, Que le monde l'entend et ne la parle pas.
rMussET.l
2« AABABB
L'an de la quatre-vingt-cinquième olympiade (C'était, vous le savez, le temps d'Alcibiade, Celui de Périclès et celui de Platon), Certain vieillard vivait, vieillard assez maussade... Mais vous le connaissez et vous savez son nom : C'était Aristophane, ennemi de Cléon.
(Musset.)
3« ABBAAB
C'est peut-être un peu tard pour parler encor d'elle: Depuis qu'elle n'est plus quinze jours sont passés, Et, dans ce pays-ci, quinze jours, je le sais, Font dune mort récente une vieille nouvelle ; De quelque nom d'ailleurs que le regret s'appelle, L'homme, par tout pays, en a bientôt assez.
(Musset.)
Avec trois rimes : 4*^ AABCCB
Chastes buveuses de rosée.
Qui, pareilles à l'épousée, Visitez le lis du coteau, 0 sœurs des corolles vermeilles, Filles de la lumière, abeilles.
Envolez-vous de ce manteau.
(V. DuGO, Châtiments.)
5« ABBACC. Cette strophe est plus souvent employée avec des vers de différente mesure. 6*^ A AB CBC. Comme pour la dernière disposition, •î« ABABCC:
Comme la cire peu à peu,
Quand près de la flamme on l'approche,
Se fond à la chaleur du feu,
Ou comme au faiste d'une roche,
La neige encore non foulée
Au soleil se perd escoulée.
(Ronsard, Amours, ii.)
Cette strophe n'a qu'un intérêt archéologique, vu son irrégularité.
Strophe de sept vers. — Elle est peu usitée de nos jours; elle se construit sur deux ou sur trois rimes. Sur deux rimes. 1" ABBAAAB
2« ABABAAB
3« ABABBAB
Sur trois rimes. 4** ABBACAC 5« ABABCCB 6" AABCCCB 7« AABCBCB
Voici un exemple du sixième modèle :
Et maintenant, du haut de rarl)re, Des flèches de la tour de marbre, Du grand mont, du ciel enflammé, A l'horizon, parmi la brume.
Voyez-vous flotter une plume, Et courir un cheval qui fume.
Et revenir mon bien-aimé ?
(V. HcGO, Orientnlen. — Attenle.)
Voici un exemple du septième modèle :
Mon âme, il est temps que tu rendes
Aux bons Dieux les justes offrandes
Dont tu as obligez tes vœux ;
Sus ! qu'on di^esse un autel de terre.
Avec toi payer je le veux.
Et qu'on le pare de lierre
Et de verveine aux froids cheveux.
(Ronsard, Odes, m, l'i.)
Strophe de huit vers. — Cette strophe se construit sur deux, trois ou quatre rimes.
ICA
iTÎON FRANÇAISE
ABABABAB
ABABAAAB
ABABBAAB
ABABBCCB
ABABCCCB
AAABCCCB
ABABCDCD
ABBACDDC
AABBCDCD
Sur deux rimes
Sur trois rimes
Sur quatre rimes :
10'^ ABABCCDD
Voici uu exemple du quatrième modèle :
L'orgueil déconcerté succombe ; Ton bras s'est déployé sur lui, Et sur le trône dont il tombe L'humble prend sa place aujourd'hui.
Pour ceux dont tu deviens l'appui Plus de besoins, plus de faiblesses; Le pauvi'e jouit des richesses Qui de la main du riche ont fui.
(HOUDARD DE f.A MOTTH.)
Du cinquième modèle :
Si je n'étais captive J'aimerais ce pays.
Et cette mer plaintive, Et ces champs de maïs.
Et ces astres sans nombre, Si, le long du mur sombre, N'étincelait dans l'ombre Le sabre des spahis.
(V. HoGO, Orientales. - La Captive.
Du sixième modèle
Adieu la brigantine Dont la voile latine Du flot qui se mutine Fend les vallons amers !
Adieu la balancelle Qui «nr l'onde chancelle, Et Cfe.<nme une étincelle Luit sur l'azur des mers.
(V. UcGO, Orientales.
Du huitième modèle :
Tandis que l'étoile inodore, Que l'été mêle aux blonds épis, Émaille de son bleu tapis Les siUons que la moisson dore; Avant que de fleurs dépeuplés Les champs aient subi les faucilles, Allez, allez, ô jeunes filles ; Cueillir des bleuets dans les blés.
(V. HcGO, Orientales.)
Strophes de neuf vers. — Cette strophe se construit d'ordinaire sur quatre rimes. Voici les différents modèles :
10 ABABCDCCD
2« ABABCCDCD
3° ABBACDCAC
4« ABBACCDDC
5« ABBABCDCD
6«AABCCBDDB Exemple du deuxième modèle :
Dans ces jours destinés aux larmes.
Où mes ennemis en fureur
Aiguisaient contre moi les armes
De l'imposture et de l'erreur;
Lorsqu'une coupable licence 1 Empoisonnait mon innocence,
, Le Seigneur fut mon seul recours :
J'implorai sa toute-puissance,
Et sa main vint à mou secours.
(RouSSKàU.)
Du quatrième modèle :
Toi, sois bénie à jamais Eve qu'aucun fruit ne tente I Qui, de la vertu contente.
Habites les purs sommets !
Ame sans tache et sans rides.
Baignant tes ailes candides, A l'ombre et bien loin des yeux.
Dans un flot mystérieux Moiré de reflets splendides !
(V. Hugo, Chants du Crépuscule.)
DE VERSIFICATION IRANCA ISE g.
Du cinquième modèle :
Comme il pleut ce soir!
N'est-ce pas, mon hôte?
Là-bas, à la côte, Le ciel est bien noir, La mer est bien haute !
On dirait l'hiver; Parfois on s'y trompe...
Le vent de la mer Souffle dans sa ti'ompe.
(V. Hugo, Voix intérieures.)
Du sixième modèle :
Ce peuple s'éveille Qui dormait la veiUe Sans penser à Dieu.
Les grands palais croulent; Mille chars qui roulent Heurtent leur essieu; Et la foule accrue Trouve en chaque rue Un fleuve de feu.
(V. Hdgo, Onentales.)
La strophe de neuf vers a été employée par nos poètes du moyen âge, soit troubadours, soit trouvères; négligée par la Pléiade et Malherbe, peu usitée dans les deux derniers siècles, elle est encore aujourd'hui beaucoup moins fréquente que celle de huit ou de dix vers : c'est, sans doute, parce qu'elle n'est pas aussi symétrique.
Strophe de dix vers. — La strophe de dix vers ne remonte pas au delà du xvf siècle : on en attribue l'invention à Ronsard. De toutes les strophes lyriques, aucune n'est plus souvent employée ; c'est qu'elle est parfaitement équilibrée et qu'elle présente, au plus haut point, cette symétrie si chère aux poètes français. Ronsard s'en est servi pour ses épodes dans les odespindariques; plus tard, Malherbe en fit un fréquent usage, ainsi que ses principaux disciples; auxviii^ siècle, Rousseau et Lefranc de Pompignan l'ont cultivée ; de notre temps enfin, elle a été reprise par nos plus grands poètes.
Ç3 TBAITft THÉORIQUE ET HISTORIQUE
Les vers qui s'adaptent le mieux à cette strophe sont ceux de sept et de huit syllabes, que Ronsard y employa. Quelques poètes , notamment Racan , ont essayé des alexandrins; mais cette tentative n'a pas réussi, sans doute parce que des vers aussi longs sont un obstacle à la sensation pleine du rythme.
T^es quatre types les plus usités se figurent de la fîicon suivante :
1« ABABCCDEED 2« ABBACDCDEE 3« ABBACCDEDE 4« ABBACCDEED Voici un exemple de la première forme : La mémoire des morts demeure Dans les monuments ruinés.
Là, douce et clémente, à toute heure, Elle parle aux fronts inclinés.
Elle est là dans l'àme affaissée, Filtrant de pensée en pensée.
Comme une nymphe au front dormant Qui seule sous l'obscure voûte D'où son eau suinte goutte à goutte Penche son vase tristement.
(Y. HcGO, Voix intérieures, iv.)
De la deuxième forme :
0 que j'aime la solitude !
Uue ces lieux sacrés à la nuit.
Eloignez du monde et du bruit.
Plaisent à mon inquiétude ;
Mon Dieu, que mes yeux sont contents
De voir ces bois qui se trouvèrent
A la nativité des temps,
Et que tous les siècles révèrent,
Estre encore aussi beaux et verts
Qu'aux premiers jours de l'univers !
(Théophile, la Solil^a^.)
De la troisième forme :
L'hiver à qui la glace Hérissait les cheveux, Enfin, selon nos vœux, Au printemps a fait plac-î.
DK VERSIFICATION FRANÇAISE «0
Les monts audacieux
Qui, presque dans les cicux .
Semblent porter leurs tcsto-^,
De vert sont revêtus,
Et des coups des tempèUi.s
Ne sont plus combattu?.
'.M \YN.\nD..
De la quatrième forme :
Le traict qui fuit de ma main Si tost par l'air ne chemine, Comme la fureur divine Vole dans un cœur hunviin, Pourvu qu'il soit préparé, Pur de vice et réparé De la vertu précieuse.
Jamais les dieux qui sont bons Ne respandent leurs saincts don?
En une âme vicieuse.
Ronsard, Odex, T, 9.
Strophe de douze vers * ou douzain, — Celte strophe comprend trois formes principales :
1« ABABCCDEDEDE
2« ABABCCDECEEC 3« ABABCCCDEEED
Voici un exemple de la première forme :
Au fond de votre solitude,
Princesses, songez quelquefoi;?
Que le climat où sont les rois
Est un séjour d'inquiétude;
Que les orages, dangereux
Pour ceux qu'on croit les plus heureux
S'élèvent sur la mer du mouJi;
Et que, dans un port écarté,
Tandis que la tempête gronde,
On rencontre la sûreté
D'une paix solide et profonde
Que l'on possède en liberté.
(Chauliku.)
t ■ Ponr la strophe de owe vers, voir le Chani royal, au chapitre y.
Voici uu exemple de la seconde ;
Pauvre Grèce, qu'elle était belle, Pour être couchée au tombeau!
Chaque vizir, de la rebelle S'arrachait un sacré lambeau.
Où la fable mit ses ménades, Où l'amour eut ses sérénades, Grondaient les sombres canonnades, Sapant les temples du vrai Dieu; Le ciel de cette terre aimée N'avait, sous sa voûte embaumée.
De nuages que la fumée De toutes ses villes en feu.
(Hugo, Orientales,)
Ce dernier type de la strophe de douze vers a été créé par Victor Hugo : c'est certainement le plus beau, c'est celui qui marque le rythme avec le plus de force.
Il y a des strophes d'un nombre de vers plus considérable, de seize, dix-huit, dix-neuf vers; mais elles se construisent sur différents mètres : au reste, nous ne pensons pas devoir nous en occuper dans ce traité, parce qu'elles sont d'un usage exceptionnel.
La construction des strophes n'est pas soumise, dans la versification contemporaine, aux mêmes règles que jadis. Au xvi^, au xvii^ et au xviii® siècle, on regardait la stance comme une unité composée d'unités plus petites ; c'est ainsi que celle de huit vers était l'assemblage de deux quatrains, celle de neuf vers l'assemblage d'un quatrain et d'un quintain ou de trois tercets, celle de dix vers l'assemblage d'un quatrain et d'un sixain. On avait, par une conséquence logique, établi cette loi, que les divisions du rythme total devaient suspendre le sens ; par exemple, le quatrième vers du huitain marquait un arrêt : de cette façon, le plan rythmique d'après lequel la strophe était construite pouvait être aisément saisi, vu la concordance du sens et du rythme à chaque fragment de la période.
De nos jours, ce mode de construction est aban-
donné : avec le temps, l'oreille s'est façonnée à saisir des rythmes plus amples, et il ne paraît plus nécessaire de découper la strophe pour en rendre le dessin saisissable : présentée comme un ensemble indivisible, elle j gagne singulièrement en largeur et devient beaucoup plus favorable au lyrisme du poète dont elle soutient le souffle d'un bout à l'autre, sans l'obliger à s'arrêter deux ou trois fois pour reprendre haleine. Dans ce système, la règle des repos n'est plus à observer ; au contraire, il faut éviter que le sens s'arrête ou se suspende à la fin des fragments rythmiques ; ce serait marquer les sutures de la strophe et détruire l'unité: « Si une strophe est combinée de telle façon qu'en la coupant en deux on obtienne deux strophes, dont chacune sera indiyiduellement une strophe complète, elle n'existe pas en tant que strophe ^. »
Considérer la stance comme une unité à la fois rythmique et logique, c'est interdire l'enjambement d'une stance à l'autre. Cependant, cette loi ne saurait être absolue : le goût du poète reste, partout, le juge en dernier ressort. L'interdiction d'enjamber doit être une règle inviolable pour le poète médiocre ; quant au génie, il peut avoir le droit de s'en affranchir. Nous trouverions aisément des rejets de ce genre chez Andi'é Chénier, le premier régénérateur de notre poésie, et chez Victor Hugo, notre plus grand lyrique; mais il y a là une anomalie qui serait un grave défaut si le poète n'en savait faire une nouvelle beauté. Au reste, même parmi les plus hardis versificateurs, aucun ne s'est avisé de prétendre qu'on pouvait défigurer la strophe à son gré : les enjambements signalés plus haut ne peuvent être considérés que comme des exceptions qui supposent la règle générale à laquelle tous nos lyriques se sont soumis.
\ . Banville, Petit traité de Poésie française.