‹ Traité théorique et historique de versification françaiseChapitre 23 sur 29 · FORMES FIXES · texte numérisé non relu

FORMES FIXES

Il j a, dans la poésie française, un certain nombre (le types fixes ; la plupart ont d'ailleurs été abandonnés de nos jours. Nous les étudions rapidement dans leur forme et dans leur histoire.

Les plus nombreux sont fixes dans tous leurs éléments : nombre des vers, disposition des rimes et mètres; ce sont le huitain, le dizain, le triolet, le rondel, le rondeau, la ballade et le chant royal.

Le huitain est un poème de huit vers en mètres octosyllabes ou décasyllabes, et dans lequel les rimes sont disposées de la façon suivante :

ABABBCBC

Voici un exemple bien connu de Marot :

Lorsque Maillart, juge d'enfer, menoit

A Montfaucon Seniblançay l'âme rendre,

A votre advis, lequel des deux tenoit

Meilleur maintien ? Pour vous le faire entendre,

Maillart sembloit homme que Mort va prendre ;

Et Semblançay fut si ferme vieillart

Que l'on cuidoit, pour vray, qu'il menast pendre

A Montfaucon le lieutenant Maillart.

On peut adopter une autre disposition de rimes qui se figure ainsi :

ABBAACAC

Le huitain, jusqu'à Ronsard, n'avait été usité qu'isolément ou dans de courts poèmes d'étendue déterminée;

du; "VERSIFICATION FRANÇAISE 105

Ronsard l'employa, comme strophe, dans quelques odes.

Le dizain est un poème de huit vers octosyllabes, ou, plus souvent, décasyllabes; les rimes y sont disposées dans l'ordre suivant :

ABABBCCDCD

Voici un exemple de Mellin de Saint-Gelais :

Un charlatan disoit en plein marché

Qu'il monstreroit le dyable à tout le monde;

S'il n'y en eut, tant fut-il empesché,

Qui ne courust pour voir l'esprit immonde.

Lors, une bourse assez large et profonde

Il leur déployé et leur dit : « — Gens de bien,

Ouvrez vos yeux, voyez ; y a-t-il rien ?

— Non, dit quelqu'un des plus près regardans.

— Et c'est, dit-il, le dyable, oyez-vous bien, Ouvrir sa bourse et ne voyr rien dedans. »

Comme le huitain, le dizain était d'un usage très fréquent, en qualité de poème isolé, chez nos anciens poètes d'avant le xvi® siècle. Ceux de la Pléiade le traitèrent d'« épicerie » et ne l'employèrent point. On le voit ensuite reparaître dans les épigrammes ou madrigaux du XVIII® siècle. De nos jours, il a été complètement abandonné.

Le triolet est un poème de huit vers, généralement octosyllabes. Voici comment les rimes sont disposées : ABAAABAB

Le premier vers est le même que le quatrième et le septième ; le second est le même que le dernier ;

Monsieur le comte de Tallard Sait bien le parti qu'il faut prendre ; Il est vaillant comme un César, Monsieur le comte de Tallard.

Mais, s'il est battu par hasard, S'U faut périr ou bien se rendre, Monsieur le comte de Tallard Sait bien le parti qu'il faut prendre.

Le triolet a été repris de notre temps. Il s'approprie

très bien à l'expression d'idées gracieuses; mais on l'emploie surtout pour la satire, et c'en est une des formes les plus piquantes.

Le rondel se compose de quatorze vers, divisés en trois strophes : les deux premières de quatre vers, la troisième de six; le mètre est, en général, l'octosyllabe ou le décasyllabe. Quant aux rimes, elles sont disposées de la façon suivante :

ABBA ABAB ABBAAB

Le premier vers est le même que le septième et que le treizième ; le second vers est le même que le huitième et que le quatorzième.

Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye, Et s'est vestu de broderye, De soleil raiant, cler et beau.

Il n'y a beste ne oiseau Qu'en son jargon ne chante ou crye ; Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye.

Rivière, fontaine et ruisseau Portent, en livrée jolye, Gouttes d'argent d'orfavrerie ; Chascun s'abille de nouveau.

Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye.

(Ch. d'Orléanb.)

Le rondeau est composé de treize vers divisés en trois strophes, dont la première et la troisième ont chacune cinq vers, la seconde trois; un refrain, qui est formé par le premier ou les premiers mots du vers initial, s'ajoute à la fin de la seconde et de la troisième strophe. Les mètres sont l'octosyllabe ou le décasyllabe; tout le poème est construit sur deux rimes, si l'on ne compte pas le refrain. Voici la disposition que les rimes affectent :

AABBA AAB (refrain'i A ABBA (refrain)

L'Amour, qui de tout sens me prive, Fit ma raison votre captive, Quand un soupçon, pris par malheur, Me combla l'esprit de douleur Et d'une tristesse excessive.

Une humeur jalouse et craintive Se mi^ dans votre âme plaintive, Et pensd chasser de mon cœur L'Amour.

Mais si jamais cela m'urrive, Je consens que l'on me poursuive Par toute sorte de rigueur.

Je ne veux plus vivre en langueui-, Meui'e la jalousie, et vive L'Amour !

(VolTLUB.)

Le rondeau, fort en honneur avant Ronsard, puis aljandonné par la Pléiade, fut repris au xvii^ siècle, du temps de Voiture, qui est le maître du genre. On peut citer de nos jours quelques charmants rondeaux de Musset.

Le rondeau redoublé est aussi construit sur deux rimes, mais il se divise en six quatrains. Les quatre vers du premier quatrain se répètent isolément en terminant tour à tour chacun des quatrains suivants. Au sixième quatrain s'ajoutent, comme refrain, les premiers mots du rondeau. On peut figurer tout le poème de la façon suivante :

ABAB BABA ABAB BABA ABAB BABA (refrain)

Voici un exemple de rondeau redoublé :

L'heureux séjour ! l'agréable bocage Pour un esprit exempt d'ambition Qui sait goûter les douceurs du village, Des vains soucis fuyant l'illusion!

Qu'on sente ailleurs toute l'émotion Que peut causer la fortune volage Il dit, content de sa condition : L'heureux séjour, l'agréable bocage!

A ces beaux lieux son loisir se partage, Et son repos, sa satisfaction, Seront toujours un solide avantage Pour un esprit exempt d'ambition.

Les oiseaux même, à toute occasion, Semblent redire, exerçant leur ramage :

— Ressent du ciel la bénédiction Qui sait goûter les douceurs du village.

Dans ses enclos, chacun peut faire usage Des fruits offerts à sa discrétion Et savourer la crème et le laitage, Des vains soucis fuyant l'illusion.

A cent objets l'œil fait attention Et doucement occupe une âme sage.

Eaux, prés, jardins, tout, sans exception. Plaît et redit en un charmant langage : L'heureux séjour!

La ballade est un poème en décasyllabes ou en octosyllabes. La ballade en décasyllabes se compose de trois dizains construits sur les mêmes rimes, et d'un quintain dont la forme est la même que celle des cinq derniers vers des dizains. La ballade en octosyllabes se compose de trois huitains construits sur les mêmes rimes, et d'un quatrain dont la forme est la même que celle des quatre derniers vers des huitains. Le quintain ou le quatrain s'appellent envoi. Voici la figure de ces deux poèmes :

Ballade décasyllabique :

1« ABABBCCDCD 2« (id.) 3« (id.) — Envoi : CCDCD

Ballade octosyllabique :

1« ABABBCBC S'^ (id.) ^^ (id.) — Envoi : BGBC

Quant à la double ballade, elle contient six dizains ou six huitains au lieu de trois, et se passe, en général, d'envoi. Nous nous contenteron de citer, comme exemple, une ballad.: octjsyiiabiquc :

DE VliRSIF iCATlON FRANÇAISE 109

Vouleaticrs en co mois icy, La terre mue et renouvelle, Maiutz amoureux en font ainsi, Subjectz à faire amour nouvelle, Par légèreté de cervelle, Ou pour estre ailleurs plus contens ; Ma façon d'aymer n'est pas telle :

Mes amours durent en tout temps.

N'y a si belle dame aussi De qui la beauté ne chancelle; Par temps, maladie ou soucy, Laydeur les tire en sa nasselle; Mais rien ne peut enlaydir celle Que servir sans fin je prétens; Et pour ce qu'elle est toujours belle.

Mes amours durent en tout temps.

Celle dont je dy tout cccy, C'est Vertu, la nymphe éternelle, Qui au mont d'honneur esclercy Tous les vrays amoureux appelic « Venez, amans, venez (dit-elle , Venez à moi, je vous attends. »

'( Venez (ce dit la jouvencelle^ Mes amours durent en tout temps. »

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