F, X. GARNEAU
Tous les habitants de nos campagnes, sans une seule exception que je connaisse, ont applaudi à l'établissement de la société de tempérance. Une même pensée, celle d'arrêter les progrès du vice de l’intempérance, a poussé tous les chefs de famille à s’y associer d’abord, puis à y associer leurs enfants. Pourquoi les femmes n’applaudiraient-elles point à l’établissement d'une société contre le luxe et les dépenses qu’exige la vanité ?
Elles se tromperaient étrangement si elles avaient la prétention de s’imaginer qu'une société contre le fléau du luxe et de la vanité, ne leur est pas aussi nécessaire que l'était pour les hommes la sociêté de tempérance.
Pour se détromper de leur erreur, qu’elles veuillent faire la comparaison entre le vice de l’intempérance qui mène à l'ivrognerie et le vice de l’orgueil qui enfante le luxe et la vanité des parures, et elles verront où est le plus grand danger pour une société catholique. Je vais leur aider.
L'intempérance, comme moyen de répression, porte avec elle sa honte, son ignominie et son châtiment. L'orgueil du luxe et des parures de la vanité, comme moyen de se propager, porte avec lui sa gloire humaine, sa satisfaction propre, son encouragement dans les louanges qu'on lui prodigue.
L'intempérance n’inspire que de l'horreur, le luxe n’inspire que de l'admiration.
Plus un homme se livre à l’intempérance, plus il inspire
pour lui du dégoût, de l'éloignement, du mépris. Au contraire, plus une femme revêt son corps de luxe et de vanité, plus elle est admirée, louée, encensée.
Le vice de l’intempérance prend sa naïissance dans les bas-fonds de la société, y établit son règne et ne remonte dans les hautes classes que par exception. Le vice de l'orgueil, qui enfante le luxe et la vanité, prend au contraire son origine dans les hauteurs de la société pour descendre, par la contagion de l’exemple, jusque dans les plus basses classes.
L’intempérance concentre donc ses ravages et sa démoralisation dans la minime partie qui compose la lie d’un
peuple, et dans quelques-uns de ceux qui ont perdu le sentiment de la dignité humaine. Mais la sensualité du luxe les exerce dans tous les rangs de la société, depuis le millionnaire jusqu’au mendiant.
L’intempérant n’aime que les ténèbres des bouges et des cabarets, comme pour détourner les regards des excès auxquels il se livre et empêcher la contagion. L'élément de l’orgueil, du luxe et des vanités se plaît au grand jour, dans la soif qui le dévore pour mendier des regards et inspirer aux personnes qui le voient, la pensée et la volonté de s’y livrer.
Les penchants pour l’intempérance poussent celui qui s'en laisse dominer, jusqu'à ce qu’il se soit aliéné tous Îles cœurs honnêtes, que, du moins, il ne détourne point de Dieu. Les instincts pour le luxe et la vanité des parures, au contraire, poussent les personnes qui y cèdent, jusqu’à prendre la place de Dieu dans les cœurs, qu’elles détournent du ciel pour se les attacher.
L’intempérance a son principe dans les appétits déréglés de la chair, qui, tout en souillant l'âme, ne peuvent s’identifier avec elle, au lieu que l’orgueil prend sa source dans les déréglements de l’âme. Il s’y unit, s’y ider ifie et finit par la jeter dans les ténèbres. Alors elle se fr . un besoin et une nécessité de se livrer aux actes cour .bles que nous voyons dans les vêtements de luxe et de vanité.
La passion qui porte à boire des liqueurs enivrantes, trouve son terme dans l'ivresse qui la rassasie ; la passion pour le luxe et pour les vanités n’est jamais rassasiée. Elle n’a ni bornes, ni terme, ni limites. Elle demande sans cesse de nouveaux aliments, comme nous l’apprend le prophète David: l’orgueil monte toujours.
Les intempérants n’ont que certains jours, certaines circonstances où ils se livrent à leurs orgies; les orgueilleux le sont tous les jours, en toutes circonstances, en tous lieux.
Pendant ses débauches, l’intempérant n’ose se présenter dans la maison de Dieu: il a le sentiment de son indignité. L’orgueilleuse, au contraire, semblable au pharisien, y vient triomphante. Elle s’avance hardiment jusqu’au pied des autels où réside le Dieu couronné d’épines, pour y faire parade de son luxe que Dieu a en abomination, comme ‘le dit l’auteur des proverbes : Tout homme insolent (et qui le sera jamais plus que celle qui vient couverts de vanités devant l'autel du Dieu anéanti sous les voiles Eucharistiques?) Tout homme insolent est en abomination au
Seigneur, et lors même qu’il a les mains l’une dans l'autre, À n’est point innocent.
L'intempérant, revenu de ses excès, a le courage d’avouer sa faute ; 1 connaît son iniquité, comme disait le saint roi David. L’orgueilleuse, au contraire, ne connaît pas son iniquité ; elle n’en fait pas l’aveu. Plus elle s’est livrée à des excès d’orgueil, moins elle en convient.
Le pauvre et coupable ivrogne ne cherche ni à excuser, ni à pallier, ni à justifier ses excès. Il nedira jamais: c’est la coutume; d’autres font comme moi; il n’y a point de mal à s’enivrer. Au contraire, une personne livrée, corps et âme, même aux excès les plus criants du luxe et de a vanité, cherche à les excuser, même à les justifier. Elle vous dira, dans son endurcissement : c’est la coutume, c’est l'usage, c'est la mode; les autres s’habillent ainsi, il ne peut y avoir de mal à se vêtir comme elles font.
L'homme qui a violé les lois de la tempérance, dans le secret, revenu de ses excès, en rougit presque toujours. Il en a honte, il les regrette et ne s’en vante jamais. Au contraire, la femme qui s'est montrée en public couverte des livrées de l’orgueil mondain, et qui a violé les règles de la modestie chrétienne, les promesses de son baptême et les lois du christianisme, triomphe en secret des conquêtes qu’elle a faites, des regards empressés dont elle a été l’objet, et des attentions bienveillantes qui lui ont été prodiguées. Elle enfonce ainsi l’orgueil plus avant danse son cœur.
L'intempérant, étant un être livré au mépris de tous les gens honnêtes, surtout depuis l’établissement de la société de tempérance, n’a aucune chance de se faire des partisans en faisant l'éloge des jouissances honteuses de l'ivresse, ou en se présentant aux regards de ses semblables pendant une de ses orgies. Dès qu’un certain nombre de personnes du sexe ont ouvert leurs cœurs à la sensualité du luxe et des vanités des parures, elles tombent sous l'empire du prince de ce monde, qui s’en sert pour propager l’orgueil par leur exemple, par leurs paroles et par le moyen des relations sociales. Bientôt le mal du luxe et de la sensualité gagne comme une maladie contagieuse, selon cette parole du Dieu de vérité: Celui qui touche la poix en sera gâté, et celui qui se joint au superbe deviendra superbe; et cette autre parole de saint Paul: Les discours que tiennent certaines gens sont comme une gangrène qui répand insensiblement la corruption, de façon que les personnes légères, celles dont l'esprit est peu solide, ou la foi peu vive, en sont d’abord éblouies, puis ébranlées, puis enfin séduites. Et
uées.
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le luxe se répand avec une rapidité effrayante, et devient incurable, selon cette divine sentence: L'assemblée des superbes demeurera incurable, parce que la tige du péché prendra racine en eux sans qu'ils le connaissent.
L'intempérant s’attire le mépris des hommes ; la femme orgueilleuse a pour châtiment, en ce monde, la haîne de Dieu et des hommes religieux, selon cette parole de l’Ecclésiastique : l'orgueil est haï de Dieu et des hommes.
Les excès d'intempérance semblent porter avec eux quelque chose qui indique comme un principe de guérison, parce que, poussant l’homme à commettre des actions méprisables, ils peuvent lui inspirer le mépris de lui-même, qui peut faire naître l'humilité dans son cœur et, par l'humilité, son retour à Dieu. Mais les excès d’orgueil, manifestés extérieurement par le luxe et les parures de vanité, éloignent toujours de plus en plus l'âme qui s’y livre, de la voie de l'humilité, et fait que Dieu, en la haïssant, s'oppose à son retonr ; car il estécritque Dieu déteste l'insolence et l'orgueil et qu’il résiste aux superbes.
Enfin, comparons les dépenses occasionnées pour satisfaire l’intempérance, qui, à part les excès et les pertes qui ont lieu dans l’absence de la raison, sont des exceptions, ne sont faites que par un très-petit nombre, parmi les hommes de la campagne. Au lieu que celles encourues pour satisfaire et le luxe, et la vanité, et le changement d’habits et de leurs formes, se font aujourd'hui par la très-grande partie de notre population de la campagne. En sorte qu’on ne se tromperait guère aujourd'hui en assurant que, dans Î': dépenses faites pour la satisfaction de l’intempérance et celles pour contenter la sensualité du luxe et des parures, ces dernières sont trente fois plus élevées que les premières.
Ar. MarzLoux, ptre., V. G.
Vous voulez gouverner la société humaine: eh bien! qu'est-ce que la société humaine ? une collection d'hommes, un homme collectif, qui présente toutes les passions, tous les appétits, tous les instincts bons ou mauvais, qu'on rencontre dans les individus qui le composent. Or, que fait l’homme individuel qui veut se bien conduire, se bien gouverner? Accorde-t-il l'empire aux organes grossiers et imbéciles, ou bien au cerveau, organe de l'intelligence ? C'est donc aux intelligences supérieures dans les sociétés humaines qu’il faut donner et laisser incontesté le gouverne-
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ment des peuples. Contre ce principe, contre cette loi de la nature pêchent également et ceux qui veulent un pouvoir social par voie d'hérédité ou d’engendrement, et ceux qui roclament la souveraineté absolue des masses. Ni dans ‘ordre moral et intellectuel, ni dans l’ordre politique, les masses, ou, comme l’on dit, le peuple, n’a été fait pour prescrire ni commander; la nature l’a destiné au contraire à écouter, croire et obéir.
On aura beau dire et beau faire, le peuple, dans l’acception restreinte du mot, est et sera toujours, dans la grande famille politique, ce que les enfants mineurs sont dans la famille domestique, un enfant qu’il faut aimer, protéger, mais gouverner, et cela dans son intérêt ayant que dans celui de la société. Nous connaissons tous le sort des familles où les enfants gouvernent : il en sera de même des sociétés politiques où les masses gouverneront. La souveraineté des masses, c'est la souveraineté des instincts aveugles, instincts bons et généreux quelquefois, mais toujours irraisonnés, et n’ayant d'autre loi que celle de la force brutale ; et cette souveraineté ne peut régner ailleurs que dans le chaos, comme elle régnait sur l’abîme avant que l'esprit de Dieu y eût pénétré, et en eût fait sortir notre monde.