‹ Traité théorique et pratique de l'agricultureChapitre 10 sur 84 · AGRICULTURE DE PRUSSE · texte numérisé non relu

AGRICULTURE DE PRUSSE

Tout dernièrement encore, l'agriculture était fort en arrière en Prusse. Le gouvernement actuel a, cependant, beaucoup fait pour l'améliorer. 11 y a à peu près vingt-quatre ans que l'institut agri»

co\e de Moegelin sur l'Oder fut fondé ; il était conduit par feu Von Thaer, justement célèbre en Allemagne comme écrivain agronomique. Jacob alla visiter cet institut en 1819. Le récit suivant est extrait de ses voyages.

L'institut agricole de Moegelin est situé dans le canton ou marche de Brandebourg, environ quarante-cinq miles de Berlin. Le professeur en chef, Von Thaer, était autrefois médecin à Celle, près Lunebourg, dans le royaume de Hanovre, et s'était distingué par la traduction de divers ouvrages agronomiques français et anglais, et par la rédaction d'un journal d'économie rurale. Vers l'an 1804 le roi de Prusse l'invita à s'établir chez-lui, et lui donna la propriété de Moegelin à perfectionner et à régir comme ferme-modèle. L'exploitation contient 1200 acres. Thaer commença par ériger des bâtisses spacieuses pour lui-même, trois professeurs et plusieurs ouvriers, les constructions agricoles nécessaires, puis une distillerie. Ces trois professeurs sont : un pour les mathématiques, la chimie et la géologie ; un pour l'art vétérinaire ; un pour la botanique et les difi'èrens végéiaux qui entrent dans la materia mediea^ ainsi que pour l'entomologie. En outre on emploie un agriculteur expérimenté, pour enseigner aux élèves la manière d'appliquer les sciences aux opérations pratiques de l'agriculture. Les cours commencent en septembre. Pendant les mois d'hiver» le temps est consacré aux mathématiques, et on étudie les six premiers livres d'Euclide. En été, les connaissances géométriques sont appliquées pratiquement au mesurage des terres, bois, édifices et autres objets. On développe les premiers principes de la chimie. Au moyen d'un laboratoire excellent mais économique, de nombreuses expériences sont faites en grand et en petit. La brasserie et la distillerie, avec leurs appareils respectifs, sont très utiles pour les expériences sur une grande échelle. On apporte beaucoup d'attention à l'analise des sols, dont les diverses espèces, ainsi que les parties mères qui les com^ posent, sont classées avec beaucoup d'ordre et de régularité.

La classification est faite avec goût, et les spécimens, disposés avec ordre, sont différenciés par des couleurs diverses. Cette classification de Von Thaer est adoptée sur les grandes propriétés de TAllemagne, où l'on tient des états statistiques exacts, et y est suivie aussi généralement que la classification par Linnée de l'histoire naturelle l'est chez toutes les nations civilisées.

Il y a un grand jardin botanique, très bien tenu, un herbier de plantes sèches, des squelettes des difierens animaux, avec des modèles de leurs différentes parties, qui sont soumis à l'examen des élèves ; des modèles d'instrumens aratoires, ainsi que ceux dont on se sert ordinairement en Allemagne, en Angleterre et dans les autres

Tous les instrumens de la ferme sont faits par les ouvriers qui résident autour de l'institut, et dont les ateliers sont ouverts aux élèves qui sont encouragés à les étudier attentivement.

Chaque élève paie annuellement quatre-cents risdales et sont tenus en outre de fournir leurs lits et leur déjeuner. Celte dépense ferme

l'entrée à tons, excepté les jeunes gens qui ont de la fortune. Cha» que élève a une chambre à lui. Jacob disait de l'institut que l'on tentait de faire entrer trop d'instruction dans un cadre trop étroit, attendu que beaucoup d'éîèves ne passent qu'un an à l'institut, séjour nullement suffisant.

Le sol de la ferme à Moegelin est léger et sablonneux, et le climat froid. Le blé est mis en terre au moyen d'un drill inventé par Thaer et qui, traîné par deux chevaux, sème et recouvre neuf raies à la fois. L'épargne de la semence est ce qui, selon Thaer, rend le drillage préférable à l'ensemencement à la main, qunnt au blé, seigle, orge ou avoine. Le terme moyen des produits du blé est de seize boisseaux à l'acre, mais on n'en sème pas beaucoup en Prusse, le seigle est la cérérale dont on fait le pain du pays, et produit chez Thaer vingt-deux boisseaux et demi par acre. L'assolement ordinaire des récoltes est : patates ou pois, seigle, trèfle et froment. L'ivraie d'hiver est détruit pnr la gelée, et celui d'été ne peut réussir par rapport à la sécheresse et l'aridité du sol. Les patates sont une récolte favorite. Les petites morelles tubéreuses, communes en France et en Allemagne, sont préférées, paice qu'elles contiennent plus de fécule à proportion de leur volume que celles de la grosse espèce. Thaer maintient que, parvenue à une certaine grosseur, la patate ne produit plus de sève, mais de l'eau. Le produit est de 300 boisseaux, ou 5 tonneaux, à l'acre, qui, selon Thaer, renferment plus de nourriture que 20tonnaux de turneps; la proportion de fécule dans les patates, rapprochée de celle des turneps, excède la comparaison de quatre à un. Le sol est excellent pour les navets, mais les longues sécheresses, qui se font ordinairement sentir sur le continent au commencement de l'été, font que la récolte en est une des plus incertaines.

Une brasserie puis une distillerie sont les accessoires indispensables à tous les grands établissemens agricoles en Allemagne. La distillerie a servi à plus d'une expérience dont le résultat a fait voir que cent boisseaux de patates produisent la même quantité d'alcohol que 24 boisseaux de blé, ou 33 d'orge. Comme le produit des grains ou des patates est, relativement, le plus considérable, la distillerie se règle sur cette proportion. Von Thaer a trouvé, après plusieurs essais, que la plante la plus profitable dont on puisse faire le sucre est le navet ordinaire de jardin, lequel produit du sucre qui, sous le rapport du goût et, lorsqu'il est raffiné, de la couleur et de la consistance, égale aucun de ceux que produit la canne à sucre des tropiques.

Von Thaer est parvenu à rendre la laine de ses moutons, par divers croisemens avec des mérinos choisis, plus fine qu'aucune de celle que Ton tond en Espagne ; mais l'amélioration de la chair a été négligée et sous ce rapport les moutons n'ont, comme la plupart de ceux de l'Allemagne, rien que de médiocre. La célébrité des moutons de Bloegelin est tellement répandue que les brebis et les béliers se vendent à des prix énormes. Les vaches de la ferme sont nourries avec des patates et de la paille hachée ; elles sont en bon état et, dans la saison où elles ont le plus de lait, donnent de cinq à six livres de beurre par semaine ; mais

comme la ferme n'est pas propice pour le bétail, on n'en garde que ce tiui est nécessaire à l'instruction des élèves.

La charrue dont on se sert est bien construite : on laboure la terre nettement et en droite ligne, à la profondeur de six à sept pouces, avec une paire de bœufs dont le travail ordinaire est d'un acre et un quart à peu près par jour.

On se sert rarement de la machine à battre, si ce n est pour montrer aux élèves le principe sur lequel elle est construite, et l'effet qu'elle produit ; mais comme le vent et l'eau manquent pour lafiiire mouvoir, on se sert du fléau presque exclusivement. Les batteurs reçoivent le seizième boisseau pour leur travail. Le prix du salaire des journaliers est de quatre ^ro5c/iens par jour, l'hiver comme l'été, sans compter le logement et le bois dont ils sont aussi pourvus. Les femmes reçoivent de deux à trois groschens ; suivant leur force et leur habileté.

Le roi actuel de Prusse a beaucoup fait pour l'agriculture et se propose, dit-on, de faire plus encore, en diminuant les droits féodaux des seigneurs, en permettant aux bourgeois et roturiers de se rendre acquéreurs d'héritages, même de ceux qui font partie des domaines de la couronne ; en simplitiant le système de translation et d'investiture, en renonçant d'exemple à la plupart des charges féodales de ses domaines patrimoniaux, et en établissant de bonnes communications par des chemins, des rivières, des canaux, dans l'étendue de ses états. ( Voyages de Jacob, )

Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'entrer plus avant que je ne le fais dans l'histoire de l'agriculture sur le continent de l'Europe. Des détails sur l'agriculture de la plupart des autres contrées de l'Europe, même telle qu'on l'y pratique aujourd'hui, ne sauraient être ni bien intéressans ni bien instructifs pour les agriculteurs du Canada. Partout dans le vaste empire russe elle est en retard, bien que le sol de plusieurs de ses provinces soit de la meilleure qualité, et assez fertile pour produire trente pour un, cultivé de la manière la plus imparfaite.

Le climat d'une partie de la Russie a beaucoup de rapport avec celui du Bas-Canada, et les hivers ont les mêmes effets améliorans sur les sols des deux pays. Le fermier russe est représenté comme semant son avoine, son seigle ou son millet dans des terres qui n'ont jamais été fumées ; il répand la semence comme s'il la destinait aux oiseaux, et prenant une charrue, il en gratte la terre, puis vient ensuite un cheval traînant une herse qui termine l'ouvrage : une nature féconde supplée à l'art, et une récolte abondante est produite. Ceci s*applique à la plus grande partie de la Russie et de la Sibérie.

Il n'est aucune autre partie de l'Europe où les opérations rurales se font avec autant de facilité qu'en Russie ; ce que l'on doit attribuer non seulement à la flexibilité du sol, mais aux hivers, dont la rigueur et la longue durée ont l'effet de pulvériser la surface, de fertiliser le fonds et de détruire les mauvaises herbes. Nulle part ailleurs en Europe, cultive-t-on les récoltes à si peu de frais qu'en Russie, et comme dans presque tous les pays on ne recueille qu'une récolte par année, la Rus-

sie est donc, malgré sa culture imparfaite, plus en ét;it de produire d'immeh*3es quantitc^s de céréales qu'aucun autre partie du monde, excepté, peut-être, les endroits de l'Amérique du Nord qui lui ressemblent.

AORICULTURE DE l'aSIE*

L'agriculture de l'Asie est bien différente de celle de l'Europe, à cause surtout de la grande dissemblance de climat. L'agriculture de cette partie du monde se divise principalement en deux sortes : la culture d'arrosement et les pâturages. On ne fait presque rien sans une irrigation artificielle, si ce n'est dans les parties septentrionales et montagneuses, où le climat se rapproche de celui de l'Europe. Même les palmiers et autres arbres fruitiers sont régulièrement arrosés, aux Indes. En Asie le pain se fait avec le riz, grain soumis à l'arrosement ; les fruits les plus précieux sont ceux de la famille des palmiers ; l'ani-. mal le plus utile aux travaux agricoles est le bœuf, et ceux de son espèce sont aussi les plus estimés comme bêtes de pâturage.

En Perse, en Arabie, dans l'Indostan, l'arrosement artificiel est le principe de toutes les opérations rurales. On cultive avec beaucoup de soin et de succès, riz, blé, orge, maïs, millet, fèves, lentilles, le cotonnier, la canne à sucre et l'indigo. Il s'y fait deux récoltes par année, la première en avril, l'autre en septembre,

Page 1