CHAPITRE IV
ÉTIOLOGIE.
Avant d’exposer l’étiologie de la chlorose telle qu’il nie paraît convenable de l’envisager, je crois utile de discuter et de résoudre préalablement trois questions encore débattues et relatives à l’influence du sexe, de la menstruation et de l’âge sur la production de cette maladie.
1° La chlorose est-elle exclosivement propre à la femme?
Les anciens ont professé cette opinion ; et Hoffmann déclare nettement que c’est folie de soutenir que l’homme peut être atteint de chlorose. Un pareil sentiment se comprendrait de la part de ceux qui font provenir la chlorose d’un dérangement de la menstruation ou d’une asthénie de l’utérus ; mais on ne voit pas trop pouiTjnoi Hoffmann refuse la chlorose à l’homme, lui qui en place la cause dans un état d’adynamie du tube digestif.
Aujourd’hui, presque tous les médecins sont d’accord que la chlorose est une affecti'on commune aux deux sexes. Toutefois ils font la part trop large à la femme et trop petite à l’homme : nous en dirons
22 ÉTIOLOGIE.
bientôt la raison. M. Trousseau, néanmoins, parmi les modernes, semble chercher à faire revivre la doctrine ancienne. Dans la discussion académique sur le
perchlorure de fer (5 juin 1860), il a déclaré for-
mellement que « la chlorose est une maladie presque exclusive à la femme. » Comme on le voit, entre Topinion des anciens et celle de M. Trousseau, il n’y a que la différence du mot presque. Je ne crois pas me tromper en disant que M. Trousseau est presque
le seul aujourd’hui de son opinion.
2° La chlorose peut-elle être la conséquence de la suppression ou de la rétention des règles?
C’est une opinion qui longtemps a eu cours dans la science et qui, malgré son étrangeté, rallie encore à elle bon nombre de pathologistes. M. Trousseau Ta professée de la manière la plus formelle à la tribune académique. « Qu’une jeune fille imprudente, a-t-il dit, peu soucieuse de sacrifier sa santé à une partie de plaisir, prenne un bain de pieds froid, afin de supprimer ses règles, en peu de jours elle deviendra chlorotique, non point comme dans l’anémie, parce qu’elle aura perdu du sang, mais parce qu’elle en aura trop conservé. » Une explication si ingénieuse ne porte-t-elle pas avec elle sa propre condamnation? Ne fait-elle pas ressortir d’une manière frappante tout ce qu’il y a de contradictoire et d’irra-
lÎTiOLOÜIE.
lionnel dans cette théorie? 11 n’y a, dit-on, rien de logique comme un lait. En voilà un, certainement, qui serait à la règle une grave exception. Mais il n’en est rien; et en pathologie, comme en toutes choses, les laits sont d’une logique inexorable ; quand ils semblent s’en écarter, c’est que les hommes les ont dénaturés, défigurés, ou mal interprétés. Je crois que c’est le cas pour l’étiologie de la chlorose. On a dit qu’une femme non réglée était chlorotique, parce qu’elle n’avait point ses règles. C’est une erreur; et, pour être dans le vrai, il faudrait renverser la proposition. Ne répugne-t-il pas au sens médical et à la raison la plus vulgaire d’admettre qu’une jeune fille est chlorotique, c’est-à-dire pauvre en sang parce qu’elle n’a point perdu ou qu’elle a cessé de perdre du sang? Ne vaut-il pas mieux dire que l’aménorrhée, au lieu d’être la eause de la chlorose, en est tantôt un effet, tantôt une complication ?
Ainsi, une jeune fille chlorotique, ayant passé l’âge de la puberté, est-elle mal réglée ou ne l’est-elle point du tout, je n’hésiterai pas à déclarer qu’alors la chlorose a précédé la dysménorrhée ou l’aménorrhée; et je considérerai ces deux derniers états comme la conséquence de la première affection.
Mais s’agit-il de jeunes filles qui deviennent chlorotiques à la suite d’une brusque suppression des menstrues ; j’affirme fju’elles étaient chlorotitpics avant l’accident qui a occasionné la suppression du
'2ll liTlOLOGlfc:.
flux cataménial : seulement elles l’étaient sans doute à un faible degré et sans que leur santé en éprouvât des atteintes sensibles. Aussi l’état chlorotique passait-il inaperçu, et n’est-il devenu manifeste que lorsque des phénomènes plus sérieux sont venus fixer l’attention des malades et des médecins. Dans ces cas, les troubles fonctionnels qu’on observe se rattachent bien plus à la rétention des menstrues qu’à la chlorose elle-même; ou, si l’on veut, ce sont des accidents qui compliquent l’état chlorotique et qui, par une sorte de réaction toute naturelle, empruntent à la ehlorose un caraetère de gravité et de durée qu’ils n’auraient pas sans elle.
Je me résume donc et je dis :
La chlorose, loin d’être la conséquence d’une suppression ou d’une rétention des menstrues, en est, au contraire, assez généralement la cause. Les faits qui servent de base à la doctrine opposée sont des faits mal observés ou mal interprétés. Ils se rapportent tous à des cas où la chlorose était restée méconnue ou avait passé primitivement inaperçue. Comme surcroît de démonstration, je pourrais rappeler ici les objections qu’a soulevées contre elle la doctrine que je combats. En effet, on a argué, avee raison, que la chlorose existe chez des filles bien réglées, chez des femmes enceintes (Blaud) et chez des femmes qui ne sont plus réglées, chez des enfants et chez l’homme lui-même.
ÉTIOLOGIE.
Kii considérant la clilorose, ainsi que je le fais, comme un appauvrissement de sang, toujours et uniquement déterminé par une insuffisance de la force d’hématose, il est superflu d’invoquer tant d’arguments. Il devient clair que la chlorose doit précéder et précède eonstamment le dérangement de la menstruation, et qu’en aueune manière elle ne peut en être le résultat.
3° Est-il vrai que la chlorose soit une affection de l’age pubère ?
Cette question est intimement liée à la précédente; elle lui est corrélative, et sa solution ne peut en être que le eorollaire. Hoffmann prétend que la chlorose ne se montrejamais avant la-puberté. C’est une opinion que se sont efforcés de soutenir ceux qui regardent la chlorose comme une conséquence de la rétention ou de la suppression du flux menstruel.
Telle n’est pas notre manière de voir, .l’ai déjà dit, en effet, que la chlorose est à mes yeux essentiellement une affection constitutionnelle, une disposition organique [)articulière, que certains individus apportent en naissant.
La chlorose est donc une maladie de tous les âges, et même, contrairement à l’opinion généralement accréditée, elle est plus commune dans renfance qu’aux autres périodes de la vie, eomme je le démontrerai
ÉTlüLüüIE.
âü
dans un des chapitres suivants, spécialement consacré à l’élude de la chlorose chez les enfants.
Ces trois questions préalables résolues , j’ahorde l’étiologie proprement dite de la chlorose.
J'ai dit que le plus souvent on naît chlorotique; que la chlorose, en général, est une affection congénitale.
11 faut donc chercher la cause première, la cause essentielle de la chlorose dans les conditions mêmes qui président au développement du fœtus, et souvent dans le tempérament ou la constitution des parents.
La plus active et la plus importante de ces conditions étiologiques, c’est l’hérédité. La chlorose, comme tous les états organiques, se transmet par voie de génération directe ou indirecte, immédiate ou médiate : cela n’est pas douteu.x. Ainsi, un père ou une mère atteints de chlorose peuvent engendrer un enfant chlorotique. Il n’est pas nécessaire que la chlorose existe actuellement chez les parents pour que cette transmission ait lieu; il suffit que les parents aient été chlorotiques dans leur enfance ou pendant leur jeunesse.
Mais indépendamment de celte transmission directe, les parents peuvent communiquer aux enfants la chlorose d’une manière indirecte, c’est-à-dire sans en être atteints eux-mêmes. Ainsi, je ne mets pas en doute que des parents mal portants, d’une constitution chétive ou délicate, tuberculeux ou affectés de quel(]uc autre maladie constitutionnelle ou dialhésique, puissent
ÉTIOl.ÜGlb'.
j^roGi'éer des entimts chlorotiques, c’est-à-dire des enfants organises d’une manière défectueuse pour l’accomplissement des fonctions d’hématose.
11 est probable encore que les mauvaises conditions hygiéniques dans lesquelles vit la mère pendant sa grossesse, les hUigues, les travaux pénibles, une nourriture insuffisante, etc., doivent contribuer au développement des conditions organiques de la chlorose chez l’enfant.
J’en dirai autant de certains accidents morbides qui surviennent pendant la grossesse et qui en troublent révolution normale: tels sont les vomissements répétés ou incoercibles, la dyspepsie amenant l’alimentation insuffisante, les pertes utérines provenant d’une insertion vicieuse du placenta ou de toute autre cause, enfin toutes les maladies intercurrentes ayant pour siège d’autres organes que l’utérus.
Telles sont les conditions les plus générales qui peuvent développer chez un enfant l’aptitude à la chlorose. Ce sont, comme on le voit, toutes les influences capables de jeter une perturbation quelconque, passagère ou prolongée, dans les phénomènes de la vie intra-utérine.
A ce titre, on pourrait encore joindre aux causes précédentes, qui se rattachent aux parents et surtout à la mère, toutes les aulres iniluences provenant de l’enfant lui-meme, telles qu’une hydropisie de l’amnios, un vice de conformation ou une maladie du pla-
ÉTIOLOGIE.
cenla ou du cordon ombilical, lésions qui toutes agissent plus partieulièremenl sur la circulation fœtale.
Voilà donc les véritables eauses efficientes de la ehlorose, dont il faut surtout chereher l’origine dans les conditions héréditaires, ou dans certaines particularités de la vie intra-utérine et de l’évolution fœtale.
Les influences qui agissent plus tard sur l’enfant, après la naissance, sont incapables de produire directement cet état morbide; elles ne peuvent que l’aggraver, ou le rendre manifeste s’il était latent.
Parmi les causes déterminantes ou aggravantes, nous distinguerons celles qui exercent leur action sur l’enfant ou dans les premiers âges de la vie, et celles qui exercent plus spécialement leur influence sur un âge plus avancé, l'adolescence et la jeunesse. Beaucoup de ces causes, comme on le verra, aggravent la chlorose en la compliquant d’anémie, c’est-à-dire d’une diminution notable dan« la masse générale du sang.
Certains accidents de l’accouchement peuvent contribuer à rendre l’enfant plus ou moins anémique et, par conséquent, faire éclater chez lui les premières manifestations de la chlorose; telles sont les perles utérines résultant d’un décollement prématuré du placenta ou de son insertion vicieuse et qui surviennent pendant le travail; telle est encore l’hémorrhagie provoquée par rarrachemcnl, la déchirure, la ligature tardive ou incomplète du cordon ombilical.
ÉTIOLOGIE.
L^n allailemenl insiilTisant ou (lélcclneiix, l’usage d’un lait de mauvaise qualité, un sevrage prématuré, un régime mal réglé, une alimentation mal appropriée, l’abus des rarineux, par exemple, constituent autant de causes déterminantes ou aggravantes de la chlorose chez les enfants en bas âge.
Nous trouvons des agents non moins funestes dans l’incurie des parents pour leurs enfants, dans la négligence des soins de propreté, dans la mauvaise habitude qu’ont certaines mères de tenir les enfants trop longtemps au logis, de ne pas les faire sortir assez souvent, et de les priver de l’influence bienfaisante de l’air et du soleil.
Souvent les symptômes de la ehlorose se révèlent à la suite du travail de la dentition ou de quelque maladie, particulièrement de celles qui sont si communes dans l’enfance : la diarrhée, les fièvres éruptives, les convulsions, le croup, etc.
Plus tard, après la période de l'enfance, les causes qui donnent le plus souvent lieu à une recrudescence de l’état chlorotique ou à une révélation de ses caractères, sont : les progrès et les épreuves de la croissance, rétablissement difficile de la puberté et les orages qui l’accompagnent, surtout cliez la femme, en raison des débuts de la menstruation; l’onanisme ou les excès vénériens; les veilles, les travaux excessifs, l’exercice des professions insalubres, les mauvaises conditions de régime ou d’habitation, une nour-
30 l'TlOLOGlK.
ritnre insuffisante on mal choisie, des aliments on des boissons do mauvaise (lualité; le séjour dans des contrées malsaines, dans des pays marécageux, dans des lieux bas, humides, mal éclairés, mal insolés-, chez la femme, la grossesse, l’accouchement et la lactation ; en un mot, toutes les conditions hygiéniques capables d’exercer sur l’économie une influence débilitante et sur l’hématose une action perlurhatrice ou funeste.
Les émotions morales et les chagrins prolongés, en ébranlant le système nerveux et en déprimant l’organisme, déterminent quelquefois la manifestation de la chlorose ou en aggravent les symptômes.
On peut encore ranger parmi les causes déterminantes de la chlorose : ce genre d’éducation défectueuse qui, de nos jours, accorde trop à la culture de l’esprit au préjudice du développement physique ; la funeste habitude d’associer de trop bonne heure les enfants aux plaisirs et aux distractions du monde, aux fatigues et aux veilles de la vie sociale ; l’abus des corsets et des vêtements trop serrés, qui déforment la taille, qui compriment la poitrine, s’opposent à la dilatation des poumons, troublent les fonctions du cœur et apportent ainsi un double obstacle aux fonctions de l’hématose.
De même que chez les enfants, les maladies sont souvent, chez les adultes, l’occasion du développement de l’aptitude chlorotique. Je citerai particulièrement : la fièvre typhoïde, les fièvres éruptives, la fièvre
ÉTIOLOGfK.
iiilermitlcnte, les hémorrlingies abondantes ou répétées, les plilegmasies viscérales graves, l’angine couenneuse et l’infection diphthéritique, la dyspepsie, l’entérite prolongée, la dysenterie, le choléra-morbus, la fièvrejaune, les grands traumatismes, les opérations chirurgicales, les suppurations de longue durée, les maladies toxicjues ou virulentes, et la plus grande partie des affections chroniques, qui seront signalées à l’occasion des complications de la chlorose.
J’indiquerai encore, pour compléter l’étiologie de la chlorose, certains vices de conformation qui nuisent aux fonctions des poumons ou du cœur, tels que le rachitisme , la déformation des côtes, le rétrécissement du thorax, etc.
La chlorose, enfin, se montre plus promptement et avec plus d’intensité chez les sujets d’une complexion délicate, d’une constitution faible, d’un tempérament lymphatique, chez ceux surtout qui présentent les attributs de la diathèse scrofuleuse. On peut dire, en effet, que la chlorose est la compagne presque habituelle de la scrofule et du lymphatisme.