II. — Bruits sonores ou musicaux
Ces bruits anormaux sont toujours continus.
Ils sont plus forts que les précédents, et présentent un timbre plus ou moins éclatant et une grande va-
SYMrTÜMATOIA)GlK.
riélé de tons. Les comparaisons établies par Laennec et par M. Bouillaiid en donnent une idée assez exacte. Ces bruits, en effet, rappellent tantôt le bruit que l’on produit en fouettant ce jouet d’enfant connu sous le nom de diable, d’où la dénomination de bruit de diable (Bouillaud); tantôt le roucoulement d'une tourterelle, le bruit d’une guimbarde ou le murmure d’une mouche. Ce dernier bruit a été spéeialement désigné sous les noms de sifflement modulé, chant des artères.
Le bruit de diable, comme je l’ai noté plus haut, correspond au bruit continu avec renforcements et en représente l’expression la plus élevée.
J’ai déjà dit que les bruits vasculaires anormaux, symptomatiques de la chlorose, s’entendent principalement sur le trajet des gros vaisseaux du cou ; je les ai vainement cherchés dans d’autres régions, au pli du coude, à l’aine et dans le creux poplité. J’ai rencontré un bruit de souffle continu très-nettement caractérisé sur le trajet de l’artère épigastrique gauche, chez un malade atteint de cirrhose et présentant une dilatation considérable des vaisseaux de la paroi abdominale ; évidemment le bruit de souffle reconnaissait ici pour cause la dilatation artérielle; et il est trèsprobable que les bruits de souffle vasculaires observés dans d’autres régions que le cou tiennent plutôt à la lésion d’un vaisseau qu’à l’altération cblorotique du sang.
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SVMFrOMATOLüGli;.
Pour pratiquer rauseultatioii des vaisseaux du eoii, cette région doit être parfaitement libre, dégagée de tout vêtement capable d’exercer une constriction ou une pression sur les vaisseaux. On applique le stéthoscope un peu au-dessus de la clavicule, au niveau du triangle sus-elaviculaire. Le pavillon de l’instrument doit reposer très-exactement sur la peauj mais l’application doit en être assez légère pour éviter toute compression qui, en diminuant le calibre des vaisseaux, pourrait déterminer la production d’un bruit de souffle artificiel et, partant, exposer à une erreur de diagnostic. On ne se contentera pas d’ausculter en un seul point; il faut promener le stéthoscope dans toute l’étendue de la région occupée par les gros vaisseaux du cou. Il faut aussi ausculter comparativement à droite et à gauche, afin de constater si les bruits existent des deux côtés, s’ils présentent de part et d’autre les mêmes caractères et le même degré.
La position du malade et son attitude pouvant exercer une influence marquée sur la production et sur les qualités des bruits vasculaires, il importe de faire
prendre au malade des positions variées. On l’aiis-
culte successivement debout, assis et couché ; en général, on doit préférer la position couchée. La tête doit être plus ou moins inclinée du côté opposé à celui (pic l’on ausculte, de manière à donner aux vaisseaux et aux tissus qui les recouvrent le degré de tension voulu. Parfois, ce n’est qu’ajirès quelques iritonnements (pi’on
SYMPTOMATOLOGIE. /|5
arrive à trouver la position la jjIijs favorable au développement des bruits.
Autant que possible on doit choisir, pour pratiquer cette exiiloration, un moment on le malade est calme et où rien ne vient jeter le trotd)lc dans la circulation.
Un seul examen ne suffit pas toujours. Il est quelquefois nécessaire de le répéter plusieurs fois, à quel- (jues jours d’intervalle, en raison de la mobilité, de l’inconstance des bruits de souffle vasculaires.
Siège anatomique des bruits vasculaires chloro-ancniiqnes.
Si les pathologistes s’accordent à regarderies bruits de souffle vasculaires, tels que je viens de les décrire, comme des signes cliniques de chlorose, ils s’entendent moins bien relativement au siège anatomique [irécis de ces bruits.
Les bruits intermittents sont assez généralement attribués aux artères ; il serait difficile de penser autrement; il y a donc peu ou point de dissidence sur ce sujet.
Mais il n’en est plus de même à propos des bruits continus, soit simples, soit avec renforcements, soit aphones, soit musicaux.
Suivant les uns, en effet, ils se produisent dans les artères ; suivant les autres, dans les veines ; quelques auteurs les placent dans les deux ordres de vais-
SYMPTOMATOLOGIE,
ÛG
seaux, tantôt isolément, tantôt simultanément, d’après les caractères des bruits.
On a, de part et d’autre, allégué des expériences et fourni des raisons théoriques.
Ceux qui placent les bruits continus dans les veines ont argué de la continuilé du courant sanguin dans ces vaisseaux et de son intermittence dans les artères.
« N’esl-il pas naturel, ont-ils dit, de placer la cause d’un phénomène continu dans une condition qui agit sans interruption, et, par suite, dans la circulation veineuse, continue comme ce phénomène?» (.4ran.) C’est là un argument spécieux et qui repose sur une erreur physiologique grossière; on est vraiment surpris qu’il ait été accepté et répété sans contestation par la plupart des auteurs. En effet, la circulation artérielle n’est-elle pas tout aussi continue que la circulation veineuse? Le courant artériel est saccadé, mais il n’est pas intermittent. L’intermittence et la saccade sont deux choses très-différentes et qui ne doivent pas être confondues. L’intermittence suppose une interruption du courant, tandis que la saccade n’est qu’un renforcement dans la vitesse du courant. D’ailleurs, il suflit d’avoir assisté à une opération chirurgicale ou à une expérience physiologique, pour savoir que le sang artériel s’échappe du vaisseau lésé par un jet continu et saccadé. L’argument précité ne prouve donc rien relativement au siège des bruits vasculaires continus.
s YM PTÜM ATOLOG I K .
Qiinnt aux expériences consislanl à comprimer les veines jugulaires, soit au-dessus, soit au-dessous du stéthoscope, je ne tes crois pas complètement démonstratives. 11 est vrai qu’on fait cesser les bruits vasculaires en exerçant avec le doigt une pression suffisante sur les vaisseaux. Mais il est difficile, sinon impossible, de comprimer les jugulaires sans comprimer en même temps les carotides qui leur sont juxtaposées, et par conséquent sans modifier à la fois le courant veineux et le courant artériel ; or, on sait avec quelle facilité les bruits vasculaires disparaissent sous l’influence des modifications les plus légères dans la circulation.
Je ne puis admettre davantage que le bruit de souffle dit à double courant ait deux sièges différents : les veines pour la « portion continue » ; les artères pour la « portion intermittente ou tes renforcements. » A mon avis, il n’y a pas là deux bruits distincts et superposés, se passant dans des vaisseaux différents ; c’est un seul bruit, un bruit unique, se produisant dans un seul ordre de vaisseaux et présentant des renforcements en barinonie avec les saccades artérielles.
Ce que je viens de dire indi(jiie suffisamment mon opinion sur le siège des bruits vasculaires continus simples et des bruits continus avec renforcements. Pour moi, ces bruits se produisent dans les artères et s’accordent très-bien avec les conditions de la cir-
SYMPTOMATOLOGIK.
culation artérielle. Celle-ci, en eflel , est continue comme ces bruits; elle s’effectue sans interruption, mais avec des saccades plus ou moins prononcées, tantôt trop faibles pour modifier l’intensité du bruit, tantôt assez fortes pour faire varier cette intensité et se traduire par des renforcements.
Je ne prétends pas, pourtant, que les veines ne puissent être et ne soient jamais le siège de quelques bruits vasculaires. Je crois, notamment, que c’est dans cet ordre de vaisseaux que se produit cette forme de bourdonnement ou de susurrus musical, désigné sous le nom de bruit de mouche. Il se distingue essentiellement des bruits artériels en ce qu’il est très-superficiel et qu’il ne présente jamais de renforcements.
Causes et mécanisme des hruits vasculaires cliloi'o-anémi(|ues.
Pour bien comprendre les causes et le mécanisme des bruits vasculaires dans la chlorose, je crois utile de rappeler sommairement les expériences de Savart et de Cagniard-Latour sur les vibrations moléculaires des liquides. On verra que ces expériences peuvent donner une explication très-satisfaisante des bruits chloro-anémiques.
1" Quand on adapte à l’orifice d’écoulement d’un liquide un ajutage d’un diamètre plus grand que cet orifice, l’écoulement du liquide entre en vibration et
SYMPTOMATOLOGIE. /|9
produit un bruit. L’écoulement devient aphone si l’orifice et l’ajutage ont le même diamètre.
2" L’état moléculaire des liquides exerce une grande influence sur la production des vibrations et des bruits.
Ainsi, de l’eau contenant une certaine proportion de gaz en dissolution (air ou acide carbonique) perd la propriété de vibrer et rend un son mat.
A mesure que les gaz se dégagent, l’eau recouvre la faculté de vibrer et rend un son de plus en plus clair.
Mais les vibrations cessent si l’eau est entièrement privée de gaz, ainsi que le démontre une autre expérience [Ex. le tube barométrique).
3" En remplaçant l’air ou le gaz acide carbonique par du sable fin ou de petits fragments de cailloux, le liquide recouvre la faculté de vibrer, bien qu’il soit privé de gaz.
4“ Les parois du tube exercent également une influence marquée sur les vibrations du liquide. Dans un tube composé moitié de verre, moitié de caoutchouc, par exemple, les vibrations d’un liquide sont en harmonie, non pas avec la longueur totale du tube, mais seulement avec la longueur du tube de verre; en d’autres termes, le tube de caoutchouc arrête les vibrations moléculaires du liquide.
Si à ces influences diverses on ajoute l’influence bien eonnue de la vitesse du courant, on possède toutes les conditions physiques qui [leuvenl favo-
NONAT. — CULOHOSE. 4
SYMPTOMATOLOGIE.
riser ou empêcher la production des bruits vasculaires.
Faisons maintenant l’application de ces données au sujet qui nous occupe.
Défaut de rapport entre la niasse du sang et le diamètre des tubes vasculaires.
Si l’on soustrait par une ou plusieurs émissions sanguines une certaine proportion de sang, on voit apparaître des bruits de souffle vasculaires.
Ces bruits se produisent encore à la suite des hémorrhagies spontanées ou provoquées par une opération chirurgicale, par exemple.
Quand les parois vasculaires sont trop distendues, le sang ne vibre pas, comme il arrive dans la pléthore.
Il faut, pour que le sang vibre, et pour qu’un bruit vasculaire se produise, que les parois des vaisseaux ne soient pas tendues avec excès, ce qui revient à dire qu’il faut que la masse du sang soit diminuée par rapport à la capacité du système circulatoire.
Cette condition existe essentiellement dans la chlorose : — c’est une condition nécessaire.
La cessation ou la diminution des bruits vasculaires pendant tes efforts et les expirations forcées, ou quand la tête est inclinée en avant, s’expliquent très-bien par la réplélion excessive des vaisseaux du cou, leur
SYMPTOMATOLOGIE. 51
distension exagérée, et parlant le défaut de vibration de la colonne sanguine.
Nature et état moléculaire du liquide.
Comme je l’ai dit plus haut eji rappelant les expériences de Cagniard-Latour, la nature du liquide, son état moléculaire , ont une grande influence sur ses vibrations. Il n’est donc pas surprenant que les modifications subies par le sang dans la proportion de ses éléments et surtout de ses globules exercent une influence marquée sur les vibrations de ce liquide dans les vaisseaux. Ici, en effet, les globules jouent à peu près le rôle des gaz dans l’eau.
L’intensité et la constance des bruits de souffle vasculaires dans la chlorose sont en rapport avec l’abaissement des globules sanguins.
Le résultat de mes observations concoi'de à cet égard avec les ex[)ériences de MM. Andral cl Gavarret, et je ne puis que souscrire aux conclusions (pi’ils ont consignées dans leur Essai dliématoloqie palholoqiuue (p. 58 et 59).
« 1° Lorsque les globules ont assez diminué pour être au-dessous du chiffre 80, le bruit de souffle existe dans les artères d’une manière constante.
» '"1" Lorsque les globules sont restés au-dessus de ce ebiffre 80, le bruit de souffle peut encore se montrer, mais il n’est plus constant. On continue à l’en-
SYMPTOMATOLOGIE.
tendre assez souvent lorsque le chiffre des globules oscille entre 80 et 100 ; il se rencontre encore, mais beaucoup moins, souvent, à mesure que le chiffre des globules dépasse 100, et enfin on ne l’observe plus, en tant que lié à une altération du sang, lorsque le chiffre des globules s’est élevé au-dessusde sa moyenne physiologique. »
M Bouillaud a formulé une opinion semblable, mais d’une manière un peu moins complète et moins précise : « Règle générale, dit-il, le bruit de diable (c’est-à-dire le plus intense des bruits) existe chez les individus dont le sang est d’une densité de moins de 6 degrés à l’aréomètre de Beaumé; et il n’existe pas, au conlraire, chez les sujets dont le sang est d’une densité qui dépasse 6 degrés. »
Ainsi, une des causes les plus puissantes des bruits vasculaires chlorotiques est la diminution des globules sanguins. L’abaissement des autres éléments du sang est sans influence sur la production de ces bruits.
Dans tous les cas de chlorose observés et analysés par MM. Andral et Gavarret, la fibrine, l’albumine et les matériaux solides du sérum avaient conservé leur chiffre normal.
Influence des parois vasculaires.
C’est à tort que quelques auteurs ont attribué une grande influence aux parois vasculaires dans la pro-
SYMPTOMATOLOGIlî.
iliiction des bruits chlorotiques. Sans doute, la texture anatomique des vaisseaux peut modifier les bruits vasculaires, les augmenter ou les diminuer et même les empêcher de se produire; mais la lésion vasculaire, dans ce cas, ne saurait en être regardée comme un élément producteur essentiel; ce n’est qu’un élément accessoire, accidentel, et qui, selon nous, ne joue qu’un rôle secondaire dans le développement des bruits de souffie.
Influence de la vitesse du courant sanguin.
J’ai déjà signalé la vitesse du courant sanguin comme une cause déterminante des bruits vasculaires chloro-anémiques ; mais cette cause, comme la précédente, est accessoire ; c’est plutôt une cause modificatrice qu’une cause productrice.
Ainsi, le bruit de souffle devient plus intense ou plus faible suivant que la rapidité de la circulation augmente ou diminue.
Porté à un certain degré, le ralentissement de la circulation peut amener la cessation complète du bruit. Réciproquement, un bruit de souffle peut prendre naissance par le fait d’une suractivité du courant sanguin.
En résumé, les bruits de souffle vasculaires, dans la chlorose, reconnaissent deux causes essentielles,
5^1 SYMPTOMATOLOGIE.
fondamentales : la diminution de la masse du sang, et l’abaissement des globules ; — et d’autres causes accessoires ou secondaires, telles que la vitesse du courant sanguin, et la texture des parois vasculaires.
Théories des bruits vasculaires chloro-anémiques.
Maintenant, ces conditions étant déterminées, comment expliquer le mécanisme même des bruits vasculaires chloro-anémiques?
Plusieurs théories sont ici en présence.
Laennec attribuait les bruits artériels au spasme, à la contraction des parois des artères.
Cette théorie est entièrement hypothétique, et il n’est personne, aujourd’hui, qui l’enseigne ou qui l’adopte; je crois inutile de la discuter.
M. Bouillaud accorde une influence prédominante au frottement de la colonne sanguine contre la face interne des parois artérielles. Pour mieux rendre sa pensée il dit que, dans cette circonstance, le sang fait office ({'archet.
Les autres causes qu’il invoque, telles que les modifications survenues dans la tension artérielle, les changements d’épaisseur des parois vasculaires, et l’état du sang, ne sont à ses yeux (jue des agents accessoires.
M. Beau fait intervenir aussi comme cause principale des bruits vasculaires le frottement de la colonne
SYMPTOMATOLOGIE.
sanguine contre les parois. Seulement il diffère de .M. Bouillaud par l’explication qu’il donne de ce frottement. Selon M. Beau, en effet, la chlorose est carae- (érisce non plus par uue diminution, mais, au contraire, par une augmentation de la masse du sang ; la proportion du sérum est considérablement accrue dans cette maladie ; il existe alors ce qu’il nomme une pléthore séreuse, d’où résulte un excès de frottement de la colonne sanguine contre la face interne des vaisseaux où le bruit se produit.
Suivant M. Monneret, « la vitesse du liquide est la seule cause des bruits de courants, soit continus, soit intermittents. » Cet auteur ajoute : « la flaccidité des vaisseaux à parois élastiques est une cause qui favorise singulièrement la formation d’ondes sonores et qui change l’intensité et le timbre des bruits qui leur sont communiqués par le liquide. »
Aucune de ces théories ne me paraît satisfaisante ni conforme aux données de la physique expérimentale. On sait, en effet, que lorsqu’une colonne liquide est en circulation dans un système de tubes toujours pleins (ce (jui est le cas des vaisseaux sanguins dans l’état normal), le frottement de ce liquide contre les parois des tubes ne donne lieu à aucun bruit, quelle que soit la vitesse du courant.
Pour nous, le frottement du liquide contre les parois vasculaires est étranger à la production du bruit : la colonne sanguine ne joue pas plus le rôle d’arcliet
56 SYMPTOMATOLOGIE.
dans les vaisseaux que la colonne d’air dans le larynx.
La cause des bruils vasculaires réside essentiellement dans les vibrations moléculaires du sang en mouvement, de même que la cause des sons laryngiens dépend des vibrations de la colonne d’air expulsée de la poitrine.
' Les vibrations nées dans la colonne liquide se transmettent aux parois vasculaires et peuvent être perçues en appliquant la main sur le trajet des vaisseaux.
S’il en est ainsi, quelle est la cause en vertu de laquelle la eolonne sanguine entre en vibration dans l’état ehlorotique?
La détermination de cette cause est encore obseure. On peut cependant en rechereber l’explication dans les eonditions physiques précédemment établies : à savoir, en premier lieu, la diminution de la masse du liquide par rapport à la capaeité des tubes vasculaires ; en second lieu, l’abaissement des globules et partant la fluidité plus grande du sang ; en troisième lieu, mais d’une manière accessoire, la vitesse du courant sanguin.
La diminution de la masse du sang est, comme je l’ai dit plus haut, la condition essentielle de la production des vibrations moléeulaires du liquide. Elle permet l’intermittence du courant et, par suite, les bruits qui en résultent.
L’intermittence du courant, les vibrations moléculaires et les bruils ne peuvent se produire quand la
SYMPTOMATOLOGIE.
masse du sang est augmentée par rapport à la capacité des vaisseaux ou quand elle les remplit exactement, comme on l’observe dans la pléthore sanguine et dans l’état normal. La théorie de M. Beau est donc en contradiction formelle avec les enseignements et les données de la physique.
A côté de cette condition fondamentale se place l’abaissement des globules, qui ne produit pas, mais qui favorise singulièrement les vibrations moléculaires de la colonne sanguine, de même que l’air, en certaine proportion, donne à l’eau la faculté de vibrer, comme l’ont établi les expériences déjà citées de Cagniard- Latour.
La théorie que je viens d’exposer explique nonseulement la production des bruits vasculaires dans la chlorose, mais elle rend encore bien compte de toutes les modifications qu’ils peuvent subir.
Ainsi, on comprend qu’au fur et à mesure que la quantité des globules s’abaisse, les autres conditions phy.siqucs restant les mêmes, le bruit vasculaire augmente d’intensité et finisse par prendre le earactère musical. On sait, d’ailleurs, que les bruits musicaux sont l’expression la plus avancée de la chlorose et qu’ils ne se produisent qu’alors que les globules sont considérablement abaissés.
SYMPTOMATOLOGIE.
Accidents liémorriingiqucsi
Les hémorrhagies qu’on observe dans la chlorose se lient, soit directement soit indirectement, à l’appauvrissement de l’élément globulaire du sang. Ce n’est pas à dire que les hémorrhagies spontanées soient beaucoup plus fréquentes chez les chlorotiques que chez les autres sujets; mais il est certain qu’elles sont plus opiniâtres et qu’elles ont moins de tendance à s’arrêter d’elles-mêmes. Qui ne sait toutes les difficultés qu’on éprouve, par exemple, à réprimer le sang qui s’écoule d’une petite plaie ou d’une piqûre de sangsue chez les individus affectés de chlorose, et notamment chez les jeunes filles et chez les enfants. De là, l’impérieuse nécessité d’écarter soigneusement des chlorotiques toute cause d’hémorrhagie, et d’employer promptement les hémostatiques les plus actifs et les plus sûrs dans les cas de déperdition sanguine.
Je ne m’arrêterai pas sur les troubles respiratoires que j’ai caractérisés plus haut en présentant le tableau général des symptômes de la chlorose. J’ajouterai seulement que l’essoufflement, la dyspnée, la toux, ne se rattachent, dans la chlorose simple, à aucune lésion de l’appareil broncho-pulmonaire et ne se révèlent par aucun signe stéthoscopique. Ces troubles sont sous la dépendance directe de la diminution des glo-
SYMPTüMATOLOGlli:.
billes sanguins. En raison de cet abaissement des globules, il SC tait, à chaque mouvement d’inspiration, une consommation insuffisante d’oxygène; d’on le besoin instinctif de respirer plus souvent, afin de renouveler plus fréquemment le contact de l’air avec le sang. Les troubles respiratoires peuvent être rendus plus intenses par la perturbation des fonctions du système nerveux.
Dyspepsie chlorotique.
Je n’insisterai pas non plus sur la plupart des troubles digestifs symptomatiques de la chlorose, tels que les caprices de l’appétit, les dépravations du goût, les alternatives de constipation et de diarrhée, dont je m’occuperai à l’occasion des complications. Mais je crois utile de dire, dès maintenant, quelques mots de l’étal dyspeptique.
11 n’est pas douteux que toutes les formes de dyspepsie décrites par les auteurs ne puissent se montrer chez les chlorotiques ; les dyspepsies gastralgique et flatulente sont notamment assez communes dans l’aglobulie. Mais il est une autre variété tout aussi fréquente chez les sujets dont le sang est appauvri, une variété peu connue, peu étudiée, non signalée dans les livres classiques, et que j’ai décrite soigneusement dans mon Traité des dyspepsies ; je veux parler de celle à laquelle j’ai donné le nom de dyspepsie par irritation.
SYMPTOMATOLOGIE.
Je crois devoir répéter ici sominairciiient ce que j’ai dit sur ce sujet.
Dans la chlorose les forces organiques sont trèssensiblement abaissées, et la force digestive participe à cette dépression générale.
Chez les chlorotiques qui mangent peu, qui mangent d’une manière insuffisante, il se produit dans la muqueuse gastro-intestinale un phénomène analogue à celui que Chossat, dans ses belles expériences sur la mort par inanition, a noté chez les animaux soumis à une longue abstinence. Il se fait une congestion plus pu moins intense dans la muqueuse du canal digestif, et particulièrement dans la tunique interne de l’estomac.
Chez les chlorotiques qui se nourrissent copieusement, qui font usage de mets excitants, d’aliments substantiels, de vins généreux, de médicaments toniques ou stimulants, l’estomac est, pour ainsi dire, surmené ; on lui impose une tâ(dae au-dessus de ses forces; les aliments, les boissons, les remèdes sont difficilement digérés, le sont incomplètement, ou ne le sont pas du tout. Il en résulte qu’ils agissent à la manière de corps étrangers, et qu’ils aboutissent, par une série d’indigestions répétées, à provoquer un état hypérémique de la muqueuse de l’estomac.
Telles sont les deux explications possibles du mécanisme et du mode de développement de la dyspepsie par irritation chez les chlorotiques.
SYMPTOMATOLOGIE.
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C’est à l’exislence de celte forme de dyspepsie, généralement méconnue, que doit être attribuée le plus souvent rintolérance des préparations ferrugineuses par certains chlorotiques; c’est à elle encore que sont dus les insuccès trop fréquents de la médication marliale.
L’expérience m’a démontré et m’apprend tous les jours que les chlorotiques qui ne peuvent tolérer le fer, sous quelque forme qu’on l’administre, sont atteints généralement de dyspepsie hypérémique. Je combats cet état congestif par l’application de révulsifs cutanés sur la région épigastrique, notamment par des ventouses sèches ou par des onctions d’huile de croton liglium, et les phénomènes dyspeptiques se dissipent, et le fer, mieux toléré d’abord, finit à la longue par être supporté, sans incommodité, aux doses ordinaires. Cet exposé des troubles digestifs dans la chlorose trouvera son complément à l’occasion des phé- . noménes nerveux consécutifs à ce genre de maladie.
beaucoup d’autres troubles qu’on observe dans les fonctions digestives chez les chlorotiques se rattachent à des lésions de sécrétion des différents Iluides (jui concourent à l’élaboration des aliments. On comprend aisément qu’un sang appauvri ne fournisse que des éléments incomplets et insuffisants à la confection de la salive, du suc gastrique, du fluide pancréatique, de la bile et du suc intestinal.
Mais ce trouble des fonctions sécrétoires ne lient
SYMPTOMATOLOGlli.
pas uniquement à rinttuenee directe du sang appauvri sur les appareils glandulaires du tube digestif; il résulte aussi des perturbations subies par le système nerveux.
En effet, l’état chlorotique amène les désordres les plus profonds et les plus variés dans l’innervation.
Troubles nerveux.
Le sang exerce une action manifeste et puissante sur le jeu régulier de tous les organes et notamment sur les centres nerveux. Cette action du sang a été formulée d’une manière nette et précise dans ce vieil aphorisme : Sanguis moderator nermrum. Mais, pour remplir le rôle de modérateur, il faut que le sang soit tout à fait norôial dans sa constitution. L’équilibre est rompu lorsque le sang est diminué dans sa quantité ou altéré dans sa composition. De là toutes les perturbations nerveuses qui suivent les grandes déperditions sanguines soit chez l’homme, soit chez les animaux; de là aussi la fréquence des troubles nerveux qu’on observe chez les chlorotiques, et qui ont été énumérés plus haut.
Ces phénomènes morbides sont très-variables dans leurs formes et dans leur mode de manifestation. Chez les uns, ils se traduisent par une exagération de l’inllux nerveux, portant soit sur la sensibilité (bypcresthésics générales ou partielles), soit sur la motilité (spasmes
SYMPTOMATOLOGIE.
niiisciihlires, convulsions, allaques (riiystcric, crises cataleptiques, etc.). Chez d’autres, an contraire, ils se caractérisent par une diminution de l’action nerveuse, portant également soit sur la sensibilité (anesthésie, analgésie), soit sur la motilité (affaiblissement musculaire, paralysies partielles ou générales).
Dans d’autres cas, les troubles nerveux consistent dans des perversions des actes sensitifs ou locomoteurs, perversions tellement variées, tellementbizarres, qu’elles échappent à toute détermination précise et que je ne puis les signaler ici que d’une manière vague et générale.
Enfin, il n’est pas très-rare d’observer chez les chlorotiques des troubles intellectuels et moraux, des aberrations des sens, se traduisant par des illusions, des hallucinations, des perversions instinctives, des impulsions irrésistibles, et par les mille désordres caractéristiques de l’exaltation maniaque ou de la dépres- .sioFt mélancolique. Hàtons-nous d’ajouter, toutefois, que ces perturbations de l’entendement sont habituellement légères et de courte durée chez les chlorotiques, et qu’on ne les rencontre guère que dans les cas où la chlorose s’accompagne et se complitjue d’hystérie.
Il est plus ordinaire de trouver chez les chlorotiques des phénomènes qui trahissent un état d’anémie et un défaut d’excitation du centre cérébral. Dans ce cas, les individus atteints de chlorose sont mous, irrésolus, nonchalants, insoucieux ; ils ont, en général, le
SYMPTOMATOLOGIE.
caractère apathique, l’inlelligence peu vive, la mémoire paresseuse, les conceptions lentes, l’imagination presque nulle. Chez quelques-uns cet affaiblissement mental peut aller jusqu’à un état voisin de la démence.
Troubles des fonetions sexuelles.
Les troubles des fonctions génitales, et notamment la spermatorrhée, ne sont point rares chez les hommes dont le sang est appauvri.
Mais alors la chlorose est-elle primitive ou est-elle consécutive, pour parler le langage des auteurs?
On a jugé diversement cette question et l’on y a répondu généralement d’une manière trop absolue.
Souvent la spermatorrhée semble être primitive, c’est incontestable. Un individu robuste, bien constitué, se livre à des excès vénériens ou aux abus de l’onanisme ; un autre contracte une blennorrhée, une orchite ou une maladie de la prostate, qui portent une atteinte profonde aux organes génitaux et à leur sécrétion ; surviennent des pollutions qui altèrent la santé, qui nuisent à la constitution, qui jettent le trouble dans les fonctions de nutrition; le sang s’appauvrit; les symptômes de la chlorose deviennent plus évidents : la spermatorrhée paraît avoir précédé la chlorose, tandis qu’elle a fait éclater seulement cette maladie chez un individu qui avait déjà le germe de la chlo-
SYMPTOMATOLOGIE.
rose, selon les opinions que j’ai développées touchant la nature de cette affection.
Dans d’autres cas, le développement de la chlorose précède d’une manière très-nette l’apparition de la spermatorrhée. Chez la plupart des sujets chastes, continents ou très-réservés, par exemple, il serait difficile d’assigner aux pollutions une autre cause qu’un extrême appauvrissement du sang.
Seulement, quelle que soit l’affection dont les symptômes apparaissent les premiers, elle ne tarde pas à aggraver l’autre maladie. Ainsi, les sujets primitivement chlorotiques le deviennent à un plus haut degré sous l’influence de la spermatorrhée; et, réciproquement, les sujets atteints de spermatorrhée voient leurs pollutions devenir plus fréquentes après la manifestation des phénomènes chlorotiques. En d’autres termes, ces deux maladies jouent, l’une par rapport à l’autre, le rôle de cause aggravante.
Ce serait ici le lieu d’examiner l’influence de la chlorose sur les fonctions génitales chez la femme. Mais celte question sera étudiée plus loin au sujet des complications et de l’action de l’appauvrissement du sang sur le développement et la marche des affections utérines et péri-utérines.