CHAPITRE IX
COMPLICATIONS DE LA CHLOROSE
La chlorose, comme on a pu le voir, est un état morbide fort complexe, dans lequel viennent se grouper, sous des nuances et des degrés très-variables, les symptômes les plus divers. Il importe de distinguer, de reconnaître, au milieu de tous ces troubles fonctionnels, ceux qui appartiennent en propre à l’état chlorotique, ceux qui se rattachent directement à l’altération du sang, et ceux qui en sont indépendants et ne coexistent qu’à titre de complications ou d’épiphénomènes. Cette distinction présente souvent les plus grandes difficultés, et quelquefois même elle est insoluble à priori. L’observation seule, l’expérience prolongée, etl’étudedes résultats thérapeutiques, peuvent permettre de résoudre la question. îMais il est un principe qui peut aider puissamment dans cette délicate recherche. Le voici :
La lésion essentielle dans la chlorose, la lésion initiale et fondamentale, c’est l’appauvrissement du sang, la diminution des globules. Ce phénomène est le point de départ de tous les autres; il les domine, il les commande tous; il en est, pour ainsi dire, la règle et la mesure. D’où il suit que tous les troubles fonctionnels
COMPLICATIONS UE LA CHLOROSE. 91
dépendant de la chlorose doivent être proportionnels à l’altération du sang; ils doivent être en rapport direct avec cette altération, présenter une marche parallèle, une durée et une intensité semblables. Toutes les fois, au contraire, que cette relation n’existe point, que les troubles fonctionnels suivent une marche diffé* rente de la chlorose proprement dite et sont hors de proportion avec l’aglobulie, on n’a plus affaire à des symptômes, mais à des complications. Les complications se reconnaissent encore et se distinguent des symptômes en ce qu’elles ne sont point amendées par le traitement antichlorotique, tandis que les symptômes vrais subissent, au même degré que l’appauvrissement du sang même, l’influence salutaire d’une médication bien dirigée. Et non-seulement les complications ne cèdent pas au traitement, ne s’améliorent pas avec la chlorose; mais même elles nuisent à l’efficacité du traitement, elles en contrarient les effets; elles retardent, elles entravent l’amélioration de l’état chlorotique ; souvent même, comme nous le verrons bientôt, elles l’entretiennent, elles l’aggravent. C’est là le caractère par excellence des complications.
Il était indispensable de poser ces remarques préliminaires avant d’esquisser l’histoire des complications de la chlorose, afin d’échapper à des confusions inévitables et de ne pas s’exposer à des redites fastidieuses.
COiMPLlCATlüNS DE LA CHLOROSE.
Complications nerveuses.
Conformément à ce qui vient d’être dit, je n’envisagerai comme complications de la chlorose que les troubles de l’innervation offrant une importance prépondérante, une intensité remarquable et une marche indépendante de celle de l’état chlorotique.
On a vu que toutes les variétés de névroses peuvent se montrer comme symptômes de l’appauvrissement du sang. En général, les névroses sont franchement symptomatiques ; mais (juclquefois aussi elles jouent le rôle de complications réelles, et réclament une attention toute spéciale.
Ainsi, on voit chez certains sujets, les névroses convulsives, telles que la chorée et l’hystérie notamment, résister à l’emploi exclusif des ferrugineux, persister malgré l’amélioration des autres symptômes et se montrer encore avec une remarquable intensité lorsque déjà le chiffre des globules s’est notablement accru et que les bruits de soufde vasculaires ont disparu ou, tout au moins, ont singulièrement diminué.
Je puis en dire autant des névralgies et des phénomènes paralytiques. Encore ici, les troubles nerveux persévèrent quehiuefois après que les symptômes caractéristiques de rapi)auvrissement des globules ont presque entièrement disparu ou ont subi une diminution très-appréciable.
COMPLICATIONS DE LA CHLOROSE
Dons d’autres cas, comineje l’ai déjà fait pressentir, l’inleiisité et l’opinititreté prédominante de l’état nerveux apportent les obstaeles les plus sérieux à l’aniélioralion de l’état ehlorotique proprement dit. Les douleurs excessives dans les névralgies et l’insomnie qui en résulte, les perturbations et les crises fréquentes de l’bystérie, produisent sur l’économie tout entière les dommages les plus fâcheux, par les troubles incessants qu’elles apportent dans l’hématose, dans la circulation et dans la nutrition. Ce sont là, comme il est aisé de le comprendre, des conditions extrêmement défavorables à la bonne application d’une thérapeutique et très-funestes à l’amélioralion de la maladie principale, la chlorose.
Les complications de nature nerveuse s’observent principalement chez les sujets impressionnables et surtout chez les femmes. Ce sont, en général, les jeunes fdles ou les jeunes femmes cbloroliques qui présentent ces exemples de com[)!ications convulsives, névralgiques ou [)aralyti(jues, qui survivent, en quelque sorte, à la chlorose, et en rendent le traitement si long et la guérison si difficile.
Complications provenant de l’appareil digestiT.
Les troubles des fonctions digestives s’observent très-lréquemmerd, à titre de complications, dans la chlorose.
94 COMPLICATIONS DE LA CHLOROSE
Ces fonctions sont généralement languissantes chez les chlorotiques. Il en résulte que’^l’appélit est peu développé, et même nul assez souvent.
L'anoreœie est tantôt la conséquence d’un embarras gastrique, d’un état saburral des premières voies; tantôt elle semble tenir uniquement à un profond degré de faiblesse et d’alonie qui émousse la sensation de la faim.
L’anorexie des chlorotiques, liée à un embarras muqueux ou bilieux, est une complication de peu de gravité et toujours facile à combattre et à éloigner.
Il n’en est pas ainsi de la seconde variété d’anorexie. Celle-ci est plus opiniâtre, résiste longtemps aux moyens de traitement les plus variés, et constitue une complication sérieuse. Elle augmente, en effet, la débilité de l’organisme et l’intensité de la chlorose, en mettant les malades dans l’impossibilité de réparer leurs forces par un bon régime et par une alimentation abondante ou substantielle.
Le hoquet et les vomissements nerveux s’observent chez les chlorotiques impressionnables, d’un tempérament nerveux ou doués d’une susceptibilité spéciale de l’estomac. Ce sont là des complications fâcheuses et qui portent des entraves au traitement régulier de la chlorose.
Ces accidents déterminent, par leur fréquence ou leur répétition, une fatigue extrême, un sentiment de lassitude générale et d’accablement, qui augmente
COMPLICATIONS DE LA CHLOROSE. 95
l’état de (îiiblesse propre aux chlorotiques. Ils s’opposent, en outre, ù raciministratioii du fer, dont ils rendent la tolérance impossible; enfin, ils placent les malades dans les mauvaises conditions d’une alimentation insuffisante, et augmentent ainsi les causes d’appauvrissement du sang.
Les chlorotiques sont fort sujets à la dyspepsie. Cette complication peut se montrer chez eux sous toutes ses formes. Cependant, quelques-unes de ces variétés .se rattachent plus particulièrement à la chlorose comme symptômes que comme complications ; telles sont les dyspepsies simple, atonique et flatulenle. D’autres, comme la dyspepsie gastralgique et la dyspepsie par irritation, surviennent souvent ou persistent avec toute l'intensité et toute l’opiniâtreté de complications véritables.
La dyspepsie par irritation, sur laquelle je me suis suffisamment étendu plus haut (p. 59), est quelquefois chez les chlorotiques le résultat de l’appauvrissement du sang, une des expressions de la débilité qui pèse sur tout l’organisme; mais, le plus souvent, elle est la conséquence de médications intempestives, ainsi que j’ai essayé de l’établir dans le passage précité.
Un des caractères principaux de cette variété de dyspepsie, je le répète, c’est l’intolérance de l’estomac pour toutes les substances actives ou excitantes, pour les viandes noires, pour les boissons stimulantes, pour les ferrugineux, les amers, etc. On comprend com-
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bien il importe de reconnaître et de combattre cette complication si l’on veut parvenir à insliluer un traitement rationnel de la chlorose et obtenir une amélioration durable de cet état morbide.
La dyspepsie intestinale est une complication moins fréquente que la dyspepsie gastrique ; et ce que j’ai dit de cette dernière est applicable aux formes corrélatives de la dyspepsie intestinale, en tant que complications de la chlorose.
Il est un phénomène, cependant, que j’ai mentionné à l’occasion des symptômes, et qui doit trouver encore ici sa place, c’est la constipation.
La constipation est fort commune chez les chlorotiques, et les causes ne manquent pas pour l’expliquer. Elle peut résulter, en effet, d’une sorte d’inertie intestinale, le tube digestif participant à la faiblesse des autres organes ; elle peut encore provenir de l’insuffisance des fluides gastrique, pancréatique, biliaire et intestinal, ccs Iluides subissant, par le fait de l’appauvrissement du sang, une diminution semblable à celle des autres sécrétions. Le plus souvent, la constipation est occasionnée par ces deux causes réunies. Enfin, le traitement lui-même devient ou peut devenir chez les chlorotiques un agent de constipation. Certains amers et les ferrugineux agissent sur la muqueuse intestinale à la manière des astringents et diminuent ainsi les produits de sécrétion.
ï.a constipation est quelquefois assez bornée et ne
COMPLICATIONS DE LA CHLOROSE
dépasse guère trois ou quatre jours. Elle ne eonstitue pas alors une complication qui puisse être de nature il aggraver l’état des chlorotiques.
-Mais, chez beaucoup de sujets, elle dépasse ces limites ; et il n’est pas rare, chez les femmes surtout, qu’elle se prolonge pendant huit, dix ou douze jours. Il existe même des exemples avérés de constipations opiniâtres, durant quinze jours, trois semaines et même un mois.
Chez quelques chlorotiques la constipation, même de longue durée, ne détermine aucun accident sérieux. Les malades se plaignent à peine d’un peu de météorisme, d’un certain degré de gêne dans l’abdomen, d’un malaise passager après les repas, et de quelques autres phénomènes auxquels ils n’attachent aucune importance.
Chez d’autres, au contraire, la constipation provoque une tympanite intense, des borborygmes ncommodes, des coliques, des nausées, des vomiluritions, des éructations incessantes, des hoquets fréquents, de l’anorexie, des digestions extrêmement pénibles, de l’anxiété respiratoire, de la dyspnée, des douleurs eardialgiijues, des palpitations, des maux de tête, des troubles céphaliques divers, des désordres dans l’innervation, une tendance irrésistible à la mélancolie, en un mot la plupart des accidents justement attribués à la constipation.
11 importe alors de mettre un terme à une eompli-
NONAT. CHLOROSE.
COMPLICATIONS DE LA CHLOROSE
cation de cette nature, dont les effets sur l’organisme ne peuvent qu’aggraver l’état des chlorotiques.
Je vais plus loin, et je suis d’avis qu’il faut toujours, dans la chlorose, chercher à combattre la constipation, quel que soit son degré d’intensité; car la constipation est toujours le signe évident d’un état défectueux de l’appareil digestif, et ne peut guère, par conséquent, se concilier avec la bonne harmonie et la parfaite intégrité des fonctions organiques.
Quelquefois la diarrhée alterne avec la constipation ; et alors elle est de courte durée. Dans d’autres circonstances, assez rares, à la vérité, la diarrhée se montre indépendante de la constipation, et devient, par son abondance ou par son opiniâtreté, une complication sérieuse. Elle acquiert plus particulièrement un caractère d’inquiétante gravité quand elle survient chez des chlorotiques profondément affaiblis et qu’elle revêt la forme colliquative. Alors elle augmente rapidement la débilité générale de l’économie, amène une entière prostration des forces, le marasme et la mort. Mais cette circonstance est rare, encore une fois, dans la chlorose vraie, dans la chlorose légitime. La diarrhée colliquative doit, en général, faire soupçonner une pseudo-chlorose, une anémie symptomatiijue, l’existence de quelque lésion organique, d’un état général grave, d’une diathèse ou d’une cachexie.
COMPLICATIONS DE LA CHLOROSE
Complications hémorrhagiqnes.
L’état lie dissolution du sang provenant de la diminution OU de rappaiivrisscment des globules prédispose les chlorotiques aux congestions passives , aux exhalations sanguines, aux suffusions séreuses et aux hémorrhagies.
Les hémorrhagies chlorotiques sont tantôt traumatiques, tantôt spontanées.
Les hémorrhagies traumatiques, que je me contenterai de mentionner ici, peuvent survenir à l’occasion de la lésion la plus légère. La rupture d’un vaisseau de petit volume résultant d’un effort ou d’une violence extérieure, une piqûre, une coupure, une plaie superficielle, suffisent chez les sujets atteints de chlorose, pour donner lieu à un écoulement de sang assez abondant et souvent très-difficile à réprimer. Le peu de plasticité de ce liquide, la diminution de ses globules expliquent l’opiniâtreté de l’écoulement et la difficulté de riiémoslase. Je reviendrai sur ce sujet en traitant des complications chirurgicales dans la chlorose.
Les hémorrhagies spontanées, chez les chlorotiques, peuvent présenter tous les caractères d’hémorrhagies actives; mais ordinairement elles appartiennent à l’ordre des hémorrhagies dites passives.
Très-rarement d’origine artérielle, quelquefois d’origine veineuse, elles proviennent le plus souvent du
COMPLICATIOINS DE LA CHLOROSE
réseau capillaire, cl se font par une extravasation ou plutôt une exhalation de la partie séreuse du sang dans laquelle nagent de rares globules.
Les membranes muqueuses sont le siège le plus /
habituel des hémorrhagies chlorotiques. Elles affectent par ordre de fréquence la muqueuse nasale, la muqueuse bronchique, la muqueuse intestinale, la muqueuse gastrique, la muqueuse des voies urinaires, et chez les femmes la muqueuse utérine.
Vépistaxis^ chez les chlorotiques, peut survenir à la suite d’éternuments répétés, d’efforts pour se moucher, d’égratignurcs de la muqueuse olfactive avec l’ongle, et de l’introduction dans les fosses nasales de corps irritants ou de poudres siernutatoires. Toutes ces causes, qui ne détermineraient chez la plupart des sujets aucun effet fâcheux, suffisent pour provoquer chez les chlorotiques des épistaxis abondantes et de longue durée.
Dans d’autres cas, l’épistaxis survient spontanément, sans l’intervention d’aucune inlluence directe. Chez certains chlorotiques cette forme d’épistaxis ne se montre qu’à de rai'es inicrvalles ; chez d’autres, elle se répète souvent, et acquiert par sa fréquence une réelle gravité.
L'hémoptysie franche est assez rare chez les personnes chlorotiques. 11 peut arriver queUpiefois que sous rinlluence d’un accès de toux, dans une bronchite, ou à la suite de cris violents, dédiants proion-
COMPLICATIONS üli LA CIILOROSIi.
i»é.s, d’iinc longue course, d’un accès de suffocation provoqué par le passage d’une goutte de liquide, d’une mie de pain, d’un très-petit corps étranger dans les voies aériennes, un chlorotique rejette par les bronches une ccriainc quantité de sang, une quantité plus considérable surtout que n’en perdrait une personne non chlorotique dans les mêmes circonstances; mais il n’est pas fréquent que l’hémoptysie se montre spontanément dans la chlorose. Aussi doit-on, toutes les fois qu’une pareille complication se présente, examiner soigneusement l’étal des poumons et s’assurer que la prétendue chlorose ne cache pas les germes d’une lésion organique.
Ce que je viens de dire de l’hémoptysie, je le répéterai à plus forte l'aison au sujet de Vhématémèse et du flux intestinal. Sans doute, ces hémorrhagies peuvent se rattacher directement à la chlorose et provenir d’un extrême appauvrissement du sang; mais, encore une fois, il ne faut jamais perdre de vue la rareté de ces complications et ne point négliger l’exploration attentive des viscères où l’hémorrhagie prend sa source.
Mêmes remarques pour les hémorrhagies des reins ou de la vessie chez les chloroUques.
.le renvoie ce que j’ai à dire de la méirorrhagie au paragraphe suivant, où je dois traiter des complications utérines et péri-utérines.
En résumé, les hémorrhagies spontanées, autres que l’épistaxis, sont assez rares dans la vraie chlorose;
102 COMPLICATIONS DE LA CHLOROSE
et quand elles se manifestent chez un sujet offrant toutes les apparences d’un chlorotique, il importe de vérifier si l’on a affaire simplement à une aglobulie, à une aglobulie franche; ou, ce qui est assez commun, si l’hémorrhagie ne provient pas d’une lésion organique commençante, de produits tuberculeux, d’un squirrhe, d’une masse fibreuse, d’une dégénérescence granuleuse, etc.; ou encore si elle ne se rattache pas à une anémie de nature cachectique, telle que l’anémie qui accompagne les cachexies syphilitique, paludéenne, saturnine, celle des mineurs, des vidangeurs, des égoutiers et d’autres professions insalubres.
C’est là une question de diagnostic qu’on ne doit jamais perdre de vue. Je ne puis entrer ici dans les développements 'Ct les détails quelle comporte; il me suffit de la signaler.
Les complications hémorrhagiques aggravent heaucoup le pronostic de la chlorose. Elles diminuent la masse du sang; elles augmenlent la faiblesse des malades, et aux phénomènes propres à la chlorose elles viennent ajouter les accidents de l’anémie.
Quand les hémorrhagies se répètent fréquemment, quand elles sont opiniâtres et abondantes, elles peuvent amener l’anéantissement des forces, la prostration organique, et jeter finalement les malades dans un état de marasme aurpiel rien ne peut remédier.
Ce genre de complication mérite donc de fixer l’at-
COiMl'UCATIONS DE LA CHLOROSE. 103
teiition d’une manière spéciale ; il appelle une prompte et salutaire intervention de la thérapeutique.
Complications ntérines et péri-utérines.
I. — De l’aménorrhée et de la dysménorrhée chez les chlorotiques.
L'aménorrhée et la dysménorrhée s’observent fréquemment chez les jeunes filles et chez les femmes chlorotiques, ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de le faire remarquer en traitant de l’étiologie et de la symptomatologie de la chlorose.
A propos de l’étiologie, je me suis longuement étendu sur les relations de l’état chlorotique avec les troubles menstruels, et je ne reviendrai pas sur cette discussion. Je me contenterai de rappeler ici que j’ai cherché à réfuter l’opinion qui tend à admettre que la chlorose est souvent le résultat de l’absence ou de la suppression du flux menstruel. A mes yeux, l’aménorrhée ou la dysménorrhée, loin d’être la cause de l’état chlorotique, en sont la conséquence. Aussi ai-je cru devoir parler de ces deux accidents dans le chapitre con.sacré aux complications.
Et en effet, l’aménorrhée et la dysménorrhée ne sont pas toujours chez les femmes chlorotiques de simples symptômes. Ce sont assez souvent de véritables compfications, qui ajoutent aux phénomènes pathologiques de rappauvrissement du sang ceux d’une menstruation défectueuse.
10/l COMPLICATIONS Dli LA CHLOROSE,
D’ailleurs, les troubles menstruels ne sont pas toujours et uniquement produits par l’aglobulie; ils peuvent provenir aussi d’une lésion de l’utérus ou de ses annexes ; et il importe d’établir cliniquement cette distinction si l’on veut poser les indications d’un traitement rationnel.
Je parlerai bientôt des troubles de la menstruation liés à une affection utérine ou péri-utérine.
Je dois d’abord dire quelques mots de ceux qui se rattachent directement à la chlorose.
L’aménorrhée et la dysménorrhée chlorotiques sont tantôt primitives, tantôt secondaires ou éloignées.
J’appelle aménorrhée et dysménorrhée primitives celles qui surviennent dès l’âge de la puberté, celles qui marquent , chez les jeunes filles parvenues à l’époque pubère, une période difficile, une fonction en souffrance, une fonction qui s’établit mal ou qui ne peut arriver à s’accomplir. Ainsi, il n’est pas rare que la plupart des signes delà puberté se manifestent chez une fille atteinte de chlorose, et qu’un seul phénomène, le plus important de tous, fasse défaut, ou ne se développe que d’une manière fort laborieuse ; ce phénomène c’est la menstruation.
L’aménorrhée chlorotique se traduit alors, généralement, par un sentiment de malaise et de pesanteur dans le bassin, des douleurs dans les reins et dans les lombes, des lassitudes dans les membres, de la céphalalgie, des étourdissements, des bourdonnements
COMPLIC.VÏIONS DE L.V CHLOROSE. 105
(l’oreille , des troubles circulatoires et nerveux, des palpitations de cœur, un léger mouvement fébrile, de l’oppression, une angoisse thoracique très-marquée, des hoquets, des vomissements, une grande exaltation nerveuse et sensorielle, quelquefois même des crises hystériques ou hystériformes bien prononcées.
Ces {)hénomènes se dissipent au bout de trois, quatre, cinq ou six jours*, puis ils surviennent de nouveau trois semaines ou un mois après ; et ils se répètent ainsi périodiquement jusqu’à l’établissement du flux cataménial.
Chez certaines jeunes tilles chlorotiques, le retard de la menstruation n’est que de quelques mois, et rétablissement de cette fonction vient mettre promptement un terme aux accidents que j’ai décrits. Mais chez d’autres, la première éruption menstruelle est plus tardive et n’a lieu qu’après une ou plusieurs années de souffrances, vers l’âge de dix-huit ou vingt ans.
Cependant les choses ne se passent pas toujours ainsi que je viens de les présenter. Dans les circonstances précédentes, il se fait périodiquement, vers les organes générateurs, les ovaires et rutérus, une congestion, mais une congestion insuffisante pour amener une hémorrhagie, une exhalation sanguine ; de là les douleurs locales signalées plus haut, et les phénomènes de réaction générale qui les accompagnent.
COMPLICATIONS DE LA CIILOIIOSE
Dans certains cas, dans les cas de chlorose profonde, quand l’appauvrissement du sang est extrême, la congestion utéro-ovarienne elle-même manque. Les organes de la génération participent à l’atonie générale, le sens génital semble sommeiller encore; et alors l’aménorrhée ne se traduit que par ses signes négatifs, par absence d’hypérémie périodique et d’hémorrhagie, absence de symptômes locaux et de phénomènes de réaction.
Dans un troisième ordre de faits, on observe les symptômes locaux et la plupart des phénomènes généraux appartenant à la congestion physiologique des ovaires et de l’utérus, que j’ai mentionnés plus haut. Mais après quelques heures ou quelques jours de souffrances apparaissent seulement quelques traces de règles. Le sang s’écoule avec peine et se réduit quelquefois à une fort petite quantité d’un liquide sérosanguinolent, très-pâle, très-décoloré. C’est la dysménorrhée chlorotique.
La dysménorrhée primitive de la chlorose offre une durée très-variable. Elle alterne quelquefois avec l’aménorrhée. Elle guéritrarementd’une manière spontanée. Comme l’aménorrhée, elle réclame un traitement actif qui, en remédiant à l’appauvrissement du sang et eu lui restituant la proportion normale de’ ses globules, rende possible et facile l’établissement de l'hypérémie et du lliix cataménial.
L’aménorrhée et la dysménorrhée peuvent aussi,
COMPLICATIONS DE LA CULOllOSE.
ai-jc dit, se montrer d’une manière secondaire, éloignée ; c’est-à-dire qu’elles peuvent se manifester chez des chlorotiques déjà réglées, et un plus ou moins longtemps après l’établissement régulier de la menstruation. Dans cette circonstance, les troubles menstruels sont tantôt le résultat des progrès de la chlorose, d’une aggravation survenue dans cette maladie; et tantôt le résultat d’une cause étrangère à la chlorose. Mais, dans tous les cas, ils n’en constituent pas moins une complication véritable.
L’aménorrhée et la dysménorrhée survenant chez des filles ou des femmes chlorotiques précédemiTient réglées n’offrent aucune particularité qui mérite d’être signalée et qui doive fixer spécialement l’attention. Les symptômes et les signes de ces deux accidents sont les mêmes que ceux que j’ai mentionnés plus haut à l’occasion de l’aménorrhée et de la dysménorrhée [)i’imitives.
Mais le seul point sur lequel il importe d’insister, parce qu’il doit former la base des indications thérapeutiques, c’est l’étiologie et le mode de production de la suppression ou de l’insuffisance du fiux menstruel. On comprend, en effet, qu’il n’est pas indifférent de savoir si l’aménorrhée ou la dysménorrhée doivent être rattaehées directement à l’inlluence de la chlorose; si elles sont le résultat d’un plus grand appauvrissement du sang; ou bien si elles sont étiologiquement indépendantes de la chlorose et si elles se sont pro-
108 COMPLICATIONS DE LA CHLOROSE
duites SOUS l’action de causes fortuites. C’est en interrogeant les malades avee soin qu’on parvient à décider eette question. Il faut donc s’enquérir de toutes les causes habituelles des dérangements et des troubles menstruels, telles que l’impression du froid, les lotions imprudemment faites pendant la période cataméniale, les émotions vives, la colère, la frayeur, un chagrin violent, une peine subite, etc. Si l’on parvient à constater d'une manière certaine l’intervention d’une de ces (îauses, on doit croire que la chlorose n’a exercé et n’exerce encore sur les troubles menstruels qu’une influence secondaire ; elle ne les a pas produits, elle contribue seulement à les entretenir, à les rendre plus opiniâtres.
En l’absence de toutes les causes qui viennent d’être énumérées, on est autorisé à attribuer l’aménorrhée et la dysménorrhée secondaires ou éloignées à l’influence immédiate de l’appauvrissement du sang. Dans ce cas, les troubles menstruels sont à la fois la conséquence et l’expression des progrès de la chlorose; l’aménorrhée et la dysménorrhée doivent donc coïncider avec une aggravation appréciable des symptômes chlorotiques proprement dits et avec une diminution plus sensible dans la proportion des globules sanguins.
11 est inutile de répéter une fois encore (jue la détermination étiologique des dérangements menstruels éloignés, chez les chlorotiques, est d’une importance
COMPLICATIONS DE LA CHLOROSE. 109
lüiidainenlale au point de vue des indications curatives.
J’ai dit qu’indépendamment de ces troubles de la ineustruation, qu’on peut appeler essentiels, on observe assez souvent chez les cblorotiipics des accidents du même genre, liés à une lésion de l’utérus ou de ses annexes, qu’on pourrait, par conséquent, nommer symptomatiques. L’aménorrhée et la dysménorrhée proviennent, en effet, assez souvent d’une métrite interne, d’un rétrécissement, d’une oblitération ou d’une imperforation du conduit utérin ou du museau de tanche, d’une lésion mécanique, version ou flexion ; d’une maladie des ovaires ou des trompes, d’un phlegmon péri -utérin, etc.
Ici encore il importe de préciser les faits et de déterminer d’une manière formelle si l’absence ou l’insuffisance des règles dépend d’un état chlorotique avancé et n’a, par conséquent, avec la lésion utérine ou {»éri-utérine que des relations de simple coïncidence ; ou si, au coniraire, l’aménorrhée ou la dysménorrhée est le résultat d’une maladie de l’utérus ou de ses annexes, et n’a, conséquemment, aucun rapport direct avec la chlorose.
Les commémoratifs peuvent être d’un grand secours pour résoudre cette difficulté de diagnostic. On interrogera minutieusement les malades sur l’état de la menstruation avant la manifestation des premiers symptômes de la maladie utérine ou péri-utérine; et.
COMPLICATIONS DE LA CHLOROSE
selon les renseignements qu’ils fourniront à cet égard, suivant que la fonction cataméniale s’accomplit bien ou mal, peu ou point, d’une manière régulière ou irrégulière, on aura de fortes présomptions pour inférer que les troubles menstruels sont ou ne sont pas la conséquence directe, immédiate, de la lésion de la matrice ou de ses annexes.
Cependant il faut se garder de tirer des inductions trop absolues, et toujours se défier de l’exactitude et de la précision des renseignements donnés par les malades. D’ailleurs, ces informations seraient-elles très-correctes et très-sûres, qu’il serait encore prudent de faire des réserves dans l’es|)èce, de ne pas accorder à la chlorose une part exclusive dans la production de l’am.énorrhée et de la dysménorrhée, et d’attribuer toujours une influence, sinon absolue, au moins prépondérante aux lésions utérines ou périutérines.
II. — De la ménorrhagie et de la métrorrhagie chez les chlorotiques.
Les femmes chlorotiques sont quehjuefois atteintes de pertes utérines qui se montrcnl, comme toutes les hémorrhagies de la malrice, soit à l’époque des règles, dont elles ne sont alors que l’cxagéraliou, soit dans l’intervalle des périodes menstruelles, où elles constituent de véritables métrorrhagies.
La ménorrhagie et la métrorrhagie des chlorotiques
COMPLICATIONS DE LA CHLOROSE
peuvent provenir de l’appauvrissement du sang; ou bien elles peuvent être déterminées par une lésion concomitante de Tutérus ou de ses annexes.
Dans le premier cas, les hémorrhagies utérines se rattachent d’une manière directe à la chlorose; elles rentrent, pour ainsi dire, dans la symptomatologie de cette alTection. C’est un phénomène morbide assez rare, fjui ne présente aucun caractère sémiologique positif. Son diagnostic s'établit par l’absence des symptômes appartenant aux lésions utérines ou péri-utérines, et de tout phénomène de réaction soit locale, soit générale : point de fièvre; point de douleur, comme cela s’observe dans les hémorrhagies passives.
Si, au contraire, la ménorrhagie et la métrorrhagie SC lient à quelque lésion de l’utérus ou de ses annexes, survenue pendant le cours de la chlorose, on voit se manifester tôt ou tard le cortège des symptômes propres aux maladies de la matrice ou des organes voisins. Ce sont des phénomènes de réaction d’une intensité variable, mais consistant princi|)alement en un sentiment de chaleur et de pesanteur dans le bassin, des douleurs tantôt aigues, tantôt lancinanles, le jilus souvent gravatives, dans les reins, les lombes et les régions ovariennes. Il n’est pas rare d’observer encore des douleurs expulsivcs, dues quelquefois à la présence de caillots intra-utérins, et plus fréquemment encore à l’excès de sensibilité du conduit cervicoutérin.
COMPLICATIONS DE LA CHLOROSE
L’existence de ces symptômes suffit quelquefois pour permettre de soupçonner que l’hémorrhagie est liée à une altération pathologique des organes internes de la génération ; mais une exploration directe peut seule conduire à la certitude et imprimer au diagnostic un caractère de précision.
Ce n’est pas assez, en effet, de présumer qu’il existe une lésion ; il faut encore en déterminer la nature et le siège, afin de porter un pronostic sérieux et d’instituer une thérapeutique rationnelle. Tant d’affections diverses peuvent devenir la source d’hémorrhagies utérines qu’il importe au plus haut degré (à moins que des motifs particuliers n’interdisent ces manœuvres) de recourir au toucher vaginal ou même à l’examen au spéculum, pour reconnaître d’une manière définitive quel est l’organe lésé, et de quelle espèce est la lésion. Les phénomènes purement subjectifs ne suffiraient pas toujours à déceler une phlegmasie périutérine, une apoplexie de l’ovaire, une ovarite, une hématocèle, une métrite interne, des granulations intra-utérines, une môle, un polype, un corps fibreux, un carcinome, etc. Ayec l’exploration directe, tous les doutes disparaissent pour des mains et des yeux exercés.
Quels que soient les causes et le point de départ de l’hémorrhagie utérine chez les chlorotiques, cette complication doit toujours être considérée comme d’une certaine gravité. On ne saurait trop se hâter de
COMPLICATIONS Dli LA CHLOUOSE.
tarir la source de pareilles jierles, d’en empêcher le retour, et, partant, de porter un remède prompt et sur à la lésion d’où elles dérivent. Nous reviendrons sur ce sujet à l’occasion du traitement.