II. — Complications gastriques
Anorexie.
L’anorexie des clilorotiques, quand elle est uniquement liée à l’altération du sang et qu’elle ne résulte d’aucune lésion locale de l’estomac ou des intestins, réclame l’emploi des substances amères et toniques, qu’on peut associer avantageusement aux excitants directs de l’appareil digestif.
Les préparations de gentiane, de quinquina, de Colombo, de quassia amara, sous la forme la mieux appropriée au goût des malades, à leur âge, à leurs dispositions individuelles, sont utilement employées contre l’anorexie symptomatique de la chlorose.
La teinture de rhubarbe, à faible dose, dans une petite quantité d’eau sucrée, quelques moments avant le repas; l’eau de Vichy, à la dose d’un verre à Bordeaux ou d’un quart de verre ordinaire, quinze ou vingt minutes avant de se mettre à table, sont encore des agents utiles pour combattre la complication dont il s’agit.
Les différents moyens propres à éveiller ou à aiguillonner l’appétit doivent encore être mis eu usage; tels sont les promenades au grand air, les exercices modérés, l’équitation, si l’état des malades le permet; les bains froids, l’hydrothérapie, etc.
Tel est le traitement qui convient le mieux dans les cas ordinaires, quand l’anorexie n’est pas excessive, quand elle ne s’accompagne point d’embarras gastrique, ni de phénomènes saburraux. On peut alors continuer l’usage des ferrugineux, mais à plus faible dose que dans les cas dégagés de complication.
Si l’anorexie coexiste avec des symptômes manifestes d’embarras gastrique ou bilieux, si la bouche est mauvaise, pâteuse, la langue épaisse ou chargée d’un enduit muqueux ou bilieux, s’il existe en même temps de la constipation, il faut, avant de commencer la médication ferrugineuse , débarrasser les voies digestives par un purgatif doux (huile de ricin, magnésie calcinée, rhubarbe à dose laxative, limonade au citrate de magnésie); ou, s’il y a nécessité, par un vomitif, et de préférence Tipécacuanba.
Si les .phénomènes anorexiques surviennent pendant le cours du traitement ferrugineux, on doit le suspendre momentanément, et recourir, s’il y a lieu, aux purgatifs ou aux vomitifs, pour reprendre de nouveau, et en temps opportun, la thérapeutique de la chlorose.
Hoquet et vomissements.
Les chlorotiques atteints de hoquet et de vomissements nerveux supportent difficilement le fer. Il est généralement nécessaire de combattre ces coinplica-
TRAITEMENT UE LA (JULüRüSE COftlPLlQUÉE. 187
lions avant de traiter directement la chlorose. Alors on a recours à l’administration de l’éther sous forme de perles ou de sirop, aux narcotiques à faible dose et sous un très-petit volume ((juelques gouttes de laudanum , codéine , morphine ) , aux préparations de menthe, de mélisse, de cannelle, d’anis (quelques gouttes de teinture ou d’essence), à l’eau froide, qui réussit quelquefois, mais surtout à la glace, donnée par très-petits fragments; aux boissons acidulés, gazeuses (eaux de Seltz, de Condillac, de Sainl-Galmier) , aux limonades préparées avec du sirop de citron, du sirop d’orange, du sirop de groseilles, et additionnées ou non d’une suffisante quantité de glace ; enfin, contre les vomissements surtout, à la potion de Rivière.
Quelques moyens externes réussissent encore bien dans les hoquets et les vomissements nerveux, ce sont les stimulants ou les révulsifs cutanés sur la région épigastrique ; tels que sinapismes, compresses froides éthérées ou chloroformées, frictions avec le baume opodeldoch, le linimenl volatil camphré.
On peut encore recourir à l’application de cataplasmes fortement arrosés de laudanum.
Le plus souvent ces moyens, associés aux médicaments énumérés plus haut, réussissent dans les cas qui nous occupent.
Mais si le hoquet et les vomissements résistcnl, et si par leur oj)iniûtrcté et leur persistance ils mettent en danger la santé ou les jours des malades, comme
cela arrive quelquefois, il est urgent d’agir avec plus d’énergie et d’employer, suivant la gravité des circonstances et l’intensité des phénomènes pathologiques, soit les ventouses sèches, soit les vésicatoires volants sur la région épigastrique, qu’on pourra saupoudrer ensuite de chlorhydrate de morphine.
Dans les vomissements incoercibles, et lorsque les malades rejettent tout ce qu’ils prennent, aliments et boissons, on doit leur prescrire l’abstinence la plus absolue, afin de condamner l’estomac au repos le plus complet. Cette précaution, observée pendant un jour ou deux, suffît le plus souvent pour arrêter les vomissements les plus opiniâtres.
Quand le hoquet et les vomissements ont entièrement disparu, on administre le fer avec une très-grande circonspection, afin de ne pas éveiller de nouveau ces graves symptômes. On doit alors choisir, parmi les préparations ferrugineuses, celles que le malade peut le mieux tolérer et ne les prescrire qu’à trèsfaible dose.
En général, les chlorotiques sujets au hoquet et aux vomissements nerveux ne supportent pas très-bien les préparations insolubles ou les préparations martiales solides, sous forme de pilules ou de poudre. Ils tolèrent mieux les solutions, telles que le pyrophosphate de fer liquide, ou les eaux minérales ferrugineuses, celles d’Orezza, deBussang, de Spa, etc., qu’on leur prescrit ordinairement pendant les repas.
Dyspepsie.
J’ai dit que toutes les formes de dyspepsie peuvent s’observer parmi les complications de la chlorose.
Je n’entrerai pas ici dans de longs développements sur le traitement particulier que réclame chacune de ces variétés. On trouvera, sur ce sujet, des détails précis et complets dans mon Traité des dyspepsies (p. 116 et suiv.j. ^lais je crois utile de poser nettement les indications et les contre-indications de la médication ferrugineuse pour les divers degrés ou les différents caractères que peut présenter la dyspepsie liée à la chlorose.
Si la dyspepsie symptomatique ou concomitante de la chlorose appartient à une de ces trois formes, simple, alonique ou flatulente, on peut administrer les préparations ferrugineuses. Seulement il faut agir avec toute la réserve que commande dans ces circonstances la faiblesse de l’estomac.
On doit donc commencer par de très-faibles doses et choisir les préparations les plus facilement supportées par les malades. Si, malgré ces précautions, le fer est mal toléré, il convient d’en ajourner l’emploi jusqu’à ce que, à l’aide de moyens appropriés et surtout d’un traitement général et reconstituant, on soit parvenu à relever les forces organiques et à établir par voie indirecte une véritable tolérance pour les ferrugineux.
Inutile d’ajouter que simultanément avec la médication martiale il faut, pour ces trois formes de dyspepsie, employer les agents thérapeutiques propres à chacune d’elles : pepsine, amers, excitants aromatiques, alcalins, absorbants, carminatifs, etc. (Voyez mon Traité des dyspepsies, p. 186, 187, 195.) Ces derniers agents ont, dans ce cas, le double avantage de faire mieux supporter le fer et de bâter la guérison de la complication dyspeptique.
Quand la dyspepsie, chez les chlorotiques, revêt la forme acide sans aucun phénomène d’irritation gastrique, les ferrugineux ne sont pas contre-indiqués ; mais alors il importe de choisir une préparation qui contribue à neutraliser l’excès d’acide du suc gastrique. On donne de préférence le fer réduit, le souscarbonate de fer, les eaux ferrugineuses carbonatées. En même temps on administre les antiacides, les alcalins, le bicarbonate de soude et les eaux qui le renferment, la magnésie, la chaux, la poudre d’yeux d’écrevisses, le charbon de Belloc, etc.
Les chlorotiques atteints de dyspepsie gastralgique supportent quelquefois bien les préparations ferrugineuses. Dans ce cas, on prescrit de préférence les (3omposés solubles. Mais encore ici il faut surveiller l’emploi de ces agents, les donner d’abord à faible dose, pour palper la susceptibilité gastrique des malades ; puis, s’ils sont bien supportés, à dose progressivement croissante.
Chez les sujets gastralgiques qui tolèrent difficilement le fer, il faut user de plus de réserves encore, et même s’abstenir, au besoin, jusqu’à ce qu’on ait triomphé de l’éréthisme nerveux à l’aide d’une médication appropriée.
Dans tous les cas, il est nécessaire d’associer aux ferrugineux les calmants et les antispasmodiques, suivant les règles que j’ai posées dans le Traité des dyspepsies (p. 190).
Ainsi que je l’ai établi ailleurs, les deux formes de dyspepsie qui précèdent peuvent s’accompagner d’un certain degré d’irritation de la muqueuse gastrique. Alors , les préparations ferrugineuses sont funestes; elles augmentent l’état pathologique de l’estomiae; elles sont formellement contre-indiquées. Avant d’y recourir, il faut, de toute nécessité, éloigner la complication. Les ventouses sèches, les sinapismes, les onctions avec l’huile de croton tiglium, le vésicatoire volant, simple ou morphiné, appliqués sur la région épigastrique, m’ont toujours réussi, suivant l’intensité des cas, à combattre efficacement l’irritation gastrique. 11 importe que toute trace de cette complication ait disparu avant d’administrer les toniques et les ferrugineux. Car tant que l’irritation persiste, à quelque degré que ce soit, non-seulement ces agents échouent, mais, encore une fois, ils aggravent l’état local d’abord, puis l’état général lui-même, en entretenant et en perpétuant le trouble des fonctions
digestives et d’assimilation. De là, néeessairement, une atteinte grave aux phénomènes de l’hématose; de là, en définitive, une cause d’aggravation pour la chlorose.
Quelques insuccès de la médication ferrugineuse doivent être attribués à ce que la dyspepsie par irritation étant ignorée ou méconnue, on prescrit le fer sans se préoccuper de cette complication et sans observer, conséquemment, les préceptes qui viennent d’être posés.
Lorsque les phénomènes de la dyspepsie par irritation ont entièrement disparu, il ne faut pas se hâter de recourir aux ferrugineux; car beaucoup de sujets dans ces conditions supportent encore très-difficilement le fer; et chez d’autres, la susceptibilité de la muqueuse gastrique est telle, que l’emploi prématuré de la médication ferrugineuse suffirait pour ramener les accidents dyspeptiques.
Plus tard, on peut commencer à prescrire les préparations martiales; mais ici surtout il importe de choisir les préparations solubles, dont la tolérance s’obtient le plus facilement, de les donner à doses graduées et d’en interrompre de temps en temps l’usage. Grâce à ces précautions, la médication ferrugineuse peut être avantageusement appliquée, dans la majorité des cas où la chlorose se complique de dyspepsie par irritation. Alors l’indication capitale est, comme on le voit, de combattre et d’éloigner défini-
livement la lésion gastrique avant d’instituer le traitement direct de la chlorose.
Cependant on rencontre quelques sujets chez lesquels l’irrilabilité de l’estomac est telle, que la tolérance des ferrugineux ne peut jamais être obtenue, malgré l’emploi méthodique et suffisamment prolongé des moyens que j’ai mentionnés plus haut. Dans les cas de ce genre, assez rares d’ailleurs, il ne faut pas insister sur la médication martiale ; on doit y renoncer et employer, pour relever les forces organiques et reconstituer le sang, les autres agents de la thérapeutique analeptique, notamment les moyens généraux, l’hydrothérapie, les bains de mer, les bains ferrugineux, les bains salins, la gymnastique, le changement d’air, le séjour à la campagne, etc.
Je ne dirai rien du traitement de la gastralgie, si commune chez les chlorotiques. Tout ce que j’ai dit à l’occasion de la dyspepsie gastralgique est applicable au traitement de la gastralgie simple.
Pyrosis^ pica, malacia.
Contre le pyrosis on a recours aux boissons froides, aux aliments froids, aux calmants, aux antisiiasmodiques, aux alcalins, notamment à la magnésie, au bicarbonate de soude, à la [loudrc d’yeux d’écrevisses, à la poudre de charbon végétal. Les toniipies, en général, les excitants diffusibles, le vin les alcooli-
NONAT. CHLOROSE.
19/j. TRAITEMENT DE LA CHLOROSE COMPLIQUÉE.
ques doivent être interdits. Qnnnt aux ferrugineux, ils sont également contre-indiqués jusqu’à ce qu’on soit parvenu à dissiper les phénomènes du pyrosis.
Lorsque la chlorose se complique de boulimie ou de ces perversions bizarres du goût et de l’appétit connues sous les noms de pica, de malacia, etc. , la médication ferrugineuse est formellement indiquée. Elle doit être employée d’emblée et suivant les principes déjà posés pour le traitement ordinaire de la chlorose. Souvent les complications dont il s’agit s’amendent en même temps que les symptômes caractéristiques de l’appauvrissement du sang, sous l’influence des ferrugineux et des autres agents de la médication antichlorotique.