CAUSES DES ERREURS
nécessaires pour en être l'instrument liclèle. Il peut arriver que nous n'attachions pas aux mots un sens précis, d'où résultent l'obscurité et la confusion dans nos idées. Il peut arriver aussi que nous croyions sans fondement connaître un objet parce que nous en connaissons le nom. — Le moyen de remédier à ces inconvénients est de bien définir les termes scientifiques dont on se sert, et de fonder ces définitions sur une analyse exacte des caractères essentiels des objets dont on parle. Il ne faut pas croire, avec Condillac, qu'une science n'est qu'une langue bien faite. Ce n'est pas la langue qui fait la science ; c'est la science qui en se développant donne à la langue les qualités nécessaires : la précision pour l'analyse, dont le but est la clarté, et l'analogie pour la synthèse, dont le but est d'établir des rapporls rigoureusement déterminés entre les idées qui composent un système. On en a des exemples dans le langage des mathématiques et dans la nomenclature de la chimie.
Lire Bacon, Novum Organum, I, lix-lx (éd. Bouillet, t. II, p. 22); Logique de Port-Royal, I, xi-xn ; Bouillet, D. des sciences, art. Langage.
155. De Y influence des passions sur l'entendement. Erreurs qui en dérivent. (9 novembre J 868 ; 25 août 1870.)
156. Ou'appelle-t-on sophismes d' amour-propre , d'intérêt, de passion? (22 juillet 1874.)
Plan. Les causes réelles de nos erreurs doivent être cherchées dans le travail de la pensée (cf. Iol-lo4). Les passions n'ont qu'une influence indirecte sur les actes de l'entendement. Voici en quoi elle consiste. Pour bien saisir la vérité, il faut avoir des idées claires : par suite, appliquer son attention à l'objet qu'on étudie cf. 65). L'attention consiste dans la direction donnée par la vulonté aux facultés intellectuelles ; mais la volonté a besoin d'être elle-même excitée par quelque désir : car si une étude ne nous intéresse pas, nous ne nous y appliquons pas, nous nous abandonnons à notre paresse naturelle. Or, parmi nos inclinations, les unes nous portent vers l'objet de notre étude, comme le désir de trouver la vérité, le désir de nous rendre utiles aux autres hommes, l'amour de la gloire, etc.; d'autres nous eu détournent, comme le goût pour les plaisirs des sens; d'autres nous engagent à ne considérer dans un objet que ce qui nous plaît, comme l'amour-propre qui nous
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attache opiniâtrement à nos opinions. — Des considérations qui précèdent, il résulte qu'il faut éviter en général ce qui trouble l'attention ou la détourne de son objet, les émotions causées par les sensations trop vives, par les passions et par l'imagination, et surtout s'affranchir de toute partialité. En un mot, on doit soumettre ses passions à la raison, mais non les détruire : car l'impassibilité si vantée par les Stoïciens n'est que l'apathie. La Fontaine dit avec raison (XII, xx) :
Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort;
Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.
Lire Logique de Port-Royal, III, xx; Bossuet, Conn. de Dieu,
I, xvi (éd. Charles, p. 58-61).
157. La Rochefoucauld a dit : L'esprit est souvent la dupe du cœur. Tout en reconnaissant la vérité de cette maxime, ne peut-on pas la retourner et dire que souvent le cœur est la dupe de l'esprit? (18 novembre 1869.)
Plan. 1° La Rochefoucauld a, dans une de ses Maximes (en), signalé sous une forme vive et spirituelle l'influence des passions sur nos jugements : L'esprit est souvent la dupe du cœur. Molière a dit dans le même sens, en s'inspirant de Lucrèce [Misanthrope, II, v) :
L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois, Et l'on voit les amants vanter toujours leur choix. Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable, Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable; Ils comptent les défauts pour des perfections Et savent y donner de favorables noms.
Pour démontrer la justesse de la maxime formulée par La Rochefoucauld, il suffit d'analyser V influence des passions sur l'entendement (cf. 155).
2° On peut retourner aussi cette maxime, et dire que le cœur est souvent la dupe de l'esprit. Cette vérité est exprimée sous une forme ingénieuse dans ces vers de La Fontaine (IX, Yij :
Le cœur suit aisément l'esprit...
Pygmalion devint l'amant
De la Vénus dont il fut père.
Chacun tourne en réalités,
Autant qu'il peut, ses propres songes.
L'homme est de glace aux vérités;
11 est de feu pour les mensonges.
Cette maxime se démontre par la même méthode que la précédente, en analysant l'influence de l'imagination sur les