EXISTENCE DE DIEU
Preuves physiques.
226. Exposer avec précision la preuve de l'existence de Dieu, dite des causes finales. (17 août 1866; 5 mai 1868.)
227. Exposer et discuter l'argument des causes finales appliqué à la démonstration de l'existence de Dieu. (1er août 1874.)
Plan. La preuve de l'existence de Dieu, dite des causes finales, est la plus ancienne et la plus populaire. — On peut la formuler ainsi en résumant le plan de la lre partie de l'ouvrage de Fénelon : 1° Toute chose dans laquelle il y a de l'ordre (c'està-dire où se révèle un ensemble de moyens propres à atteindre une fin) suppose une cause intelligente et libre; 2° or il y a de l'ordre dans l'univers, et cet ordre ne provient pas de la matière parce qu'elle n'a ni intelligence ni liberté; 3° donc l'ordre de l'univers a pour cause première une puissance intelligente et libre, et, puisqu'il forme un seul système, cette cause est unique. — 1° La majeure s'explique par notre expérience personnelle : nous savons qu'il nous faut de l'intelligence pour agir avec intention. La raison nous élève de là au principe des causes finales en vertu duquel elle affirme que tout être a une fin : or, comme il est propre à l'intelligence d'ordonner des moyens en vue d'une fin, cette vérité première se ramène à celle-ci : toute chose a pour principe une activité intelligente. La majeure est donc une vérité première dont l'analyse donne immédiatement la conclusion. 2° La mineure se prouve par l'étude de l'organisme humain ; en se bornant à cet exemple, on évite les erreurs scientifiques auxquelles peuvent conduire des aperçus trop généraux, comme ceux de Fénelon (cf. 57). Quant à la réalité des causes finales dans l'organisme, elle n'est contestée que par les philosophes qui s'y trouvent obligés par leur système, comme Épicure . etc. (cf. 228). 3° La conclusion nous conduit à la notion d'une Intelligence ordonnatrice de l'univers, mais non à celle d'un Dieu tout-puissant, créateur de tous les êtres; il faut donc la compléter par les preuves métaphysiques auxquelles elle prépare l'esprit, comme l'expliquent Bossuet (Conn. de Dieu et de soi-même, IV, i-iv) et Fénelon [De l'Existence de Dieu, I, ch. i).
Lire Bouillet, D. des sciences, art. Cause finale, Dieu ; Xénophon, Mémoires sur Socrate, I et IV; Janet, Élém. de moral:, ch. XVIII ; Charles, Lect. dephil., II, p. 442-456.
228. Exposer la théorie des atomes dans la philosophie d'Épicure. (31 mars 1873.)
229. Quelle est la réponse de Fénelon aux objections des Épicuriens dans la première partie du traité De l'Existence de Dieu? (17 novembre 18GG.)
Plan. La preuve de l'existence de Dieu, dite des causes finales, a été combattue dans l'antiquité par Épicure sous prétexte d'assurer le bonheur de l'homme en le délivrant des maux causés par la superstition, comme l'expliquent Cicéron {De Natura deorum, I, xyii) et Lucrèce (De Rerum nalura, I, 63-103). Dans ce but, réduisant les dieux qu'il reconnaît à n'être que des fantômes impuissants, Épicure prétendit rendre compte de tout ce qui existe clans l'univers par la théorie des atomes qu'il emprunta à Démocrite : « Les atomes sont des éléments solides et indivisibles, éternels et indestructibles, se mouvant dans le vide, et formant par des combinaisons fortuites tous les objets que contient l'univers ; l'àme n'est qu'un agrégat d'atomes plus déliés et plus mobiles. » Épicure modifia légèrement cette théorie en attribuant aux atomes une forme courbe ou crochue et un mouvement oblique (clinamen), afin qu'ils pussent s'attacher les uns aux autres. D'après lui, il n'y a pas de causes filiales: les choses n'ont été faites dans aucun dessein; mais l'homme les a tournées à son usage.
Cette théorie, comme le montre Fénelon [De l'Existence de Dieu, I, ch. m), ne donne une explication scientifique ni de la nature visible ni de l'àme humaine. 1° L'hypothèse de combinaisons en nombre infini implique contradiction : nul composé successif et divisible ne peut être l'infini véritable. 2° Supposer que les atomes sont éternels et qu'ils possèdent le mouvement par eux-mêmes, c'est supposer gratuitement ce qui est en j question. 3° Los lois du mouvement, qui conservent l'ordre de l'univers, ne s'expliquent point par le hasard qui est la négation de toute cause et de toute raison ; elles supposent une cause efficiente et finale, une activité intelligente, sans laquelli la science de la nature visible est impossible. 4° Quant à ce mouvement oblique, clinamen, imaginé pour expliquer la formation du monde cL la liberté de l'àme humaine, c'est
une hypothèse subsidiaire inconciliable avec la nécessité etavec le fatalisme qu'implique la théorie des atomes.
La théorie des atomes est abandonnée aujourd'hui : car l'atomisme chimique n'a aucun rapport avec elle. Cependant on trouve dans le matérialisme contemporain des hypothèses aussi contraires à la raison et à l'expérience que celle d'Epicure, quoiqu'elles aient la prétention d'être l'expression complète (le la science humaine. D'après elles, le monde s'explique par la nécessité de ses lois; il accomplit son évolution parle jeu fatal de ses propres forces (cf. 249). La réfutation que Fénelon a donnée de la théorie des atomes peut s'appliquer à ces hypothèses.
Preuves métaphysiques.
230. Expliquer comment il faut entendre cette parole de Bossuet : « La connaissance de nous-mêmes nous élève à la connaissance de Dieu. » (23 mars 1872.)
Plan. « La sagesse, dit Bossuet au début de son Traité de la Conn. de Dieu et de soi-même, consiste à connaître Dieu et à se connaître soi-même. La connaissance de nous-mêmes nous doit élever cala connaissance de Dieu (I, éd. Charles, p. I). Rien ne sert tant à l'âme, pour s'élever à son auteur, que la connaissance qu'elle a d'elle-même et de ses opérations intellectuelles (IV, v, p. 204). » En réfléchissant à sa propre nature, l'àme sait qu'elle existe par cela seul qu'elle pense. Elle remarque qu'elle est un être fini et imparfait, parce qu'elle est sujette à l'erreur, au péché et à la douleur; or elle ne juge qu'elle est un être fini et imparfait qu'en se comparant à l'Être infini et parfait qui est Dieu.
L'idée d'une nature infinie et parfaite, principe et fin de notre activité, n'est pas une notion abstraite et générale, acquise par l'expérience ou formée par l'imagination : car elle contient toute réalité ; on n'y peut rien ajouter, rien retrancher. Elle vient donc de l'objet même qu'elle représente. Elle est corrélative à la notion que l'âme a d'elle-même (cf. 231, 233). Tel est le fondement des preuves métaphysiques et des preuves morales de l'existence de Dieu,
La même méthode sert aussi à déterminer ses attributs, comme l'enseigne Descartes : « Pour connaître la nature de Dieu autant que la mienne en était capable, je n'avais qu'à
considérer, de toutes les choses dont je trouvais en moi quelque idée, si c'était perfection ou non de les posséder, et j'étais assuré qu'aucune de celles qui marquaient quelque imperfection n'était en lui, mais que toutes les autres y étaient. » Par cette méthode, tout à la fois inductive et déductive, on démontre que Dieu possède la puissance, l'intelligence et l'amour de la perfection qui est son essence même.
En résumant les considérations qui précèdent, on est conduit à cette conclusion que, Dieu étant le principe et la fin de l'àme humaine, c'est dans la connaissance de nous-mêmes que nous découvrons par la raison les éléments de la connaissance de Dieu. Si l'on consulte l'histoire de la philosophie, on voit que c'est en étudiant l'activité spirituelle de l'âme que Socrate, Platon, Aristote, Descartes, Bossuet, et leurs successeurs sont arrivés à concevoir Dieu comme une activité intelligente et libre, comme un esprit infini, comme une personne souverainement parfaite (cf. 56, 127). La science de l'esprit humain est donc le fondement de la métaphysique.
231. Des misons qui prouvent l'existence de Dieu d'après la quatrième partie du Discours de la méthode. (12 août 1867.)
Dissertation. Dans la quatrième partie du Discours de la méthode, Descartes commence par révoquer toutes choses en doute, non pour imiter en cela les sceptiques qui ne doutent que pour douter, mais pour trouver un fondement solide à la métaphysique. Il prend bientôt garde que, pour douter, il faut qu'il pense, par suite, qu'il existe : Je pense, clone je suis. Quand il a ainsi constaté son existence par une simple intuition de l'esprit, il remarque que, s'il ne peut douter de cette vérité, c'est qu'elle a pour caractère l'évidence; il en conclut qu'il peut prendre pour règle générale que « les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies. »
Après avoir établi que la métaphysique a pour fondement la connaissance de nous-mêmes et pour règle l'évidence, Descartes s'élève de là à la connaissance de Dieu (cf. 230. « Faisant réflexion sur ce que je doutais et que, par conséquent, mon être n'était pas tout parfait, je m'avisai de chercher d'où j'avais appris à penser à quelque chose de plus parfait que je n'étais, et je connus évidemment que ce devait être de quelque nature qui lût en effet plus parfaite... Tenir cette idée du néant, c'était chose manifestement impossible. Et pour ce qu'il n'y a pas moins de
répugnance que lepluspapf ait soit une suite elune dépendance du moins parfait, qu'il n'y en a que de rien procède quelque chose, je ne la pouvais tenir nonplus de moi-même :de façon qu'il restait qu'elle eût été mise en moi par une nature qui fût véritablement plus parfaite que je n'étais, et même qui eût en soi toutes les perfections dont j«' pouvais avoir quelque idée, c'est-à-dire qui fût Dieu. A quoi j'ajoutai que, puisque je connaissais quelques perfections que je n'avais point, je n'étais pas le seul être qui existât, mais qu'il fallait de nécessité qu'il y en eût quelque autre plus parfait, duquel je dépendisse et duquel j'eusse acquis tout ce que j'avais. » — Celte démonstration consiste à constater que l'idée île notre être borné nous suggère l'idée de l'Être parfait qui est Dieu lui-même, que cette intuition de la raison accompagne la connaissance que nous avons de nousmêmes par la conscience, qu'elle a pour cause et pour objet Dieu présent à notre esprit. Donc notre esprit, en se pensant lui-même, pense Dieu comme la condition et la raison d'être de sa propre réalité, et non comme un idéal abstrait auquel il attribuerait arbitrairement l'existence, ainsi que l'ont soutenu certains philosophes depuis Descartes jusqu'à nos jours (cf. 233).
A cette première preuve Descartes joint une seconde preuve qui n'ajoute rien à sa démonstration en lui donnant une forme géométrique. « Revenant à examiner l'idée que j'avais d'un Être parfait, je trouvais que l'existence y était comprise en même façon qu'il est compris en celle d'un triangle que ses trois angles sont égaux à deux droits; et que, par conséquent, il est pour le moins aussi certain que Dieu, qui est cet être si parfait, est ou existe, qu'aucune démonstration de géométrie le saurait être. » — Le défaut de cet argument est de séparer par une abstraction, pour les réunir ensuite, les deux idées de perfection et d'existence. Elles sont primitivement unies dans notre intelligence comme celles de notre pensée et de notre existeuce {Je pense, donc je suis), et c'est là le fondement rationnel de notre croyance à l'existence de Dieu. Leibniz a aggravé le défaut de cet argument en le mettant sous forme de syllogisme; il a ainsi donné prise à la critique de Kant.
Pour conclure, le mérite de la métaphysique de Descartes consiste dans la première preuve, dans laquelle il explique que l'âme humaine, en se connaissant elle-même par la conscience, a par la raison l'intuition de l'Être infini et parfait.
Lire Bouillet, D. des sciences, art. Dieu, Idéal, Infini; Charles, Lect. dephil., I, p. 177, 183, 186-188, II, p. 401-404, 409-421.
232. Quelles sont les preuves de l'existence de Dieu exposées par Bossuet dans le chapitre IV du Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même? (13 novembre 1866 ; 26 novembre 1872.)
Dissertation. Dans le chapitre IV du Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, Bossuet applique celte maxime de sa Lettre au pape Innocent XI (éd. Charles, p. xxxvu) : « La philosophie consiste principalement à rappeler l'esprit à soi-même, pour s'élever ensuite comme par un degré sûr jusqu'à Dieu. » -Il se sert des idées exposées dans les chapitres précédents sur l'âme, le corps et leur union, pour démontrer l'existence de Dieu et déterminer les rapports qu'il y a entre lui et nous. Nous allons passer enrevue les différentes preuves qu'il expose.
Preuve physique tirée des causes finales (§ i-iv). «Tout ce qui montre de Yordre, des proportions bien prises, et des moyens propres à faire de certains effets, montre aussi une fin expresse ; par conséquent, un dessein formé, une intelligence réglée et un art parfait (§ i, p. 190). » En appliquant ce principe à l'étude du corps humain, nous reconnaissons qu'il est l'ouvrage d'un dessein profond et admirable. Si nous examinons ensuite l'âme raisonnable, nous trouvons qu'elle possède toutes les facultés nécessaires à son union avec le corps : elle est avertie de ses besoins par les sensations; elle les juge par la raison qui comprend les rapports des choses ; enfin, elle règle les mouvements extérieurs des organes par une volonté maîtresse d'elle-même et capable d'user, selon la raison, des organes, des sensations et des connaissances mêmes.
Preuves métaphysiques. — i° Preuve platonicienne tirée des. vérités premières et empruntée à saint Augustin (§ v, p. 204). « Rien ne sert tant à l'âme pour s'élever à son auteur que la connaissance de ses opérations intellectuelles. «L'entendement a pour objet les vérités éternelles qui concernent les sciences ou la morale. Ces vérités supposent une intelligence où elles subsistent; or, par leur nature même, elles sont indépendantes de la connaissance que nous en avons; par suite, elles doivent être entendues par une autre intelligence que la nôtre, éternelle et immuable comme elles. Elles sont donc quelque chose de Dieu, ou plutôt elles sont Dieu même. — 2° Preuve cartésienne tirée de l'idée de l' Être parfait (§ vr, p. 209). L'âme est sujette à l'ignorance, au doute et à l'erreur ; elle est donc imparfaite. Or l'imparfait suppose le parfait dont il est déchu,
comme le moins suppose le plus dont il est la diminution. Donc, s'il y a une intelligence imparfaite, il doit y avoir une intelligence parfaite (cf. 251).
Preuves morales. — 1° Idée du devoir (§ v, p. 207). Parmi les vérités éternelles qui nous viennent de Dieu est l'idée du devoir. « C'est dans cette lumière supérieure que nous voyons aussi si nous faisons bien ou mal, c'est-à-dire si nous agissons ou non selon les principes constitutifs de notre être. Là donc nous voyons, avec les autres vérités, les règles invariables de nos mœurs; et nous voyons qu'il y a des choses d'un devoir indispensable, et que, dans celles qui sont naturellement indifférentes, le vrai devoir est de s'accommoder au plus grand bien de la société humaine. Ainsi un homme de bien laisse régler l'ordre des successions aux lois civiles ; mais il écoute en lui-même une loi inviolable qui lui dit qu'il ne faut faire de tort à personne, et qu'il vaut mieux qu'on nous en fasse que d'en faire à qui que ce soit. » — 2° Idée du bonheur (§ vi, p. 211). L'observation de la règle morale a pour condition une volonté droite par laquelle l'àme s'applique à connaître et à aimer le souverain bien pour lui devenir conforme en participant à sa perfection et à son bonheur. Comme l'idée du devoir, l'idée du bonheur nous élève à Dieu. « L'idée même du bonheur nous mène à Dieu : car si nous avons l'idée du bonheur, puisque nous n'en pouvons voir la vérité en nous-mêmes, il faut qu'elle nous vienne d'ailleurs; il faut, dis-je, qu'il y ait ailleurs une nature vraiment bienheureuse, parfaite, pleine de tout bien ; et cette nature bienheureuse, parfaite, pleine de tout bien, qu'est-ce autre chose que Dieu? »
Toutes ces preuves se ramènent à cette vérité que Dieu est la raison primitive de tout ce qui existe, le principe de l'ordre qui montre à notre intelligence la nature gouvernée par des règles immuables et impose à notre volonté la loi morale.
La plus importante de ces preuves est celle tirée de l'idée de l'Etre parfait. Bossuet l'a empruntée à Descartes; mais il l'a formulée à sa manière. Il l'a développée avec beaucoup de force et d'éloquence dans ses Élévations (cf. 233).
Remarque. En joignant aux preuves que Bossuet donne de l'existence de Dieu la théorie qu'il expose sur les rapports de l'àme humaine avec Dieu, on a une véritable théodicée. Pour en bien apprécier la nature et la valeur, il est nécessaire de consulter l'édition de M. Charles, l'introduction, l'argument analytique et les notes du chapitre IV.
233. Que voulait dire Bossuet quand il écrivait ces paroles souvent citées? « Le parfait est le premier et en soi et dans nos idées, et l'imparfait, en toutes façons, n'en est qu'une dégradation. » (16 août 1872.)
Dissertation. Dans son Traité de la Connaissance de Dieu el de soi-même (IV, § vi, p. 209). Bossuet développe la première preuve que Descartes a donnée de l'existence de Dieu dans la IVe partie de son Discours de la méthode (cf. 231). « Dès là que notre âme se sent capable d'entendre, d'affirmer et de nier, et que d'ailleurs elle sent qu'elle ignore beaucoup de choses, qu'elle se trompe souvent, et que souvent aussi, pour s'empêcher d'être trompée, elle est forcée à suspendre son jugement et à se tenir dans le doute ; elle voit à la vérité qu'elle a en elle un bon principe, mais elle voit aussi qu'il est imparfait et qu'il y a une sagesse plus haute à qui elle doit son être. En effet le parfait est plus tôt que l'imparfait, et l'imparfait le suppose, comme le moins suppose le plus, dont il est la diminution, etc. »
Cette preuve revient à dire que notre âme n'a pas sa raison d'être en elle-même, parce qu'elle est imparfaite; que, par suite, elle tient son existence et ses qualités de la Cause première qui a sa raison d'être en elle-même, parce qu'elle est parfaite. Dans ses Élévations à Dieu sur les mystères, Bossuet complète cette preuve en réfutant l'objection qui lui était faite : « On dit : Le parfait n'est pas; le parfait n'est qu'une idée de noire esprit qui va s'élevant de l'imparfait qu'on voitdeses yeux, jusqu'à une perfection qui n'a de réalité que dans la pensée. C'est le raisonnement que l'impie voudrait faire dans son cœur. Insensé ! qui ne songe pas que le parfait est le premier, et en soi, et dans nos idées; et que l'imparfait, en toutes façons, n'en est cju'une dégradation. Dis-moi. mon âme, comment entends-tu le néant, sinon par l'être ? Comment l'imperfection, si ce n'est par la perfection dont elle déchoit? Mon âme, n'entends-tu pas que tu as une raison, mais imparfaite, puisqu'elle ignore, qu'elle doute, qu'elle erre et qu'elle se trompe?... Comment entends-tu dans la volonté le dérèglement el le vice, si ce n'est comme privation de la règle, de la droiture et de la vertu? Il y a donc primitivement une intelligence, une science certaine, une vérité, une inflexibilité dans le bien, une règle, un ordre, avant qu'il y ail une déchéance de toutes ces choses : en un mot, il y a une perfection avant qu'il y ait un défaut... Voilà donc un être parfait; voilà Dieu, nature parfaite et
heureuse. Le reste est incompréhensible; et nous ne pouvons même pas comprendre jusqu'où il est parlait et heureux, pas même jusqu'à quel point il est incompréhensible. »
La démonstration de Bossuet donne lieu aux remarques suivantes. — 1° Dans l'ordre de l'existence, le parfait est avant Y imparfait ; mais, dans l'ordre de nos idées, ces deux termes apparaissent en même temps à notre pensée parce que nous ne connaissons pas l'un sans l'autre. — 2° On a repris de nos jours L'objection combattue par Bossuet, et l'on a prétendu que Yidéal est incompatible avec la réalité et n'a d'existence que dans notre pensée. Cette objection suppose que nous ne connaissons rien que par l'expérience et que l'expérience n'atteint que de simples phénomènes ; par conséquent, que toute notion rationnelle u'est qu'une abstraction. Cette hypothèse est démentie par une étude approfondie de l'âme humaine. Cette étude nous apprend que la perfection consiste dans l'action, que l'action propre à l'âme consiste dans l'effort volontaire qui a plus de réalité qu'aucune sensation n'en saurait présenter : en effet, par la conscience de l'effort volontaire l'âme se connaît comme une puissance personnelle et intelligente, comme une cause efficiente et une cause finale. Or, en même temps que l'âme connaît sa propre action, elle connaît aussi Faction intime que Dieu exerce sur le développement de ces facultés. De ce rapport qui n'est pas une conception abstraite, puisqu'il est constaté par l'expérience de la conscience, la raison dégage l'idée concrète d'une force infinie et parfaite, qui possède la plénitude de l'existence et de l'activité parce qu'être et agir sont une même chose. — 3° La perfection est une conception abstraite quand elle représente le modèle idéal d'un être. Elle est au contraire la réalité véritable quand elle consiste dans Y ensemble des qualités effectives d'un être, comme l'intelligence, la liberté, etc. : car elle est le seul contenu effectif que renferme l'idée de Yêlre. Or c'est là le sens du mot perfection dans Descartes, Bossuet et Leibniz : « La perfection n'est autre chose que la grandeur de la réalité positive prise précisément, en mettant à part les limites ou bornes dans les choses qui en ont; et là où il n'y a pas de bornes, c'est-à-dire en Dieu, la perfection est absolument infinie. » (Leibniz, Monadologie, § 41.)
Lire Bouillet, D. des sciences, art. Dieu, Idéal ; Charles, Lect. de phil. I, p. 177, 183, 102-196, et II, p. 407409 ; Caro, L'idée de Dieu, p. 300-310, 496-500.
234. Quel est le sens de cette proposition développée dans le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même? « L'image de Dieu s'achève en l'âme par une volonté droite. » (12 novembre 1872.)
Dissertation. Dans le chapitre IV du Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, après avoir montré comment la connaissance de nous-mêmes nous élève à la connaissance de Dieu, Bossuet fait voir que la connaissance de Dieu nous apprend à son tour à nous mieux connaître nous-mêmes par rapport à celui dont nous tenons l'être; par suite, à chercher notre véritable fin, qui est la perfection et le bonheur.
L'âme est Yimage de Dieu en ce sens qu'elle est une nature intelligente. Elle est capable d'entendre la vérité, de penser les choses telles qu'elles sont, mais elle n'est pas comme Dieu la vérité même (§ vin, p. 213). « L'intelligence et l'objet en moi peuvent être deux ; en Dieu, ce n'est jamais qu'un. Car il n'entend que lui-même, et il entend tout en lui-même, parce que tout ce qui est et qui n'est pas lui est en lui comme dans sa cause. Mais c'est une cause intelligente qui fait tout par raison et par art, qui, par conséquent, a en elle-même, ou plutôt qui est elle-même l'idée et la liaison primitive de tout ce qui est. Et toutes les choses qui sont hors de lui n'ont leur être ni leur vérité que par rapport à cette idée éternelle et primitive. » Dieu étant la vérité, toutes les fois que l'âme cherche et trouve la vérité, elle est éclairée par Dieu et lui devient conforme (§ ix, p. 216). Elle doit donc se tourner à la vérité, c'est-àdire vouloir l'entendre (§ x, p. 218). « L'âme est droite pat cette volonté, parce qu'elle s'attache à la règle de toutes ses pensées, qui n'est autre que la vérité. Là s'achève aussi la conformité de l'âme avec Dieu: car l'âme qui veut entendre la vérité aime dès là cette vérité que Dieu aime éternellement... Au reste la vérité et le bien ne sont que la même chose : car le souverain bien est la vérité entendue et aimée parfaitement. Dieu donc, toujours entendu et toujours aimé de lui-même, est sans doute le souverain bien : dès là, il est parfait; et se possédant lui-même, il est heureux... Il n'appartient qu'à celui qui est seul de soi d'être à lui-même sa félicité. L'homme, qui n'est rien de soi, n'a rien de soi ; son bonheur et sa perfection est de s'attacher à connaître et à aimer son auteur. Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne point à aimer ! »
Ainsi l'image de Dieu est naturellement dans l'âme par les
vérités éternelles qui sont l'objet de l'entendement. Elle s'achève par la volonté droite, par laquelle l'âme s'applique à connaître
et à aimer le souverain bien pour lui devenir conforme en participant à sa perfection et à sou bonheur.
A cette théorie, empruntée à saint Augustin, se rattache le devoir d'agir selon les principes constitutifs de notre être, d'ob- SBft r les règles invariables de nos mœurs (cf. 232). « Que si mon âme connaît la grandeur de Dieu, la connaissance de Dieu m'apprend aussi à juger de la dignité de mon âme, que je ne vois élevée que par le pouvoir qu'elle a de s'unir à son auteur par le secours de sa grâce. C'est donc cette partie spirituelle et divine, capable de posséder Dieu, que. je dois principalement estimer et cultiver en moi-même. Je dois, par un amour sincère, attacher immuablement mon esprit au père de tous les esprits, c'est-à-dire à Dieu. Je dois aussi aimer, pour l'amour de lui, ceux à qui il a donné une âme semblable à la mienne, et qu'il a faits, comme moi, capables de le connaître et de l'aimer. Car le lien de société le plus étroit qui puisse être entre les hommes, c'est qu'ils peuvent tous en commun posséder le même bien, qui est Dieu (§ xn, p. 225). »
235. Comparer les preuves de l'existence de Dieu indiquées dans le Discours de la méthode et celles qui sont exposées dans le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même. Faire voir les analogies et les différences de ces deux démonstrations. (24 novembre 4873.)
Plan. Résumer la démonstration de Descartes (cf. 231) et celle de Bossuet (cf. 232).
En comparant ces deux démonstrations, on voit que Bossuet donne pour preuve fondamentale, comme Descartes, l'idée de Y Être parfait, idée corrélative à l'idée de l'être imparfait que nous sommes (cf. 231, 233). Il y ajoute une seconde preuve métaphysique tirée des vérités éternelles par lesquelles notre intelligence finie et imparfaite entre en rapport avec l'intelligence infinie et parfaite ; les apercevoir, c'est connaître Dieu; c'est par lui que les choses sont intelligibles comme c'est par lui que l'âme est intelligente, parce qu'il est à la fois le principe de toute existence et de toute connaissance (cf. 232).
A ces preuves métaphysiques Bossuet ajoute la preuve physique (cf. 232) et la preuve morale (cf. 234), et il démontre ainsi toutes les vérités fondamentales de la Théodicée.
206 T1IÉ0DICÉE.
Remarque. On rattache aux preuves physiques et métaphysiques la preuve suivante, fondée sur les idées de Cause 'première et d'Être nécessaire : « Puisque quelque chose existe aujourd'hui, il est clair que quelque chose a toujours existé. Autrement il faudrait dire que les choses qui sont maintenant sont sorties du néant et n'ont absolument pas de cause de leur existence. Tout ce qui existe doit avoir une cause de son existence, une raison pourquoi il existe plutôt qu'il n'existe pas; car il existe ou en vertu d'une nécessité qu'il trouve dans sa nature, auquel cas il est éternel lui-même, ou en conséquence de la volonté de quelque autre être, et alors il faut que cet autre être ait existé avant lui au moins d'une priorité de nature, etc. » (Clarke, De l'Existence de Dieu, ch. n.) — Cette démonstration est analogue à celle que Leibniz fonde sur le principe de raison suffisante (cf. 56), et où il résume sous une forme analytique ce qu'il y a de rationnel dans la preuve du premier moteur donnée par Arislote et par saint Thomas (cf. Charles, Lect. dephil., II, p. 422-441.)
Preuves morales.
236. Exposer les preuves morales de l'existence de Dieu. (12 août 1868.)
Dissertation. Parcourir avec l'astronomie les profondeurs du ciel et contempler les systèmes variés qu'y forment des astres innombrables, comprendre avec la physique et la chimie les lois qui régissent le mouvement perpétuel de la matière répandue dans l'univers, analyser avec l'anatomie et la physiologie le mécanisme de notre corps qui résume l'art inépuisable de la nature, tout cela ne sert qu'à satisfaire une vaine curiosité si ces merveilles ne nous remplissent d'admiration pour leur auteur. Nous connaître nous-mêmes, réfléchir aux vérités qui règlent la raison humaine et constituent le sens commun, en conclure l'existence de l'Être infini et parfait, toutes ces méditations philosophiques sont inutiles pour notre perfectionnement et pour notre bonheur, si nous ne sentons au fond de notre àme la présence de cet Être infini et parfait et si nous n'éprouvons pour lui un respect religieux: «Malheur, dit Bossuet, à la connaissance stérile qui ne se tourne point à aimer et se trahit elle-même ! » Ici se découvre l'union étroite des théories de la métaphysique et des règles de la morale. D'un côté, l'idée