‹ Traité théorique et pratique de la dissertation philosophiqueChapitre 142 sur 189 · Wurtz, Histoire des doctrines chimiques, p · texte numérisé non relu

Wurtz, Histoire des doctrines chimiques, p

2. Wurtz, Discours sur la théorie des atomes dans la conception générale du monde, p. 25, 57, 59.

masse gazeuse; à l'état liquide, i! a pris, en vertu de sa rotation, la forme d'un sphéroïde aplati aux deux pôles-, en passant à l'état solide, il s'est couvert d'une croûte dont l'épaisseur s'est accrue peu à peu par cristallisation et par sédimentation, de telle sorte que la superposition des couches est indiquée par la différence des minéraux propres à chaque terrain, de même que les grandes époques géologiques sont caractérisées par l'apparition successive d'espèces végétales et animales de plus en plus parfaites. Si de la terre nous élevons nos regards vers le ciel, nous découvrons des transformations analogues dans les divers états de la matière cosmique, d'abord dans ces amas informes qu'on nomme nébuleuses, puis dans les étoiles dont l'âge se décèle par leur degré de chaleur et de lumière ', enfin dans les astres depuis longtemps refroidis comme les planètes. Au-dessus des mouvements qui sont propres au règne inorganique et qui s'arrêtent à la production des formes géométriques du minéral, apparaît la vie qui est propre au règne organique, c'est-à-dire la faculté par laquelle certains corps parcourent les phases régulières qui appartiennent à leur espèce, de telle sorte qu'ils gardent leur individualité et leurs propriétés spécifiques, en même temps qu'ils renouvellent la matière dont ils se composent. Les végétaux attirent à eux et convertissent en leur substance les éléments qu'ils empruntent au sol, à l'eau et à l'air. Les animaux ont un rôle plus élevé, parce qu'ils possèdent, outre la nutrition, la sensation et le mouvement. Quoique tous ces êtres procèdent d'un nombre déterminé de types, comme le prouvent les classifications naturelles (cf. 201), cependant ils offrent une gradation continue, où la force créatrice réalise une admirable variété dans les résultats avec une ingénieuse économie dans les moyens d'exécution. Ici la fiualité est évidente (cf. 87). Elle se manifeste dans chaque organisme par la solidarité de toutes les parties; dans les individus de la même espèce, par la symétrie des sexes; dans la corrélation des animaux et des végétaux, des végétaux et des minéraux, par la dépendance que la nutrition établit entre eux; enfin, dans le milieu nécessaire à toutes les formes de la vie, par le concours des condition^

1. Les étoiles blanches, comme Sirius, sont les plus chaudes et les plus brillantes. Les étoiles un peu jaunes, comme le Soleil, sont moins chaudes et moins brillantes. Les étoiles colorées en rouge, en bleu ou en bien verdâtre occupent le dernier rang; elles sont assez refroidies pour que les atomes puissent s'y grouper ou s'y combiner.

astronomiques, physiques et chimiques. « En considérant cet ensemble de liaisons si délicates, la science de nos jours nous fait entrevoir daûs cet univers même la trace lumineuse d'une Pensée suprême, au lieu des combinaisons sans objet de forces inconscientes '. »

II. Tous les éléments de la vie qui existent dans les êtres inférieurs se résument et se complètent dans l'homme par l'activité intelligente et libre, qui est l'essence de l'esprit. Par la conscience, l'homme distingue en lui-même le principe qui constitue sa personnalité, le moi, d'avec ie corps qui lui sert d'instrument pour entrer en rapport avec les objets extérieurs. En réfléchissant sur ses propres facultés, il arrive à concevoir par induction les facultés des êtres inférieurs (cf. 13G), tandis qu'il connaît par la raison la puissance de la Cause première, à laquelle il attribue comme infinies et absolues les perfections qu'il trouve en lui-même limitées et relatives (cf. 230). Il s'élève •ainsi à l'idée de la Providence divine, dont l'action se manifeste dans l'individu par la notion et par l'amour du bien en soi, comme l'enseigne la Morale (cf. 234), et dans l'humanité, par l'accomplissement graduel de la destinée humaine, comme le prouve la Philosophie de l'histoire.

Tandis que l'instinct de l'animal est uniforme et invariable, l'esprit de l'homme est perfectible, parce qu'il a pour essence l'activité intelligente et libre. Il y a d'ailleurs à cet égard une grande différence entre l'individu et l'espèce. L'individu est très-limité dans le développement de ses facultés, parce qu'il n'a qu'une vie passagère et des forces bornées. L'espèce a une existence d'une longueur indéterminée par la succession continue des générations ; elle peut en outre accroître indéfiniment

1. Faye, Notice sur la constitution physique du soleil (Annuaire du Bureau des longitudes, 1874). — Comme le démontre M. Faye, la vie n'est pas une chose si simple qu'elle doive résulter partout du jeu spontané des forces naturelles. La condition essentielle d'une température resserrée entre des limites déterminées exige un système solaire analogue au nôtre, une inclinaison suffisante de l'axe de rotation sur le plan de l'orbite, une masse d'eau qui ne recouvre pas entièrement le globe, une rotation assez rapide, une atmosphère capable d'absorber et de modérer la chaleur pendant le jour et de s'opposer au refroidissement pendant la nuit, capable aussi de fournir dans de justes proportions les gaz nécessaires à la respiration, etc. Bien loin de pouvoir admettre a priori que les conditions de la vie organique se trouvent naturellement réalisées partout, c'est à peine si l'on peut citer, en dehors de la Terre, deux planètes de notre système (Mars, Vénus) où elles soient seulement probables, et le seul globe sur lequel il soit permis de se prononcer avec certitude, la Lune, ne possède aucune de ces conditions.

sa puissance par l'union des efforts collectifs. De là résulte la possibilité du progrès. Pour coustaler ses lois, ses éléments et ses conditions, la Philosophie de l'histoire emploie la méthode expérimentale. — 1 ° La première de ces lois consiste en ce que le développement de l'humanité se fait par une évolution divisée en grandes époques, comme l'évolution dont la nature nous offre le spectacle. Les époques anté-historiques, dont la connaissance s'augmente et se précise chaque jour par la découverte et l'étude des monuments, comprennent la naissance de l'industrie primitive (âge de la pierre, âge du bronze, âge du fer), la formation des races et les migrations des peuples, l'organisation des langues, l'établissement des institutions sociales et des religions antiques, dont les traditions les plus authentiques sont contenues dans la Bible, les Védas et les livres de Zoroastre. Les époques historiques, dans lesquelles les documents détaillés et précis se multiplient après l'invention de l'écriture, nous présentent le développement graduel de tous les éléments de la civilisation (institutions politiques et sociales, religions, industrie et commerce, sciences, littérature, beaux-arls). — 2° Le progrès n'est, pas continu; il est interrompu par de grands événements qui changent l'état social des peuples dans de vastes régions (comme l'invasion des barbares dans l'empire romain), et qui servent de points de départ à de nouvelles périodes ayant chacune leur caractère propre. En outre, les divers éléments de la civilisation ne se développent pas tous delà même manière. Dans les sciences et dans l'industrie, les découvertes s'ajoutent les unes aux autres. Dans les institutions sociales et politiques, rien ne se produit qui n'ait ses antécédents, mais les éléments qui passent d'une époque à une autre s'améliorent ou se transforment. Dans les arts, un type de beauté fait place à un autre ; p. ex., à la sculpture grecque, qui recherche la pureté des lignes et la grâce, succède la sculpture moderne qui s'applique à l'expression de la pensée et du sentiment. — 3° Les conditions de cette évolution sont complexes, à cause de la double nature de l'homme. Le corps subit l'influence du milieu dans lequel il vit, et cette influence est d'autant plus forte que l'état de civilisation est moins avancé et le climat moins tempéré : ainsi s'explique la formation des quatre grandes races humaines. D'un autre côté l'esprit, obligé de lutter contre les forces de la nature, ou se résigne à subir leur action et reste à l'état sauvage, ou les fait servir à la satisfaction des besoins de la vie et devient le

maître de la terre par la science et l'industrie. Far suite, la civilisation augmente sa puissance dans les régions où elle se trouve établie, en même temps qu'elle étend son empire sur de nouvelles contrées.

Pour expliquer d'une manière philosophique celte évolution, il faut tenir compte à la fois de la liberté humaine et de la Providence divine. Si l'on rapporte le progrès à la force des choses, on tombe dans la déterminisme (cf. 122). Si l'on ne tient compte que de la liberté, comme les résolutions qu'elle prend sont contingentes et que la raison l'éclairé sans l'entraîner, le cours des choses humaines est livré à l'arbitraire. Le moyen d'éviter ces deux erreurs, c'est d'admettre: 1° la liberté et la responsabilité des individus et des peuples (ce qui exclut le fatalisme historique professé dans notre siècle) ; 2° l'action de la Providence, qui nous fait concevoir un état de perfection et de bonheur fort supérieur à notre condition présente, et nous inspire pour lui un amour qui se manifeste par les tendances primitives de notre âme. Celles-ci nous excitent à imaginer et à rechercher un idéal qui grandit à mesure que nous nous rapprochons du but de nos travaux. Elles prévalent peu à peu, sinon dans l'individu, du moins dans l'espèce, surles écarts de la volonté, sur les erreurs de l'intelligence et sur les passions individuelles qui se neutralisent par leur opposition. De là résulte un progrès plus ou moins rapide selon qu'il est retardé ou favorisé par les circonstances, mais évident pour qui sait embrasser l'ensemble et la liaison des faits généraux de l'histoire.

La démonstration que nous venons de donner peut se résumer en ces vers admirables où Racine, s'inspirant de l'Écriture- Sainte, a égalé l'éloquence de Bossuet :

Ce Dieu, maître absolu de la terre et des deux, N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux : L'Eternel est son nom; le monde est son" ouvrage; Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, Juge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trône interroge les rois.

Consulter Th. H. Martin, Les Sciences et la Philosophie ; Bouillet, D. des sciences, art. (pour la Philosophie de la Nature) Nature, Matière, Atomicité, Force, Cosmogonie, Création, Époques, (pour la Philosophie de l'Histoire) Destinée, Histoire {Philosophie de l'), Progrès, Ages: Bossuet, Discours sur l'Histoire universelle; Fr. Lenormant, Histoire ancienne de l'Orient, etc.

240. La connaissance scientifique du monde diminuet-elle ou augmente-t-elle notre admiration pour son auteur? (9 août 1867.)

Dissertation. En voyant de nos jours le matérialisme et l'athéisme essayer d'interpréter en leur faveur les découvertes des sciences expérimentales et invoquer leur autorité, on est conduit à examiner si une pareille prétention a quelque fondemont et l'on se pose celte question : « La connaissance scientifique du monde diminue-t-elle ou augmente-t-elle notre admiration pour son auteur? »

Si l'on parcourt l'histoire de la philosophie, on voit que la croyance à l'existence de la Cause première, obscurcie d'abord par les erreurs du polythéisme, a été ensuite épurée par les progrès des sciences et en est devenue le véritable fondement. La raison en est facile à comprendre. Les sciences ne sont possibles qu'à condition que le monde ait des lois stables et universelles : nulla fluxorum scientia (cf. 69). Or si l'on imagine plusieurs puissances imparfaites et opposées entre elles, comme les dieux d'Homère, leur action arbitraire ne permet pas de compter sur rien de fixe ni de général, et laisse ainsi le champ libre à toutes les hypothèses de la superstition. Au contraire, si l'on admet qu'il existe une puissauce infinie et souverainement sage, qui a tout créé et qui domine tout, elle doit agir pour une bonne fin, et la réaliser par des lois universelles et constantes qui légitiment l'emploi de la méthode inductive (cf. 206;. Aussi, dès que les sciences commencent à se constituer en Grèce, Pythagore reconnaît que l'ensemble des êtres forme un tout harmonieux, qui réalise un ordre uni verset, x6»(K>ç, et Anaxagore proclame qu'il a pour cause l'Intelligence divine. Cette grande conception a reçu depuis une éclatante démonstration par les progrès simultanés des sciences et de la théologie naturelle. C'est elle que Platon développe dans le Timée eu expliquant la formation et la hiérarchie des êtres. C'est elle qu'Aristote, malgré son erreur sur la Providence, place au sommet de sa Métaphysique, en assignant pour cause suprême au monde la Pensée divine qui se pense elle-même. C'est elle enfin que, dans les temps modernes, Descartes met en pleine lumière, quand il restaure tonds les sciences en rappelant l'esprit humain à l'étude de lui-même et à l'étude de Dieu. — Considérons maintenant le plan de l'uuivers, tel que nous le représentent aujourd'hui tant d'admirables

découvertes. Dans un espace dont nous ne connaissons pas les limites, la matière, douée partout des mêmes propriétés, soumise partout aux mêmes lois, réalise l'ordre universel par ses mouvements réguliers dans celte multitude innombrable d'astres que nous offre le ciel comme dans les atomes qui constituent une molécule d'un minéral. Les transformations successives par lesquelles a passé notre globe pour devenir habitable à toutes les espèces d'êtres vivants nous montrent une évolution où se révèle uu progrès constant. L'histoire, interrogée à son lour, nous apprend que le cours des événements n'a rien d'accidentel ni de capricieux, que la civilisation suit une marche constante, dont les lois se manifestent d'autant mieux qu'on embrasse une plus longue suite de siècles (cf. 239). Ainsi, dans le monde moral comme dans le monde physique, tout aboutit aux conceptions d'ordre, d'évolution et de progrès, tout excite notre admiration pour la Cause première qui s'est "proposé une (in excellente et qui réalise son plan par les voies les plus simples et les plus fécondes.

Qu'objectent à ces conclusions le matérialisme et l'athéisme? Ils ne contestent pas que l'ordre règne dans l'univers. Ils supposent a priori, contrairement à la méthode expérimentale, dont ils invoquent à tort l'autorité, que l'univers seul existe nécessairement et de toute éternité, qu'il se développe et se transforme sous l'empire de lois nécessaires, que l'intelligence n'est pas l'attribut de la Cause première, mais le résultat complexe de la vie dans la matière arrivée à un certain degré d'organisation. Dans toutes ces doctrines, il y a deux choses à distinguer, les faits et l'interprétation qu'on en donne. Lorsque les faits sont constatés par les procédés de la méthode expérimentale, ils doivent être admis comme vrais, quelles qu'en soient les conséquences pour tel ou tel système. Quant à l'interprétation des faits, elle est sans valeur lorsqu'elle ne s'appuie que sur des hypolhèses imaginées dans l'intérêt de certaines spéculations métaphysiques. Accueillies avec faveur par ceux dont elles flattent les passions ou dont elles satisfont le goût exclusif pour les sciences positives, ces hypolhèses disparaissent toujours après un engouement passager. La force de la vérité finit par prévaloir, et, comme le dit Bacon, « si parfois le demi-savoir éloigne les hommes de la religion, la vraie science les y ramène toujours. »

Consulter Th. H. Martin, Les Sciences et la Philosophie, Essais I, IV, VI (§ 1-2).

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