‹ Traité théorique et pratique de la dissertation philosophiqueChapitre 143 sur 189 · PH1L. LÉV · texte numérisé non relu

PH1L. LÉV

241. De la Providence. Quelles sont les objections élevées contre la Providence? Comment peut-on y répondre? (3 mai 1870.)

Plan. On nomme Providence générale l'action perpétuelle que Dieu exerce sur l'univers et sur le genre humain, pour les conserver et les diriger à leur fin par l'ordre qu'il a établi dés l'origine, c'est-à-dire par l'application universelle et constaule des lois physiques, physiologiques, psychologiques, morales, qu'il a établies par sa sagesse toute-puissante; et Providence spéciale, l'action que Dieu en vertu de sa sagesse, de sa justice et de sa bonté, exerce sur les âmes humaines pour leur donner la force et les lumières dont elles ont besoin et qu'elles lui demandent par la prière.

La foi en une puissance supérieure qui influe sur la destinée des individus dans cette vie et dans lautre est une croyance qui a été professée sous diverses formes chez tous les peuples et dans tous les temps. Elle est le fond de toutes les religions. La philosophie doit l'expliquer et en démontrer la vérité. Elle y parvient soit en analysant l'idée même de Dieu, soit en cousidérant le plan de l'univers et l'enchaînement des faits dans l'histoire (cf. 239), soit en étudiant le développement moral des facultés propres à l'âme humaine (cf. 236). Enfin elle examine et réfute les objections tirées du mal métaphysique (cf. 242, 243), du mal physique et du mal moral (cf. 244, 245).

Mal métaphysique.

242. Expliquer et développer cette maxime scolaslique : Malum habet causam non effteientem, sed deficientem. (24 juillet 1874.)

Plan. A la question de la Providence se lie la question de l'origine du mal. Celle-ci se trouve dans Y imperfection naturelle des créatures qui constitue le mal métaphysique : de là dérivent la douleur et le péché qu'on appelle mal physique et mal moral.

L'imperfection naturelle des êtres s'explique par les conditions mêmes de la création. Il ne peut exister qu'un être p mfait, parce qu'il ne peut exister plusieurs êtres infinis. Donc les créatures ne sont possibles et intelligibles que si elles sont ] finies, c'est-à-dire limitées dans leur existence et dans leurs

MAL MÉTAPHYSIQUE. 219

qualités. « Lorsqu'on dit que la créature dépend de Dieu en tant qu'elle est et en tant qu'elle agit, el même que la conservation est une création continuelle, c'est que Dieu donne toujours à la créature et produit continuellement ce qu'il y a en elle de positif, de bon et de parlait, tout don parfait venant du père des lumières; au lieu que les imperfections et les défauts des opérations viennent de la li mi talion originale que la créature n'a pu manquer de recevoir avec le premier commencement de son être par les raisons idéales qui la bornent. Car Dieu ne pouvait pas lui donner tout sans en faire un Dieu ; il fallait qu'il y eût différents degrés dans la perfection des cboses et qu'il y eût aussi des limitations de toute sorte... Le mal est donc comme les ténèbres ; et non seulement l'ignorance^ mais encore l'erreur et la malice consistent formellement dans une certaine espèce de privation. La volonté tend au bien en général; elle doit aller vers la perfection qui nous convient, et la suprême perfection est en Dieu. Tous les plaisirs ont en eux-mêmes quelque sentiment de perfection ; mais lorsqu'on se borne aux plaisirs des sens ou à d'autres, au préjudice de plus grands biens, comme de la santé, de la vertu, de l'union avec Dieu, de la félicité, c'est dans cette privation d'une tendance ultérieure que le défaut consiste. En général, la perfection est positive, c'est une réalité absolue; le défaut est privatif, il vient de la limitation et tend à des privations nouvelles. Ainsi, c'est un dicton aussi véritable que vieux : Bonn m ex causa intégra, malum ex quolibet elefeetu ; comme celui aussi qui porte : Malum causaux habet nonefficientem, sed deficientem1 .» (Leibniz, Théodicée, I, 31-33.) — Ce caractère négatif du mal sert à réfuter le Manichéisme (cf. 243), comme l'a démontré saint Augustin.

En résumé, d'un côté, il devait y avoir une distance infinie entre les créatures et le créateur; d'un autre côté, il convenait à la bonté de Dieu de créer librement des êtres imparfaits, plutôt que de ne rien créer. La création impliquait d'ailleurs la variété dans l'unité, parce que c'est une loi de l'activité sous toutes ses formes. Il fallait donc qu'il y eût dans la création différents degrés de perfection. On le voit par le plan et par l'évolution de l'univers dans la mesure où nous pouvons les connaître et les comprendre (cf. 239).

1. C'est la doctrine enseignée par Platon (Lois, X), Plotin (De la Providence, Ennéade, III, n; trad. Douillet, t. II, p. 34), saint Augustin [Cité de Lieu, XI, xxn), saint Thomas, Bossuet, Fénelon.

243. Expliquer et développer ce dilemme célèbre : « Si Deus est, unde malum? Si non <?s/, unde bonum? » (6 août 1872.)

Plan. En contemplant l'ordre qui règne dans l'univers et en étudiant sa propre essence, l'esprit humain conçoit que tout bien a pour principe Dieu, c'est-à-dire l'Être inlini et parfait. Mais en considérant le mal qui se trouve mêlé à ce bien, il a peine à concilier l'imperfection naturelle des créatures avec la perfection inlinic qu'il attribue au Créateur. Il est ainsi conduit à se poser ce dilemne : Si Deus est, unde malum ? Si non est, unde bonum ? (Leibniz, Théodicée, I, 20 ; éd. Marion, p. 66). De là sont nées diverses hypothèses métaphysiques.

1° Le Naturalisme supprime le dilemme en absorbant Dieu dans la nature, en essayant d'expliquer l'existence et les propriétés de tous les êtres par l'union d'une force active avec la matière, d'où sortent nécessairement, par des transformations successives, la vie et l'intelligence (Stoïcisme, etc.).

2° Le Panthéisme supprime le dilemme en absorbant le monde en Dieu qui, clans ce système, est à la fois le fini et l'infini (Parménide d'Éléc, Spinosa, Hegel ; cf. 248).

3° Le Dualisme reconnaît la réalité du fini et de l'infini, mais il accorde au fini en qualité de principe l'éternité comme à l'infini : ainsi, Platon et Aristotc admettent deux principes éternels, l' Intelligence divine et la matière conçue comme une substance indéterminée ou comme l'être en puissance; le Mazdéisme des Perses va plus loin en personnifiant le bien clans Ormuzd ctlc mal dans Ahriman ; c'est l'origine du Manichéisme.

Comme l'hypothèse du Dualisme implique contradiction, que l'expérience et la raison nous démontrent la réalité du fini et de l'infini, il faut, pour résoudre le dilemme que nous examinons, rejeter le Panthéisme comme Y A théisme, et expliquer comment la raison peut concilier l'existence du fiui avec celle de l'infini, l'imperfection naturelle des êtres avec la perfection absolue de Dieu. Dans ce but, on distingue trois espèces de mal, le med métaphysique, le mal physique et le, mal moral; on remonte à leurs causes, et l'on reconnaît que le mal métaphysique est une condition de la création, que l'existence cfl mal physique et du mal moral peut se concilier avec la Providence divine (cf. 244). On éclaircit ainsi les difficultés que soulève la question du mal, clans la mesure où il est donné à l'intelligence humaine de comprendre les règles de la sagesse divine.

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