FAUX SYSTÈMES DE THÉODICÉE
246. De l'Optimisme. Du vrai et du faux optimisme, (2 avril 1873.)
Dissertation. On désigne sous le nom A' Optimisme deux doctrines différentes.
L'Optimisme, dans la simple acception du mot, consiste à admettre que la création est excellente (optimus, très-bon) pane que Dieu, possédant une perfection infinie, ne veut que dos œuvres conformes à sa sagesse, à sa justice et à sa bonté, autant qu'à sa puissance et à sa liberté. Cette doctrine est liée à celle de la Providence (cf. 241). Elle est commune à Platon, à saint Augustin, à saint Thomas, etc. : « Disons pour quel motif l'Ordonnateur de tout cet univers l'a ordonné. Il était bon, et • celui qui est bon ne saurait éprouver aucune espèce d'envie. .. Il voulait que tout fût bon et rien mauvais l, autant que cola dépendait de lui ITimée).» Fénelon dit à ce sujet, en résumant saint Augustin : « Tout ce qui existe est bon et parfait en un certain genre. Ce qui est plus, est plus parfait; ce qui est moins, est moins parfait; mais tout ce qui est, en quelque bas degré qu'il soit, est digne de Dieu, puisqu'il a l'être et qu'il faut une sagesse toute-puissante pour le tirer du néant... Dieu ne voit rien qui ne soit infiniment au-dessous de lui. Cette infériorité infinie de tous les êtres créés, dos plus liants et des plus bas degrés, fait qu'aucune perfection possible ne peut le nécessiter; et sa supériorité infinie sur toute perfection possible l'ait la liberté de son choix. » (Lettre IV sur div. suj. de métaphysique et de religion.) — Cette doctrine est V optimisme véritable parce qu'elle concilie la liberté de Dieu et celle de l'homme avec l'excellence de la création.
La seconde doctrine, nommée optimisme absolu, est propre à Malebrancbeet à Leibniz qui, en combattant la liberté d'indifférence admise en Dieu par Descartes, sont tombés dans l'erreur contraire, le déterminisme absolu 2.
1. « Dieu a vu toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient trèsbonnes (Genèse, I, 31), parce que lui seul en avait fait toute la bonté, et non-seulement la perfection et la fin, mais encore le commencement. » (Bossuet, Elévations à Dieu sur les mystères, III, n.)
2. L'analogie des deux systèmes est signalée par Leibniz lui-même dans sa Théodicèe (II, 208; éd. Marion, p. 175-176).
Malebrauche impose à Dieu la nécessité morale de produire l'œuvre la plus parfaite par la simplicité des moyens en y joignant l'hypothèse des causes occasionnelles, et croit par là avoir réponse à tout. Fénclon, d'accord avec Bossuet1, réfute cette doctrine dans la lettre que nous avons déjà citée : « Rien n'est plus faux que ce que j'entends dire : savoir, que Dieu est nécessité par l'ordre, qui est lui-même, à produire tout ce qu'il pouvait faire de plus parfait. Ce raisonnement irait à prouver que Dieu n'a pu se retenir en rien dans la création de son ouvrage, qu'il ne l'a fait avec aucune liberté, qu'il a été assujetti à le faire tout entier d'abord, et même à le faire dès l'éternité, etc. »
D'après Leibniz (Thëodicéc, I, 8; éd. Marion, p. 59), « Dieu n'a pu créer que le meilleur des mondes possibles, à considérer l'ensemble de son existence progressive et sans fin. » Cette doctrine, jointe à l'hypothèse de Y harmonie préétablie (qui correspond à l'hypothèse des causes occasionnelles de Malebrancbe), paraît difficile à concilier avec la liberté de Dieu et celle de l'homme. La réfutation que Fénelon fait de Malebrancbe vaut également contre Leibniz qui abuse du principe de raison suffisante. M. Th. H. Martin lui oppose ces deux arguments : 1° Si Dieu ne peut créer que le meilleur des mondes possibles, comme au delà d'une perfection finie il y a toujours la possibilité d'une perfection plus grande, il n'y a aucun monde que Dieu puisse créer. 2° La conception du meilleur des mondes possibles implique contradiction : comme chaque terme de la série des mondes possibles est susceptible de plus et de moins, la série elle même est essentiellement indéfinie-, par conséquent, elle ne peut pas contenir un dernier terme qui soit supérieur à tous. — En outre, le désir de démontrer sa doctrine a conduit Leibniz à abuser du principe de raison suffisante en essayant de tout expliquer et de tout justifier, à confondre le domaine
1. « 0 loi suprême! 0 cause des causes! supérieur à vos ouvrages, maître de votre action, vous n'agissez hors de vous qu'autant qu'il vous plaît. Tout est également rien devant vos yeux; vous ne devez rien à personne, vous n'avez besoin de personne; vous ne produisez nécessairement que ce qui vous est égal; vous produisez tout le reste par pure bonté, par un commandement libre; non de cette liberté changeante et irrésolue qui est le partage de vos créatures, mais par une "éternelle supériorité que vous exercez sur les ouvrages qui ne vous font ni plus grand ni plus heureux, et dont aucun ni tous ensemble n'ont droit a l'être que vous leur donnez. » (Bossuet, Elévations à Dieu sur les mystères, III, m.)