RAPPORTS DE LÀ MORALE ET DE LA PSYCHOLOGIE
des habitudes appelées bonnes mœurs ou vertus. En tant qu'elle forme ainsi notre caractère et qu'elle corrige nos défauts, la Morale est l'art d'acquérir de bonnes mœurs (définition qui explique l'étymologie du mot Morale, en latin, Moralis disciplina). 2° L'homme aspire au bonheur qui ne consiste pas dans des plaisirs passagers, quelque vifs qu'ils soient, mais dans un contentement calme et constant où l'on trouve sans cesse de nouvelles jouissance? La vertu est la principale condition du bonheur. Par suite, en tant qu'elle nous enseigne à arriverai! bonheur par la vertu, la Morale est l'art d'être heureux '. 3° La vertu étant le principe dont le bonheur est la conséquence, on dit, en exprimant leur union : la Morale est l'art de bien vivre.
La liaison qui existe entre les définitions de la Morale correspond à la liaison des idées qui en sont les fondements. 1° Le bien est la perfection de la nature humaine, l'accomplissement de sa destinée. 2° Le devoir consiste à faire librement le bien. 3° La vertu est l'habitude d'accomplir son devoir. 4° Le bonheur est la conséquence de la vertu.
En résumé, la Morale est une science, parce qu'elle implique la connaissance de certains principes, et un art, parce qu'elle implique la pratique de certains préceptes. Elle apprend à l'homme à se gouverner comme il convient à un être raisonnable, à régler ses sentiments, ses pensées et ses volontés, et à soumettre à son âme le corps qui lui sert d'instrument.
Lire Charles, Lcct. de phil., II, p. 168-176 ; Janet, Elcm. de morale, ch. I, § 2.
Division et méthode de la Morale.
Rapports de la Morale et de la Psychologie.
251 . En quoi la Morale suppose-t-elle la Psychologie ? (5 mai 1870.)
Dissertation. Comme la Logique, l'Esthétique et les autres parties de la philosophie, la Morale suppose la Psychologie. Pour déterminer leurs rapports, il faut examiner quelles sont les principales questions de la Morale et quelles données l'expérience et la raison fournissent pour les traiter.
La Morale se divise en deux parties, la Morale théorique
1. Leibniz : « La sagesse est la science du bonheur. » Cf. S 25 i.
qui étudie la nature, la valeur et l'origine des principes moraux, et la Morale pratique qui les applique à toutes les ■ circonstances de la vie.
La Morale théorique ou Morale générale établit les principes suivants. 1° Le bien en soi, le bien naturel de l'âme humaine consiste dans la perfection de son essence, dans la réalisation de la destinée indiquée par sa nature, c'est-à-dire dans le développement régulier et harmonieux de ses facultés. 2° Le devoir ou la loi est l'obligation morale de faire volontairement le bien en soi. 3° Le bien moral, la moralité ou la vertu est l'accomplissement du devoir. 4° Par ie bien moral, l'homme acquiert du mérite, c'est-à-dire augmente sa valeur morale. 5° Par le mérite, il se rend digne du bonheur qui constitue la sanction morale du devoir. — Dans cette théorie, les notions premières de bien en soi, de devoir, de bien moral, de mérite et de sanction, étant absolues et universelles, proviennent de la raison. On constate leur existence et leur valeur par l'observation intérieure dont les résultats sont contrôlés, complétés et confirmés par l'observation extérieure appliquée aux actions et au langage des autres hommes. Ensuite on analyse ces mêmes notions, on les explique et on les discute à l'aide du raisonnement. — Après avoir ainsi établi les conditions rationnelles de la Morale théorique, on en détermine les applications; sachant que le b'.en naturel de l'âme humaine consiste dans le développement régulier et harmonieux de ses facultés, on examine comment et dans quelles limites ce développement peut être réalisé. Ici la Psychologie nous apprend quelles sont les fonctions et les lois de l'intelligence, de la sensibilité et de la volonté, et comment le corps leur sert d'instrument (cf. 254). Les notions de devoir, de droit, de bien moral, de mérite et de sanction morale donnent lieu à des études analogues : il faut examiner quelle est la nature de l'agent qui connaît, qui aime et qui veut le bien, quelle puissance il trouve dans sa liberté pour l'accomplissement du devoir (cf. 278), etc. Car on ne rédige pas des prescriptions pour un être abstrait, comme le sage des Stoïciens et de Kant, mais pour un être concret et réel, pour l'homme tel que le montre l'expérience de la vie.
La Morale pratique ou Morale particulière applique les principes de la Morale théorique aux rapports de l'homme avec lui-même, avec ses semblables et avec Dieu. — 1° Morale individuelle. Le devoir de l'homme est de respecter et de développer
RAPPORTS DE LA MORALE ET DE LA THÉOD1CÉE. 233 en lui-même ce qui fait l'essence humaine et constitue sa dignité nielle, la liberté unie à l'intelligence et à l'amour. Pour aiéduire les conséquences de ce principe, il faut, connue dans la théorie du bien en soi, consulter la Psychologie, el même, en traitant de l'intelligence, faire quelques emprunts à la Logique el à l'Esthétique (cf. 286). — 2° Morale sociale. Le devoir de l'homme est de i dans ses semblables le développement
de l'essence humaine et d'y concourir selon son pouvoir. Ce principe est corrélatif au précédent et s'appuie également sur la Psychologie.— 3° Morale religieuse. Le devoir est de respecter et d'aimer Dieu, comme le législateur et le juge des êtres raisonnables, comme la source de la perfection morale, de la justice d de la béatitude. Ici il faut s'élever de la connaissance de l'homme à celle de Dieu pour déterminer leurs rapports, et compléter la Psychologie par la Théodicée (cf. 252).
Pour conclure, la Morale est une science qui emploie concurremment la méthode expérimentale et la méthode démonstrative: par la première, elle emprunte à l'observation psychologique la connaissance de l'agent moral pour lequel elle rédige ses prescriptions; par la seconde, elle définit et développe les notions rationnelles sur lesquelles elle s'exerce, puis elle en tire les conséquences et les applications.
Lire Janet, Èlèm. de morale, ch. I, § 2.
Rapports de la Morale et de la Théodicée.
252. Des rapports de la Morale et de la Théodicée. (22 août 1868.)
253. Peut-on séparer la Morale de la Théodicée? ,(21 juillet 1874.)
Dissertation. Étudiée dans ses principes, la Morale part de la Psychologie et aboutit à cette partie de la Métaphysique qui traite de Dieu et que l'on nomme Théodicée. De là résultent les rapports de ces deux sciences.
Pour déterminer ces rapports, résumons d'abord les principes de la Morale. 1° Le bien en soi ou bien naturel de l'âme humaine consiste dans la perfection de son essence, dans la réalisation de la destinée indiquée par sa nature, c'est-à-dire dans le développement régulier et harmonieux de ses facultés. .° Le devoir est l'obligation morale de faire volontairement le bien. 3° Le bien moral, la moralité ou la vertu est
l'accomplissement du devoir. 4° Par le bien moral, l'homme acquiert du mérite, c'est-à-dire augmente sa valeur morale. 5° Par le mérite, il se rend digne du bonheur, qui constitue la sanction du devoir. — Pour établir la théorie de ces principes, la Morale a besoin du concours de la Psychologie et de la Théodicée. Elle emprunte à la Psychologie la connaissance de l'âme humaine (cf. 251). Elle emprunte à la Théodicée la connaissance de la Cause première qui est la raison d'être de l'àme humaine. En effet, elle ne se borne pas à poser les principes que nous venons d'énumérer et à en tirer les conséquences pratiques. Son œuvre propre est d'étudier ces principes, d'en établir la nature, l'origine et la valeur, par l'analyse des idées rationnelles qu'ils contiennent. Or, quand elle approfondit la nature, l'origine et la valeur réelle de ces idées, elle est obligée de remonter à la Théodicée et, selon l'expression de Bossuet, de s'élever de la connaissance de l'homme à celle de Dieu. Il est aisé de démontrer cette vérité. 1° Par le développement régulier et harmonieux de ses facultés, l'àme humaine réalise le bien en so>, le bien propre à sa nature, la perfection de son essence, sa destinée. Or, n'ayant pas sa raison d'être en elle-même, elle lient évidemment de Dieu ses facultés; par suite, elle tient aussi de lui ce qui correspond à l'exercice de ses facultés, son bien naturel, sa perfection, sa destinée. Par la conception de cette vérité, elle est conduite à reconnaître que Dieu est la source de toute excellence l, le principe suprême de la personnalité morale d'où découlent ses devoirs et ses droits, le type absolu de la justice et de la sainteté. 2° La raison impose à la volonté l'obligation morale de faire le bien; or l'autorité de ce commandement, étant absolue et universelle, suppose un principe supérieur, comme toute loi suppose un législateur. A ce
1. « On peut distinguer deux sortes de rapports, des rapports de grandeur et des rapports de perfection, des vérités spéculatives et des vérités pratiques, des rapports qui n'excitent par leur évidence que des
{'ugemeuts, et d'autres rapports qui excitent encore des mouvements. )euxfois deux font quatre; c'est un rapport d'égalité en grandeur: c'esj une vérité spéculative qui n'excite point de mouvement dans l'àme, ni amour, ni haine, ni estime, ni mépris, etc. L'homme vaut mieux que la bête; c'est un rapport d'inégalité en perfection qui exige non-seulement que l'esprit s'y rende, mais que l'amour et l'estime se règlent par la connaissance de cette vérité. Dieu renferme en lui tous les rapports de perfection. Or, il connaît et il aime tout ce qu'il renferme dans la simplicité de son être. Donc il estime et il aime toutes choses à proportion qu'elles sont aimables et estimables. » (Malebranche, Entretiens sur la Métaphysique, VIII.)
RAPPOKTS DE LA MORALE ET DE LA THÉODICÉE. 23o
poinl de vue, obéir au devoir, c'est obéir à la volonté de Dieu, c'esl se conformer à l'ordre universel qu'il a établi en créant le monde. 3° Par la vertu, l'âme humaine se rend digue du bonheur : or elle n'en jouit dans cette vie que d'une manière trèsincomplète; elle est donc amenée à concevoir que cette sanction, étant souverainement juste, doit être réalisée dans une autre vie par Dieu même et elle l'attend de lui avec confiance.
De là résultent les rapports de la Morale et de la Théodicée. La Morale donne à la Théodicée la preuve de l'existence de Dieu considéré comme souverain législateurs souverain juge. La Théodicée communique à la .Morale. son caractère religieux; elle donne à la règle reconnue comme obligatoire par notre raison une autorité souveraine et une sanction suprême en nous montrant dans l'Être premier la source de la perfection, de la justice et de la béatitude, parce qu'il contient au premier degré les qualités effectives des êtres. Le perfectionnement moral n'est donc que ia participation progressive de la nature humaine à l'excellence divine, ce que Platon nomme l'imitation de Dieu, et Bossuct, la conformité de l'âme avec Dieu (cf. 23i).
Quoique la Morale soit liée à la Théodicée, elle en est séparée en ce sens qu'elle forme une science à part et que les devoirs individuels et sociaux ne doivent pas être absorbés dans les devoirs religieux. Cependant la Morale n'est pas séparée de la Théodicée dans le sens où l'entend une école contemporaine, qui s'appelle YÉcole de la morale indépendante. D'après elle, la Morale et le Droit ont un fondement indépendant de toute croyance à l'existence de Dieu et à la vie future, savoir le principe de la dignité personnelle ainsi formulé : Respecte en toi et en autrui la dignité de l'homme. On oppose à cette théorie le dilemme suivant : ou ce principe est donné par la raison, et il faut avec elle chercher dans la participation de l'homme à l'ordre intelligible et divin la cause de l'inviolabilité de la \ ersonne humaine; ou ce principe n'est qu'un fait, et il est sans autorité : car un fait nous montre ce qui est, non ce qui doit être. Dans la réalité, l'expérience nous apprend que la personne humaine est tantôt respectée, tantôt violée ; elle ne nous fournit aucune règle, elle ne nous donne pas les idées de di voir et de droit. D'un autre côté, il est impossible de rendre la pratique indépendante de la théorie. Le Matérialisme et le Positivisme ne peuvent avoir la même morale que le Spiritualisme. Op. en trouve la preuve dans les doctrines professées par les sectes socialistes de notre siècle.