‹ Traité théorique et pratique de la dissertation philosophiqueChapitre 151 sur 189 · BIEN EN SOI · texte numérisé non relu

BIEN EN SOI

absolue. Je suis ainsi amené à reconnaître qu'il y a au-dessus du bien moral une autre espèce de bien, qui est le bien naturel

d l'homme, le bien en soi ou le b:cn absolu. Pour trouver en quoi il consiste, il est nécessaire de considérer successivement les deux substances dont l'union constitue l'homme dans la vie actuelle, le corps et l'âme.

Quand nous étudions le corps humain, notre raison conçoit que tous les organes ont chacun une lin, et l'observation nous montre qu'ils remplissent en effet chacun une fonction spéciale, comme la digestion, la circulation du sang. Le système qu'ils forment par leur corrélation a lui-même une lin à laquelle tous concourent par leur action générale, Gn qui est la nutrition et la conservation de l'ensemble. En outre, le corps subit insensiblement des changements successifs dont le but est d'acquérir peu à peu une forme déterminée, de telle sorte que, lorsqu'il l'a complètement acquise, il entre dans un déclin •qui se termine par la mort. Dans celte étude, notre raison ue se borne pas à appliquer le principe des causes finales d'abord à chaque partie de l'orgunisme, puis à l'organisme entier ; elle juge encore qu'il y a bien quand chaque partie remplit sa fonction, quand l'organisme entier se nourrit et se conserve, quand l'évolution vitale s'accomplit régulièrement. Celte conception peut se résumer eu cette définition : Le bien naturel du corps est l'accomplissement de la fin qui répond à son organisation, le développement régulier et harmonieux de ses aptitudes. Il y a ordre quand ce développement est réalisé ; et désordre, quand il est entravé par l'action d'une cause extérieure.

Cependant le corps ne vil pas pour lui-même. Les fondions vitales, comme la nutrition, sont subordonnées aux fondions de relation qui, par les organes des sens et du mouvement, servent à l'âme pour connaître les objets extérieurs et pour exercer sur eux sa force motrice : or si les premières sont indépendantes de la volonté, les secondes y sont soumises. Il en résulte que la fin du corps est de servir d'instrument à l'âme en lui fournissant les conditions physiologiques actuellement nécessaires à l'exercice de ses facultés. C'est donc l'âme qui constitue la partie essentielle de l'homme.

Le bien naturel de l'âme humaine se détermine, comme celui du corps, à l'aide de deux principes rationnels : le bien d'un être est l'accomplissement de sa fin, et la fin d'un être est l* développement de son essence. En analysant l'idée que l'âme acquiert d'elle-même par l'expérience de la vie spirituelle,

on est conduit à reconnaître qu'elle est une force ml a conscience j d'elle-même, qui agit sans cesse en elle ou hors d'elle, qui sans j cesse tend à agir et qui est tout entière dans chacun de ses actes. On y distingue trois facultés principales, la sensibilité, l'intelligence et la volonté. Pour en trouver la vraie nature, il faut considérer leurs opérations propres, telles que nous les révèle l'observation psychologique. La fonction de Ylntclltgence est de connaître en s'élevant des choses variables et particulières que perçoit l'expérience aux choses invariables et générales dont la raison conçoit les principes, c'est-à-dire aux essences des êtres et à leurs rapports; son bien est donc la vérité. La fonction de la sensibilité est de nous faire éprouver pour les autres êtres un attrait proportionné à leur degré de perfection, c'est-à-dire à leurs qualités physiques, intellectuelles et morales, dont on voit croître le nombre et l'intensité quand on parcourt l'échelle des êtres, en passant du minéral au végétal, du végétal à l'animal, de l'animal à l'homme, et dans l'homme de la vie sensitive à la vie raisonnable; le bien de la sensibilité est donc l'amour de la perfection et Yamour de la beauté, qui est l'expression de la perfection sous une forme sensible. La fonction de la volonté est d'exercer pleinement l'activité qui fait le fonds de notre être en subordonnant le corps à l'âme et l'instinct à la liberté; le bien de la volonté est donc la liberté, non la simple faculté de prendre une détermination, mais l'habitude d'agir d'après les principes de la raison, habitude qui constitue la personnalité. — Quoique la sensibilité, l'intelligence et la volonté aient chacune une fonction distincte, toutes les trois concourent à une action commune dont leur accord et leur équilibre font l'ordre et l'excellence. D'ailleurs, comme elles ne manifestent que successivement leurs diverses aptitudes, la vie de l'âme a son évolution comme la vie du corps : elle débute par la sensation et l'instinct, elle exerce ensuite son activité créatrice par l'imagination, le sentiment et la volonté, puis par la raison, l'amour et la liberté ; enfin elle conserve par la mémoire et l'habitude ce qu'elle a précédemment acquis. Celte analyse nous conduit à cette définition: Le bien naturel de l'âme est le développement régulier et harmonieux de ses facultés K C'est le bien naturel de l'ame, parce qu'il est la plénitude de son activité naturelle. Il est propre à l'individu parce qu'il est le développement de son essence propre, et il est commun à tous les hommes, parce 1. Janet, Morale, p. 73.

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