‹ Traité théorique et pratique de la dissertation philosophiqueChapitre 152 sur 189 · BIEN' EN SOI · texte numérisé non relu

BIEN' EN SOI

que tous ont une essence commune qui est le fondement de leur fraternité ; il déûnit donc aussi la destinée du genre humain. Il représente la perfection ou l'idéal, c'est-à-dire la nature humaine portée au plus haut degré de plénitude, par conséquent quelque chose d'infiniment supérieur à ce qui est. 1! est encore appelé bien en soi et bien absolu, parce qu'il a une valeur intrinsèque et effective, qu'il ne dépend pas de nos passions et de notre intérêt, qu'il est la raison d'être de la loi morale et du plaisir au lieu d'en être le résultat. Il fait ainsi partie de l'ordre universel établi par Dieu qui, en donnant à chaque être sa nature, lui a par cela même donné I sa destinée et son bien. Il est donc l'accomplissement de la volonté divine, qui ne peut être que l'amour du bien ; il unit l'homme à Dieu comme il l'unit à l'humanité. Cette analyse peut se résumer en ces deux définitions. « 1° Le bien en soi est le développement régulier et harmonieux des facultés de l'homme. 2° Le bien moral est la volonté | d'accomplir le bien en soi par respect pour son caractère obli- 1 gatoire. » Il résulte de là que le bien en soi est objectif, parce qu'il consiste, à atteindre une fin déterminée ; et que le bien moral est subjectif, parce qu'il consiste dans l'intention de l'agent. Cette distinction est importante ; l'agent ne peut pas toujours connaître le bien en soi et l'accomplir ; mais il peut toujours le vouloir et s'y appliquer selon ses forces et dans la mesure où il le connaît. C'est par là qu'il mérite ou démérite, 1 qu'il se rend digne des récompenses ou des peines qui sont la sanction de la loi morale.

Cette distinction du bien en soi et du bien moral a été méconnue par les Stoïciens et par Kaut. Ils ont parfaitement décrit les caractères du devoir, mais ils n'en ont pas défini l'objet, qui est l'accomplissement du bien en soi ; pour employer une expression scolastique, ils ont déterminé la forme du devoir, ils n'en ont pas déterminé la matière (cf. 255), comme l'a démontré Jouffroy dans son Cours de Droit naturel, et après lui M. Janet dans sa Morale.

III. Outre le bien en soi et le bien moral, il y a une troisième espèce de bien, savoir, le bien sensible ou le bonheur, qui est la conséquence des deux autres. Chaque fois que l'homme fait un acte conforme au bien en soi ou au bien moral, il éprouve du plaisir, et l'ensemble des plaisirs qu'il peut ainsi goûter constitue le bonheur. Épicure s'est trompé à cet égard en donnant pour fondement à sa morale l'intérêt, c'est-à-dire

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la recherche du bonheur, abstraction faite du bien en soi et du bien moral qui en sont les principes (cf. 263).

Pour conclure, si l'on veut indiquer ce qu'il y a de commun dans les trois espèces de bien, on peut dire que la perf de l'essence humaine, lorsqu'elle est réalisée, constitue le bien en soi; lorsqu'elle est connue, aimée et voulue, le bien inoral; lorsqu'elle est sentie, le bien .sensible ou bonheur.

Remarque. Le Bien a des analogies avec le Vrai et le Beau. Par suite, certains philosophes ont confondu ces trois choses : ainsi Wollaston a soutenu que la vertu consiste dans l'affirmation de la vérité ; Platon a identifié le Bien avec le Beau en les unissant dans un seul mot, xô *aï.o*àya!bôvt et sa doctrine sur ce point a été suivie par les Stoïciens. Il importe donc de distinguer ces trois choses avec précision, comme l'a fait V. Cousin dans son livre du Vrai, du Beau et du Bien, et après lui M. Janet dans sa Morale (I, vi).

1° Objectivement, au point de vue de la métaphysique, le vrai, est ce cjui est, la réalité, c'est-à-dire l'ensemble des êtres et des lois qui les régissent (cf. 96) ; subjectivement, au point de vue de la logique, le vrai est la conformité de la pensée à son objet (cf. 141). Quand l'intelligence perçoit la réalité, elle l'affirme nécessairement (cf. 144); mais cette intuition n'impose rien à la volonté (p. 234, note 1). — Objectivement, le bien est la perfection de l'essence des choses qui impose à l'agent libre la loi morale, c'est-à-dire qui commande à la volonté sans la contraindre. Subjectivement, le bien est la conformité de la volonté à la loi morale. — Les vérités scientifiques sout spéculatives; les vérités morales sont pratiques.

2° Objectivement le beau est l'union de l'intelligible et du sensible, l'idée manifesté: par la forme, l'invisible exprimé par le visible (cf. 92). L'art va de l'idée générale et abstraite à la forme individuelle et concrète, qui est la condition essentielle de la beauté, tandis que la vertu fait servir nos organes, notre vie, nos facultés, à réaliser en nous l'idéal de la personne humaine. Enfin, le beau est impersonnel et extérieur, tandid que le bien est personnel et intérieur. — Subjectivement, le sentiment esthétique est l'émotion agréable que le beau produit en nous (cf. 92) ; mais le beau moral ne nous touche que parce que nous ne sommes pas chargés de le réaliser. Au contraire, le sentiment moral est l'émotion noble, mais pénible, quel* détermine en nous la conscience de notre responsabilité quand J nous concevons un devoir à accomplir (cf. 274).

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