‹ Traité théorique et pratique de la dissertation philosophiqueChapitre 153 sur 189 · OBLIGATION MORALE · texte numérisé non relu

OBLIGATION MORALE

II. THÉORIE DU DEVOIR ET DE L'INTÉRÊT. Nature et fondement de l'obligation morale.

255. De l'obligation morale. En quoi elle consiste et ce qu'elle produit en nous. (16 août 1866; 27 juillet i872.)

Dissertation. Pour que la morale soit possible, il faut que l'homme remplisse deux conditions, qu'il soit libre et qu'il ait une règle de conduite. La morale emprunte à la psychologie la connaissance de la liberté. Il lui appartient de résoudre ces doux questions: « 1° Y a-t-il pour l'homme une règle obligatoire ? 2° S'il y en a une, quelle est-elle ? »

Qu'il y ait pour l'homme une règle obligatoire, c'est un fait dont la réalité nous est attestée par notre expérience personnelle et par les croyances des autres hommes, par la distinction du bien et du mal, par les idées de devoir, de vertu, de mérite, par les sentiments de remords et de satisfaction, par les peines et les récompenses. Il reste à déterminer quelle est cette règle. Pour résoudre cette question, il faut passer en revue les motifs de nos actions et trouver quel est celui qui réunit les caractères d'une règle universelle et obligatoire, en même temps qu'il explique les faits de la vie morale.

Prenons un exemple : un ami me demande de lui rendre un service, par exemple, de l'aider dans une affaire. Je m'empresse de lui accorder mon concours. Je puis agir par sentiment, par intérêt ou par devoir.

Si j'agis par sentiment, j'éprouve de la sympathie pour le caractère de mon ami ou je suis ému par son embarras. Cette sympathie et cette émotion dépendent des circonstances, delà disposition d'esprit où je me trouve, etc. Le sentiment est donc une chose inégale et variable. Je prends pour règle : a Rends service à ton ami, parce que tu sympathises avec lui; » cette règle n'a rien d'obligatoire ; il n'y a pas nécessité morale de subordonner {'amour de soi à la sympathie.

Si j'agis par intérêt (motif qu'on nomme encore amour de soi, égoïsme, plaisir, utilité), je calcule ce que me coûtera le service qui m'est demandé et ce qu'il me rapportera. Je promets d'accorder mon concours ou d'accomplir un travail à la condition que mon ami s'engage de son côté formellement ou tacitement à me procurer un plaisir égal à la peine que je prends. rniL. lév. 11

2î2 MORALE.

Je me détermine d'après cette maxime : « Rends service à ton ami, parce que cela t'est utile. » Elle n'a rien d'obligatoire ; je puis m'exempter de l'acte en renonçant à l'avantage qu'il aura pour moi. D'ailleurs l'utilité de mon action ne sera certain* que quand elle aura produit toutes ses conséquences. Ce n'est donc pas là une règle absolue et universelle, telle qu'elle serve de fondement à la morale.

Si j'agis par devoir, je raisonne ainsi: « 1° Le bien naturel de i 'homme est de développer en lui-même ce qui constitue l'essence humaine et d'y concourir clans ses semblables. L'amitié en est une des conditions; or elle implique un engagement tacite entre deux hommes de se rendre de mutuels services, en sorte que l'un puisse compter sur l'autre; donc il est b:en en soi de rendre service h un ami. 2° Puisqu'il est bien en soi de rendre service à un ami, je suis tenu, en ma qualité d'être libre et intelligent, d'accomplir cet acte, quelles qu'en soient pour moi les conséquences ; c'est une ohligation morale, une loi, un devoir.-» Si j'examine les caractères de ce devoir, je conçois qu'il est absolu ; il me détermine par l'idée d'un objet supérieur à mes dispositions, et cela immédiatement, sans considérer les conséquences de l'action, comme les considère l'amour de soi. Par suite, il est universel, il commande la même chose à tous les hommes dans les mêmes circonstances. Il constitue ainsi une règle constante de conduite à laquelle il faut subordonner le sentiment et l'intérêt; il est donc le vrai principe de la morale, lors même qu'il est méconnu ou mal interprété (cf. 272).

11 résulte de cette analyse que le devoir constitue un rapport entre deux termes, dont l'un est l'objet ou le but, savoir le bien en soi, la perfection de l'essence humaine; et l'autre est le sujet ou l'agent, savoir l'être libre et raisonnable, la personne morale. Ce rapport est déterminé par la nature de l'objet et par celle du sujet. L'objet est absolu et universel ; il communiqueses caractères au devoir. Le sujet est raisonnable et libre : pur sa raison, il conçoit que le bien en soi consiste à développa l'essence humaine et à acquérir ainsi la perfection qui lui est propre ; par sa liberté, s'il est réellement libre, s'il est maîtrl de lui, s'il commande à ses appétits et à ses passions, il conforme ses résolutions à sa raison ; par suite, il ne peut concevoir le bien naturel de l'essence humaine sans vouloir en même temps le réaliser autant qu'il est en lui. Cette nécessité morale s'appelle obligation morale, parce qu'elle établit entre le bien

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