OBLIGATION MORALE
en soi et l'agent une liaison qui implique la liberté et la raison, tandis que Yobligat ion juridique implique la faculté de coercition ; ou loi morale, parce qu'elle est une règle obéie à cause du respect qu'elle inspire, tandis que la loi civile est une règle obéie à cause de la sanction pénale qui y est attachée ; ou devoir, parce qu'elle commande ce que l'agent doit faire, tandis que la loi physique consiste clans ce que l'agent fait. Eufin, si l'on remonte île l'essence humaine à l'essence divine qui est son principe, l'obligation morale devient l'obl'gation religieuse qui relie l'homme à Dieu considéré comme souverain législateur et souverain juge.
Kantj dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, a fort bien décrit les caractères de l'obligation morale ; il la définit la nécessité de faire une action par respect pour la loi : mais il la réduit à une forme vide en affirmant qu'elle commande sans égard à aucun but ; il méconnaît ainsi sa condition "exprimée ou sous-entendue, Y accomplissement du bien en soi (cf. 254). En effet, toute détermination morale comprend deux jugements : « Telle action est ton devoir ; fais cette action parce que c'est ton devoir. » Pour connaître quelle action est un devoir, il faut considérer le but à atteindre et les circonstances particulières qui le déterminent; il faut, s'il y a conflit entre deux devoirs, discerner quel est le plus important. Tant que la conscience n'a pas prononcé sur ce point, la volonté n'a pas d'objet, et sa décision est complètement arbitraire :
Sic volo, sic jubeo; sit pro ratione voluntas.
La théorie de Kant étant incomplète, il faut reconnaître que, comme nous l'avons expliqué, l'obligation morale est un rapport entre le bien en soi et l'agent raisonnable cl libre qui se reconnaît comme chargé de le réaliser. Elle a deux conséquences principales. 1° Le bien moral est l'intention de faire son devoir tel qu'on le connaît et dans la mesure où on le peut. Il se formule par ce proverbe populaire : « Fais ton devoir ; advienne que pourra;» c'est-à-dire : « Fais ton devoir sans tenir compte des conséquences agréables ou désagréables que l'action peut avoir pour toi. » 2° L'habitude d'obéir avec intelligence et avec amour à la loi morale constitue la vertu dont la grandeur mesure le mérite et constitue le seul élément de bonheur qui soit en notre pouvoir.
Lire Janet, Élém. de morale, ch. V ; Bouillet, D. des sciences, art. Devoir ; Charles, Lect. dephil., II, p. 223-244.
Principe de la loi morale.
256. Préciser le sens scientifique du mot loi. Montrer ce qu'est la loi : 1° dans le monde physique ; 2° dans le monde moral, (il août 1866.)
Plan. Exister, c'est agir, c'est produire des phénomènes d'une manière déterminée qu'un nomme règle, loi. Par suite, tous les êtres agissent suivant une loi qui varie pour chacun selon ses propriétés ou ses facultés.
Dans le monde physique, qui se compose des corps, la loi physique est la manière iixe dont une cause produit son effet. Dans les sciences positives, la loi est la condition définie qui détermine invariablement la production d'un phénomène. Telle est la loi de l'attraction (cf. 206). L'agent n'étant pas libre, les mouvements qui se rapportent à cette loi s'accomplissent avec une régularité immuable et fatale, qui est la nécessité.
Dans le monde moral, qui se compose des âmes, il y a des lois psychologiques, logiques, métaphysiques, qui représentent également un ordre nécessaire et immuable. Quand de leur étude on passeà l'étude de la loi morale, qui est X obligation morale de vouloir le bien en soi (cf. 2ooj, on trouve que celle-ci se dislingue des précédentes par un caractère particulier: l'agen! étant libre, les actions qui sont conformes à celte loi ne s'accomplissent pas par nécessité, puisque cette loi peut être violée, mais par respect pour cette loi; aussi ne représente-t-elle pas ce que les hommes font, mais ce qu'ils doivent faire ; c'est pour cela qu'on la nomme le dceo'r: elle s'impose à l'agent raison-' nable et libre qui, dès qu'il commaude à ses appétits et à seai passions, ne peut concevoir son bien naturel sans vouloir lel réaliser : c'est là le fondement de l'obligation morale.
Si l'on cherche la raison commune des lois scientifiques eli de la loi moral; on la trouve dans l'intelligence et la puissance de [lieu qui, en donnant aux êtres leurs propriétés ou leurs) facultés, leur a par cela même donné les lois qui s'y rapportent.] Il en résulte que ia loi morale peut s'appeler aussi loi natuA relie, parce qu'elle est fondée sur la nature de l'homme consi-j déré comme être raisonnable et libre ; et loi divine, parce qu'elle, a Dieu pour auteur suprême, en tant qu'il a créa ; l'homme avec la raison et la liberté. C'est à ce point de vue, que Montesquieu a dit : « Les lois, dans la signification la plus},
MOTIFS DE NOS ACTIONS. 2'i5
étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature, des choses... Il y a donc une raison primitive, et les ' s sont les rapports qui se trouvent entre elle et les différents êtres, et 1rs rapports de ces divers êtres entre eux. »
Lire Charles, Lect. de phil, II, p. 223-220; Bouillet, D. des sciences, art. Loi; Janet, Èlém. de morale, ch. V, § 2.
Les divers motifs de nos actions.
257. Tous les sentiments du cœur humain se ramènentils à Y amour-propre, comme l'a pensé La Rochefoucauld? (5 août 1873.)
Plan. L'homme peut se déterminer par trois motifs, le sentim nt, l'intérêt, le d voir. Le Chrêmes de Térence, qui prend part au chagrin de son voisin, agit par sympathie (Homo sum: humani nihil a me alienum puto). Un négociant règle sa conduite sur son intérêt bien entendu. Le dévouement de Léonidas pour sa patrie et celui du chevalier d'Assas pour ses compagnons d'armes ont été inspirés par le devoir (cf. 255).
La distinction de ces trois motifs n'est pas admise par les moralistes qui professent le système de l'intérêt personnel ou de l'intérêt bien entendu. Ils ramènent tous les sentiments du cœur humain à V amour-propre, .comme l'a fait La Rochefoucauld dans ses Maximes : « Toutes les vertus vont se perdre dans Y intérêt comme les fleuves dans la mer. » D'après lui l'amitié, la reconnaissance, la honte, la libéralité, etc., n'ont jamais pour objet que les avantages extérieurs qu'elles nous procurent.
Cette doctrine se réfute par les considérations suivantes. 1° L'expérience nous apprend que nos sentiments dérivent de d u\ penchants principaux : l'amour de soi, qui nous porte à faire les actes nécessaires à notre conservation ; la sympathie, source des affections bienveillantes et désintéressées qui nous portent à nous occuper des autres hommes. 2° Le sentiment, l'intérêt et le devoir sont d'accord dans beaucoup d'actes; par suite, ils concourent à nous y déterminer. Il n'est donc pas légitime d'affirmer a priori que nous écoutons un seul motif à l'exclusion des deux autres : une observation impartiale peut seule décider cette question. 3° Certains actes sont évidemment déterminés par le sentiment ou par le devoir seul à l'exclusion
de Vintérêt, comme nous l'avons montré par les exemples cités ci-dessus.
Lire Janet, Élèm. de morale, cli. IV, § 2 ; Douillet. D. des sciences, art. Amour de soi, Sympathie, Amitié.
Principe du plaisir.
258. Quelle différence y a-t-il entre le plaisir et Vintérêt? Donner des exemples. (25 juillet 1874.)
Plan. Au début de la vie morale, l'homme est excité à exercer son activité par les besoins du corps et par les tendances qui le portent à développer les facultés de son âme. La satisfaction de ces besoins et de ces tendances a pour conséquences les émotions agréables qui leur correspondent (cf. 23).
Dès que la sensibilité est mise en jeu, la recherche du plaisir devient un principe, un mobile. Mais ce mobile est aveugle; les actes auxquels il entraîne peuvent avoir des suites funestes. Par exemple, si j'éprouve la sensation de la faim et que je prenne une nourriture saine et frugale, le plaisir qui en résulte est bon, parce qu'il se borne à la satisfaction d'un besoin naturel. Mais si, au lieu de consulter mon appétit, je me propose uniquement de me procurer un plaisir, je peux dépasser la mesure ou avoir recours à des mets trop savoureux, ce qui fatigue mon estomac ou m'expose aux maladies qu'amène l'intempérance ; dans ce cas, le plaisir que j'éprouve est mauvais, parce qu'il a pour suite la douleur. J'apprends ainsi qu'il vaut mieux suivre les préceptes de l'hygiène que céder à la gourmandise.
Comme nous venons de le voir, l'expérience enseigne à l'homme qu'il est profitable de ne pas se laisser entraîner sans réflexion par l'attrait des plaisirs, de considérer les suites de ses actions, d'en apprécier les avantages et les inconvénients, de s'abstenir d'uu plaisir pour éviter une douleur et de supporter une douleur pour obtenir un plaisir. Elle l'amène ainsi à prendre pour règle de sa conduite l'intérêt ou l'utilité) dont le principe consiste à rechercher la plus grande satisfaction possible des tendances égoïstes de la nature humaine, ou, ce qui en est la conséquence, la plus grande somme possible déplaisirs pendant la plus grande durée possible.
Le principe de l'intérêt dilfère du principe du plaisir en ce qu'il est réfléchi, qu'il calcule les conséquences probables des