PRINCIPE DE L'INTÉRÊT
intérêt personnel avec l'intérêt général des autres hommes ; par exemple, rendre des services [tour en recevoir à notre tour. — L'observation de ces deux préceptes conduit, ordinairement à faire les mêmes actions que le motif du devoir. S'en suit-il qu'on puisse, comme l'enseignent les promoteurs de la morale utilitaire, abolir toute distinction théorique entre Y intérêt bien idu et la vertu ? En examinant cette doctrine, on trouve qu'elle soulève deux objections :
1° Les législateurs, qui embrassent l'ensemble des rapports qu'ont entre eux tous les citoyens, peuvent, concilier l'intérêt personnel de l'individu avec l'intérêl général de l'État. Mais il ne s'en suit pas que, dans un grand nombre de cas, l'individu ne soit pas obligé de choisir entre son intérêt personnel et l'intérêt général de ses concitoyens. Il n'est donc pas toujours possible de concilier ces deux principes. Par suite, si l'on veut trouver un motif raisonnable de préférer l'un à l'autre, il faut s'élever au-dessus de l'utilité et consulter la loi morale.
2° Les auteurs des lois civiles et politiques, se plaçant au point de vue du droit et de la justice (cf. 289), commandent d'obéir à ces lois en y attachant une sanction pénale sans s'inquiéter de savoir si l'on y obéira par la crainte seule du châtiment ou par respect du devoir ou par amour des autres hommes. Cependant la distinction de l'intérêt bien entendu et du devoir conserve toute son importance dans la théorie et dans la pratique, comme il est facile de le reconnaître par les considérations suivantes. 1° La justice ne peut régner véritablement dans un État que si les lois écrites empruntent leur autorité à la loi morale, et non à une crainte servile. 2° La loi morale emprunte elle-même son autorité au respect qu'elle inspire, et non au plaisir ou à l'utilité que peut procurer l'observation de ses prescriptions. Si l'on agissait par un autre motif, on pourrait être conduit à violer la loi morale quand on croirait y trouver son profit.
La conclusion de cette discussion se trouve dans ce passage d'Horace (Ep., I, xvj, 52), dont le premier vers résume la doctrine des Stoïciens sur cette question (cf. 2C3) :
Oderunt peccare boni virtutis amore.
Tu nihil admittes in te formidine pœnœ : Sit spes fallendi : rniscebis sacra profanis.
Lire Janet, Élêm. de morale, ch. IV, § 3.
Comparaison de l'utile et de l'honnête.
263. Expliquer la différence de Y utile et de Yhonnête. (18 août 1860.)
Plan. A la distinction établie par les philosophes modernes entre l'intérêt personnel et le devoir (cf. 259-261) correspond la distinction établie par les philosophes anciens entre Yutile et Yhonnête.
L'utile est tout ce qui satisfait les besoins du corps et de l'âme et procure les plaisirs qui en résultent. 11 a pour but le bonheur. Mais, pour l'atteindre, il faut avoir un principe qui enseigne à choisir entre les plaisirs, qui leur soit supérieur pour les comparer et les juger. Ce principe ne peut se trouver dans les sensations mêmes, comme le prétend Épicure ; car, si l'on se borne à les consulter, toute préférence est arbitraire. Il est donc nécessaire d'avoir recours à la raison qui seule est capable de donner une règle véritable, c'est-à-dire une règle universelle et obligatoire. La recherche de cette règle nous conduit à l'honnête l.
V honnête est le bien moral, la vertu, la volonté d'observer la loi naturelle que nous connaissons par notre participation à la raison divine 2, l'intention de conformer nos actes à l'ordre universel dont notre destinée fait partie. Il a pour caractère d'être louable par lui-même, abstraction faite de toute utilité3. Il a pour conditiou le discernement des vrais biens: il assigne le premier rang aux biens de l'âme, qui sont les qualités naturelles de l'àme (la force, la dignité, etc.) ; le second, aux biens du corps, et le troisième, aux biens extérieurs, qui n'ont qu'une valeur relative, tandis que les biens de l'àme ont une valeur absolue et sont le vrai principe du bonliew'>. Il résulte de cette théorie que l'honnête comprend quatre vertus, la prudence, la justice, le courage, la tempérance (cf. 279).
Pour conclure, dans la comparaison entre l'honnête et l'utile,
1. Cf. Cicéron, De Offieiis, II; De Finibus bonorum et malorum, I. — 2. Cf. Cicéron, De Bepvblica, III, xvn : « Est quidem vera lex, recta ratio, naturœ congruens, diffusa in oranes, constans, sempiterna, qu;e vocetad officiumjubendo, vetando a fraude deterreat.» — 3. Cf. Cicéron, De Finibus, II, xiv : « Honestum id intellighuus quod taie est ut, detracla omni utilitate, sine ullis praemiis fructibusque, per seipsuui possit jure laudari. »— 4. Cf. Cicéron, Tusculanx mxstiones, V.
DIVISION DES DEVOIRS. 25i
il faut prendre pour règle : « Tout ce qui est honnête est en même lemps utile, el rien n'est utile s'il n'es! honnête l. »
lir.M. I. « Pour démontrer d'une manière complète que tout ce qui est honnête est utile et que tout ce qui est honteux est nuisible, il faut admettre l'immortalité de l'âme et le gouvernail ni de l'univers par Dieu. Far là nous comprenons que nous vivons dans la cité la plus parfaite, sous un monarque dont la sagesse os: infaillible, et la puissance inévitable, de telle sorte qu'il n'y a pas de bonne action sans récompense, ni de mauvaise sans châtiment. » (Leibniz, éd. Dutens, IV, p. 296.)
Rem. II. Comme le fait observer M. Janet dans sa Morale (p. 39), le mot honnête est équivoque. Tantôt il signifie le bien moral, qui est la conséquence du devoir. Tantôt il désigne les biens de l'âme : dans ce sens, il est le principe du devoir et correspond à ce que nous appelons le bien en soi.
Division des devoirs.
Devoirs positifs et devoirs négatifs. Devoirs stricts
et devoirs larges.
264. Qu'entend-on par devoirs positifs et par devoirs négatifs? En donner des exemples soit dans la Morale individuelle, soit dans la Morale sociale, soit dans la Morale religieuse. (19 novembre 18G8.)
Dissertation. L'homme n'a qu'un devoir général, vouloir réaliser le bien essentiel de l'àme humaine, c'est-à-dire le développement régulier et harmonieux de ses facultés (cf. 2bo) ; mais comme l'accomplissement de ce devoir général implique diverses conditions, il est nécessaire de le diviser en autant de devoirs particuliers qu'il a d'objets distincts : soit, comme les anciens, en considérant les vertus, c'est-à-dire les différentes perfections dont les facultés de l'àme sont susceptibles (cf. 279) ; soit, comme les modernes, en considérant les trois rapports distincts et irréductibles que l'homme soutient avec lui-même, avec les autres hommes, avec Dieu : Morale individuelle, Morale sociale, Morale religieuse.
A cette division fondée sur la matière de nos devoirs, les moralistes en ajoutent une autre, fondée sur leur forme;
1. Cf. Cicéron, De Offieiis, III, iv : « Quidquid honestam est idem utile videtur, nec utile quidquam quod non sit honestnm. »
dans chacune des trois classes précédentes, ils distinguent des devoirs positifs et des devoirs négatifs. Les premiers consistent à faire certains actes: « Développe en toi la personnalité humaine, Rends à chacun le sien (Suum cuique redde), Aime et sers Dieu. » Les seconds consistent à ne pas faire certains actes: « Respecte en toi la dignité de la personne humaine, Ne fais tort à personne (Neminem Isde), Ne hlasphème pas le nom de Dieu.» Cette distinction est commode dans la pratique; elle s'applique à tous les devoirs, surtout à la Morale sociale : car toutes les lois écrites sont impérati ves ou prohibitives.
Examinons s'il est vrai, comme l'admettent des moralistes, que les devoirs négatifs sont parfaits ou stricts, c'est-à-dire sont d'une obligation rigoureuse, ne comportent aucune interprétation, peuvent être imposés par une contrainte juridique, comme «Tu ne déroberas pas» ; et que les devoirs positifs sont imparfaits ou larges, c'est-à-dire échappent à toute limitation précise, à toute réglementation morale ou législative, de telle sorte que l'application en est laissée à l'appréciation de la conscience individuelle, comme « Tu donneras aux pauvres. »
Cette théorie donne lieu à deux observations. 1° La distinction des devoirs stricts et des devoirs larges ne correspond pas exactement à celle des devoirs négatifs et des devoirs positifs ; par exemple, le devoir négatif de ne pas exposer sa vie est large, et le devoir positif de payer ses dettes est strict. 2° La dénomination de devoirs parfaits ou stricts et de devoirs imparfaits ou larges n'exprime pas une idée juste ; celle de devoirs déterminés et de devoirs indéterminés est préférable. Tous les devoirs sont rigoureusement obligatoires ou n'existent pas; mais les uns ont un objet parfaitement déterminé, comme rendre une somme d'argent qu'on a reçue en dépôt ; les autres comportent une certaine latitude dans l'interprétation et dans l'exécution, comme la reconnaissance, en ce que nous choisissons le moment et la manière de la témoigner en tenant compte des circonstances. Ajoutons que souvent un devoir positif paraît indéterminé parce qu'on le considère dans toute sa généralité : p. ex., « Cultive ton intelligence ; » il est au contraire parfaitement déterminé si on le considère dans ses applications: p. ex., « Acquiers l'instruction morale et religieuse pour connaître tes devoirs, Acquiers l'instruction nécessaire à la profession que tu veux embrasser, etc. »
La conclusion de cette discussion peut se formuler ainsi : « Si l'on considère le devoir en lui-même, quant à sa forme,