DEVOIRS TOSITIFS ET DEVOIRS NÉGATIFS
tout devoir est strict. Si l'on considère le devoir quant ù sa fruitière, quant à la chose ordonnée, le devoir n'est absolument strict que lorsque sa matière est un objet physique, limité, mesurable, reconnaissante à des signes précis; mais à mesure que le devoir s'élève, qu'il s'applique à des choses plus délicates, à l'âme, au sentiment et en général à un objet dont la nature est indéterminée, le devoir devient à son tour indét rminé : c'est ce que l'on entend par l'expression de devoirs larges, qui, bien loin de signifier les moindres de nos devoirs, en exprime au contraire les plus nobles, les plus purs, les plus délicats. » (Janet, Morale, p. 264.)
265. La formule célèbre des Stoïciens, abstine, sustine, eon tient-elle toute la morale? (7 mai 1869.)
Plan. La morale stoïcienne a été résumée dans une formule 'célèbre: obstiné, sustine. En voici le sens. i° Abstine. abstienstoi de désirer tout ce qui se rapporte, aux besoins du corps et aux objets extérieurs; ne te borne pas à soumettre la chair à l'esprit, les passions à la raison ; détruis toutes les passions pour acquérir la liberté. 2° Sustine, supporte tout ce que t'impose la nature, tout ce qui ne dépend pas de toi: la douleur, la maladie, la perte de tes proches, la pauvreté, l'exil, la mort même : cette constance conduit à la tranquillité de l'âme, qui procure le bonheur.
La formule stoïcienne revient à cette formule de moralistes modernes : « Être libre, reste libre ; » ou à celle-ci : « Respecte en toi et en autrui la dignité de l'être libre et raisonnable. » Elle encourt les mêmes critiques. 1° Elle ne prescrit guère que i des devoirs négatifs. Or, le bien en soi est une chose positive; c'est la plénitude de notre activité naturelle, le développement régulier et harmonieux de nos facultés, de la liberté unie à l'intelligence et à l'amour, de cette énergie intime qui réalise en nous la personnalité humaine et concourt au développement de la personnalité humaine dans nos semblables (cf. 254). 2° Elle ne tient pas compte de la sensibilité morale dont le rôle est de provoquer l'exercice de notre activité; elle aboutit à Yapathie ou impassibilité, vertu aussi stérile qu'est féconde la chaiité fondée sur le dogme de la fraternité et formulée dans le précepte : « Aimez- vous les uns les autres. »
Consulter Cousin, Hist. delà Philosophie, IVe leçon; Manuel d'Épictète, trad. Fouillée, notice sur le S:oïcisme,p. 20.
266. Du conflit des devoirs. D'après quels principes doit-on résoudre les difficultés qui naissent de ce conflit? Donner des exemples. (26 octobre 1874.)
Plan. La Morale théorique ne doit pas se borner à formuler les règles générales de nos devoirs ; elle doit encore résoudre les difficultés que présente l'application de ces règles. Elles consistent dans ce qu'on nomme cas de conscience, conflit des devoirs, c'est-à-dire dans les circonstances de la vie où, se trouvant en présence de deux devoirs qu'on ne peut accorder ensemble, on se demande lequel des deux on subordonnera à l'autre. L'étude de cette question constitue ce que les théologiens nomment la casuistique. M. Janet seul l'a traitée dans sa Morale (II, vi). Il pense qu'on peut résoudre la plupart des difficultés par l'application des principes suivants.
1° « Dans une même classe de devoirs, on peut poser eu principe que l'importance relative de ces devoirs est en raison de l'importance de leur objet, et, en cas de conflit, les plus excellents doivent l'emporter. » Il faut préférer les biens de l'âme aux biens du corps, et les biens du corps aux biens extérieurs. Exemple : nous ne devons point préférer la vie à l'honneur, c'est-à-dire, à la dignité personnelle, parce que la vie physique n'est pour l'âme qu'un moyen, une condition nécessaire pour atteindre à la perfection morale. Or il est contraire à la raison de sacrifier le but que nous sommes obligés de poursuivre à la conservation d'un moyen qui devient inutile, parce que le corps n'a de prix que s'il sert d'instrument à l'âme ; c'est, comme le dit Juvénal dans sa satire sur les nobles, préférer la vie à ce qui fait la valeur de la vie :
Summum crede nefas animam praeferre pudori, Et propter vitam vivendi perdere causas.
2° « Entre plusieurs classes de devoirs (toutes choses égales d'ailleurs), l'importance des devoirs est en raison de retendue des groupes auxquels ils s'appliquent. De là ce mot de Féuelun : Je dois plus à l'humanité qu'à via patrie, à ma patrie qu'à ma famille, à ma famille qu'à mes amis, à mes amis qu'à moî* vi-'ine. » Cette règle demande à être entendue dans son vrai sens. J'ai le devoir de subordonner au bien de ma famille mon bien personnel dans la mesure où j'ai le droit d'eu disposer; mais je n'ai pas le droit de sacrifier à ma famille le bien d'un autre individu, parce qu'il ne m'appartient pas d'en]