UNIVERSALITÉ DES NOTIONS MORALES
Dissertation. L'école dogmatique et rationaliste enseigne qu'il existe des initions absolues el universelles de Morale et cl' Droil ; qu'il y a une Moral n iturelle plus ou moins connue de tous les hommes, plus ou moins altérée par les instincts et l"S intérêts, mais qui partout commande le bien et défend le mal avec une autorité irrésistible ; qu'il est uu Droit naturel imprescriptible, antérieur et supérieur aux lois écrites et aux Coutumes et auquel celles-ci doivent se conformer pour être justes. Cette doctrine est attaquée par l'école sceptique, c'esl- I à-dire par Carnéade (Cicéron, République, III . par Montaigne {(Essais, II, cb. xn), par Pascal (Pensées, cb. IV, Coutume : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà »), par l'école empirique (soit psychologique, soit positiviste, soit historique , ; enfin par l'école utilitaire. — 1° Les sceptiques allèguent la moibilité, la diversité et la contradiction des opinions, des mœurs et des lois parmi les hommes ; Carnéade, pour combattre le dogmatisme des stoïciens-, Montaigne, par goût pour la critique, puisque dans un passage de ses Essais (III, ch. i) il I affirme lui-même la légitimité de la distinction de la justice naturelle et universelle et de la justice spéciale et nationale; Pascal, comme l'école traditionaliste, pour faire prévaloir l'autorité de la foi sur celle de la raison. — 2° Quant aux philosophes qui appartiennent à l'école empirique ou à l'école utilitaire, ils prétendent que la Morale et le Droit sont nés des besoins et des intérêts variables et multiples des diverses races humaines, par suite, de la coutume et de l'éducation. Selon eux, les hommes ont appris par l'expérience que certaines actions étaient utiles ou nuisibles, que d'autres étaient conformes ou contraires aux sentiments de bienveillance et de pitié qui les portent les uns vers les autres ; de l'habitude d'obéir à l'intérêt et à la sympathie sont nées des règles abstraites et générales, comme les maximes des sages de la Grèce et des poètes gnomiques ; leur transmission par la tradition leur a fai! prendre un caractère universel : les législateurs et les prêtres leur ont donné la forme d'ordres en les imposant par l'autorité politique et religieuse, ce qui explique le caractère obligatoire du devoir : ainsi s'est peu à peu constituée la Morale. A l'appui de cette théorie on invoque soit l'histoire, soit, comme le fait Locke, le témoignage de certains voyageurs qui signalent une absence complète de moralité chez les peuples sauvages et une moralité conlradietoire chez les peuples civilisés.
Voici ce qu'on répond à cette thèse. 1° On ne peut accorder
qu'une conriance très-limitée aux récits des voyageurs, parce que l'observation des coutumes est difficile pour des étrangers! qui manquent d'impartialité et qui sont toujours plus frappés des différences que des analogies. 2° Si l'on cherche les causes de certaines pratiques qui font horreur, p. ex. du cannibalisme, on les trouvera presque toujours dans le besoin et la misère plutôt que dans l'incapacité de distinguer le bien du mal. 3° En admettant que la moralité des sauvages soit le résultat de l'instinct ou de l'intérêt, qu'ils n'aient pas plus que les enfants l'idée abstraite du devoir, on peut néanmoins constater chez eux des germes de moralité. 4° Dans beaucoup de cas, la différence des coutumes et des institutions n'a rien de contraire à la morale et s'explique par la différence du climat et du tempérament, comme la diversité de l'alimentation et la diversité des langues. 5° Si l'on compare les idées morales auxquelles étaient arrivés avant le christianisme par un progrès naturel et spontané les Grecs, les Romains, les Indiens (Védas, Lois de Manou), les Perses (Zend-Avesta), les Chinois (Confucius, Menciusj, on voit qu'en s'élevant au même degré de civilisation ils se sont formé sur les devoirs et les droits de l'homme un ensemble de conceptions analogues. 6° L'humanité possède la perfectibilité comme l'individu qui passe de l'enfance à l'âge de raison : elle a la faculté d'augmenter ce qu'elle a acquis dans les diverses sphères où elle exerce son activité, et la mesure dans laquelle elle le fait constitue le progrès. Dans la Morale et dans le Droit naturel, elle se rapproche peu à peu de son idéal, qui est la nature humaine portée à sa perfection, c'est-à-dire, dans la vie privée, le respect de notre dignité personnelle et le déve- j loppement harmonieux de nos facultés; dans la vie publique^ h la justice et !a fraternité. Le progrès moral contient deux élé-fj ments, la conception des principes moraux et leur application: Lj or il faut du temps pour découvrir les règles de la vie humaine, h comme pour découvrir les lois de la nature; ensuite il est besoin h de longs efforts pour faire prévaloir ces règles sur les passions h et les préjugés ; il est facile de le reconnaître en étudiant l'his- h toire de la civilisation. 7° L'évolution historique et psycho-Jn logique de la Morale et du Droit naturel n'infirme pas le ca-j ractère absolu et universel de leurs notions fondamentales :L c'est la nature de ces notions qui est absolue et universelle et J ,;; non leur interprétation. Si les hommes ont obéi d'abord à Fin- o stinct et à l'intérêt avant de s'élever à l'idée du devoir, il ne cl s'en suit pas que cette idée résulte de l'instinct et de l'intérêt, Jj