Principiis obsta; sero medicina paratur
Quum mala per longas invaluere moras. (Ovide.)
2. « Les paroles qu'Ovide donne à Médée signifient que le bien honnête est surmonté par le bien agréable, qui fait plus d'impression sur les âmes quand elles se trouvent agitées par les passions. » (Leibniz, Thcodicée, II, § 154; éd. Marion, p. 143.) — M. Janet, dans sa
(p. 514), rapproche de ces vers d'Ovide cette sentence de saint Paul : « Je ne'fais pas le bien que j'aime, et je fais le mal que je hais. »
3. Est quadam prodire tenus, si non dalur ultra. Neino adeo t'erus est ut non mitescere possit,
Si modo culturœ patieutem commodet aurcru. (Horace.)
ÉDUCATION MORALE. Ti">
284. Quels sont les moyens pratiques par lesquels l'homme peut arriver h corriger son caractère et à gouverner ses passions? (11 août 1869.)
285. De l'éducation personnelle de l'homme par luimême. Est-il vrai que l'homme soil dans la dépendance absolue de son tempérament et de ses penchants? (11 novembre 1873.)
Dissertation. La morale enseigne que la vertu a pour éléments la connaissance du bien et la volonté de l'accomplir avec le secours du sentiment (cf. 280). Elle doit donc joindre à la théorie du bien l'indication des moyens pratiques par lesquels l'homme peut acquérir la force de résister à ses penchants, de corriger son caractère et de gouverner ses passions.
1° On nomme caractère la combinaison qui se fait dans chaque individu des inclinations et des habitudes avec la force "de la volonté. La lre règle à cet égard est de s'appliquer la maxime : Connais-toi toi-même; d'étudier ses qualités pour en tirer parti et ses défauts pour les corriger, comme on étudie son tempérament pour conserver sa santé. La 2e est de diriger chaque inclination vers son but légitime et de la développer dans la mesure convenable, pour établir un juste équilibre entre l'activité du corps et celle de l'àme, et pour faire régner l'harmonie dans le développement de ses facultés. La 3e est d'exercer régulièrement ses aptitudes physiques, intellectuelles et morales. Le travail, en prenant ce mot dans son acception la plus étendue, est nécessaire à la santé de l'âme autant qu'à celle du corps; il est un des plus solides fondements de la moralité individuelle comme de l'ordre social; enfin, il est indispensable à l'exercice et au développement de la force d'âme.
2° Les passions sont des inclinations exaltées par l'imagination et fortifiées par l'habitude. La lre règle est de donner uue bonne direction à son imagination : « Par le pouvoir que nous avons sur les membres extérieurs, nous en avons aussi un très-grand sur les liassions; mais indirectement, puisque nous pouvons par là et nous éloigner des objets qui les t'ont naître et en empêcher l'effet... Pour cela, il le faut vouloir et le vouloir fortement; et ce moyen c'est l'attention bien gouvernée. Car le principe de la passion, c'est l'impression puissante d'un objet dans le cerveau; l'effet de cette impression ne peut être mieux empêché qu'en se rendant attentif à d'autres objets... De là vient qu'une passion violente a souvent servi de frein ou
de remède aux autres-, p. ex. : l'ambition ou la passion de la guerre, à l'amour. Et il est quelquefois utile de s'abandonner à des passions innocentes pour détourner ou pour empêcher des passions criminelles » (Bossuel). Tel est l'effet de la cullurc de l'àme par l'élude des lettres et des beaux-arts (cf. 286). La 2e règle estdesubstiluerune habitude à une autre. Comme l'habitude naît de la répétition volontaire de certains actes, nous pouvons appliquer notre volonté à produire les actes nécessaires à la création d'une nouvelle disposition qui nous facilitera l'accomplissement du devoir et finira par nous le faire aimer : c'est ainsi qu'un soldat se forme à la discipline militaire. De cette pratique naissent les vertus (cf. 281).
Lire Bossuet, Gonn. de Dieu, III, xix (éd. Charles, p. 171); Janet, Èlém. de morale, ch. X.
286. Montrer comment la culture esthétique de l'homme par la littérature et les beaux arts peut contribuer à son perfectionnement moral. (6 août 1869.)
Dissertation. Pour développer ses facultés et ses inclinations dans un juste équilibre et pour atteindre ainsi la perfection dont il est capable, l'homme doit joindre à la science la culture des lettres et des arts. Le beau est essentiellement distinct du bien et du vrai, mais il a avec eux des affinités dont la morale doit tenir compte dans ses préceptes (cf. 2oi). Le beau consiste dans l'union de l'intellectuel et du sensible, dans l'expression de l'idée par la forme (cf. 92.) Il met en jeu l'intelligence, qui conçoit l'élément intellectuel; les sens, qui perçoivent l'élément sensible; l'imagination, qui se représente à la fois l'idée et la forme dans leur fusion intime; enfin, la sensibilité qui éprouve une émotion agréable, comme la sympathie, l'admiration, l'amour. Appliquons cette théorie aux lettres et aux beaux-arts.
La Poésie, à laquelle on peut joindre certaines formes de l'Éloquence, se propose d'instruire, de plaire et de toucher :
Aut prodesse volunt aut delectare poetœ;
Aut simul et jueunda et idonea dicere vitœ. (Horace.)
Instruire se rapporte à l'intelligence : toute œuvre littéraire vraiment belle doit avoir pour fond « certaines vérités générales exprimées dans un langage parfait1. » Ce sont des vérités
1. C'est la définition donnée par M. Nisard dans son Histoire de la Littérature française. Voyez sur ce point M. Janet, Les Problèmes du six0 siècle, liv. il.
RAPPORTS DE LA MORALE ET DE l/ ESTHÉTIQUE. 277 morales, comme la lutte de l'amour et du devoir dans le Cid de Corneille; ou des vérités philosophiques qui intéressent partout et toujours, comme la peinture des mœurs, des sentiments et des passions; ou même des vérités scientifiques considérées à un poiûl de vue qui touche l'homme, qui se rapporte à sa vie, à ses besoins et à ses croyances. Boileau à formulé ce principe dans ce vers célèbre :
Rien n'est beau que le vrai; le vrai seul est aimable.
Plaire se rapporte à l'imagination. L'expression de la pensée par le langage constitue le style dont la couleur et le mouvement varient selon les genres. 11 parle à l'esprit, au cœur et aux sens. Il est une condition essentielle dans une œuvre littéraire. A ce poiut de vue, le goût a un caractère moral, en ce sens qu'il nous refait un monde idéal plus beau que celui que nous avons sous les yeux, que par là il élève nos pensées et •ennoblit nos sentiments (cf. 91) :
Que votre âme et vos mœurs, peints dans vos ouvrages, N'offrent jamais de vous que de nobles images.
Toucher se rapporte à la sensibilité. L'homme a un besoin naturel d'émotions qui fassent diversion à ses passions, s'il a un caractère ardent, ou qui le placent dans une sphère supérieure à celle de ses occupations journalières, s'il a un caractère calme et positif. Ainsi la tragédie grecque inspire la terreur et la pitié -, la tragédie française émeut par la lutte de la passion et du devoir ou du vice et de la vertu. La poésie lyrique éveille tour à tour les divers sentiments de l'àmc. En descendant de l'idéal pour se rapprocher de la réalité, la comédie, le roman et la fable nous intéressent par des lictions où les personnages se trouvent mêlés à des événements plus ou moins semblables à ceux que nous connaissons.
De ces considérations il résulte que les lettres contribuent au perfectionnement moral de l'homme, en ce sens qu'elles répondent au besoin qu'il a d'exercer son imagination et sa sensibilité. Elles n'ont pas pour but d'enseigner directement la vertu, comme le fait la morale; mais elles s'accordent parfaitement avec la morale dès qu'elles préfèrent l'àme au corps, la raison aux sens, qu'elles cherchent le beau dans l'expression de la vérité cl du sentiment et non dans l'imitation colorée et violente des formes matérielles. C'est là un point de doctrine qui a de tout temps attiré l'attention des grands esprits, tels
que Platon (Gorgias, République), Quintilien (Institution oratoire), Plularque (Lectures des poètes), saint Basile [Homélie sur la lecture des auteurs païens), Fénelon (Dialogues sur l'éloquence, I; Lettre à l'Académie, iv-vn), Rollin (Traité dés études, III, i, § 1-3', etc. Il faut donc, pour faire une étude profitable de la littérature, apporter de la mesure et du discernement dans ses lectures comme le recommande Sénèque dans ses Lettres : « Dislringit Irbrorum multitudo... Probatos itaque semper lege. » Il faut aussi avoir un bon guide :
Faites choix d'un censeur solide et salutaire, Que la raison conduise et le savoir éclaire.
Il suffit d'ailleurs d'appliquer cette maxime de La Bruyère : « Quand une lecture vous élève l'esprit, et vous inspire d> s sentiments nobles et courageux, ne clierchez point d'autre règle pour juger de l'ouvrage : il est bon et fait de main d'ouvrier. »
Les principes que nous venons d'exposer s'appliquent aux beaux-arts aussi bien qu'à la littérature. La musique, la peinture, la sculpture et l'architecture ont pour but d'exprimer à des degrés inégaux, parce qu'elles emploient des matériaux différents, les qualités et les sentiments de l'âme humaine ou les propriétés que l'imagination découvre dans les objets extérieurs et les sentiments que fait naître leur contemplation. La musique éveille des émotions plus profondes que variées, particulièrement la joie et la tristesse. C'est l'art le plus libre, tandis que l'architecture est le plus positif. Obligée de subordonner la forme générale de l'édifice à une fin particulière, l'architecture excite en nous les idées et les sentiments qui se rattachent h cette fin : c'est ainsi que, :;i l'on contemple la façade de Notre-Dame, on en admire la majesté, tandis que, si l'on pénètre dans la nef, on éprouve un recueillement religieux par la hauteur des voûtes et des colonnes qui « semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant, » par la profondeur des galeries et par la richessa de l'ornementation, par l'éclat des verrières qui décorent les roses et les fenêtres en tamisant et colorant la lumière. La statuaire, alliée le plus souvent à l'architecture, est également obligée à une grande précision, puisque son but est d'offrir à notre admiration les formes les plus parfaites du corps humain en variant les attitudes pour exprimer la beauté physique ou faire penser à la beauté morale. La peinture a le domaine le plus étendu : en marquant les formes visibles des objets comme