MORALE INDIVIDUELLE
291. L'homme a-t-il, à parler exactement, des devoirs envers lui-même? Résumer ces devoirs. (6 novembre 18G8; 13 novembre 1871.)
Dissertation. l°Ona contesté les devoirs de l'homme envers sa propre personne, parce qu'il s'appartient à lui-même, et que, d'après les jurisconsultes, nul ne se fait d'injustice à soi-même (Yoknti non fit injuria). 2° On a voulu les faire rentrer dans 1 ss devoirs sociaux, ou du moins les subordonner à ces devoirs (Ficbte). 3° Enfin il y a une opinion qui ramène tous les devoirs à des devoirs envers Dieu Malebranche). — On peut faire à ces objections contre la Morale individuelle la réponse suivante : 1° L'homme s'appartieut à lui-même en ce sens qu'il est une personne-, or la personnalité constitue l'essence humaine que l'homme est obligé de respecter dans ses semblables; il est donc évidemment obligé delà respecter aussi en lui-même ; par suite, il a des devoirs envers lui-même, fût-il seul dans une île déserte. 2° L'homme n'a pas d'obligation envers tel ou tel individu, mais envers l'essence qui constitue la personne humaine; or cette essence étant la même dans tous es hommes, il a évidemment des devoirs envers lui-même au même titre qu'il en a envers ses semblables. 3° Accomplir nos levoirs envers notre personne et nos devoirs envers nos semblables, c'est nous conformera l'ordre établi par Dieu. Cependant la théorie qui fait rentrer la Morale individuelle et la Morale sociale dans la Morale religieuse a l'inconvénient d'absorber
l'homme clans la Religion, comme certaines théories politiques absorbent l'homme dans l'État; l'habitude de tout rapportera Dieu fait perdre à la Religion son caractère sacré en la mêlant aux choses profanes, ou détourne l'âme de ses affections légitimes pour les hommes en lui inspirant une exaltation mystique. Il faut donc maintenir la division entre les devoirs individuels, les devoirs sociaux et les devoirs religieux, sans sacrifier les uns aux autres.
Après avoir établi que l'homme a des devoirs envers luimême, il faut trouver une maxime dont on puisse les déduire tous. La maxime de Kant est : « Agis de telle sorte que dans la personne lu traites toujours l'humanité (la nature raisonnable) comme une fin et que lu ne t'en serves jamais comme d'un moyen; » ou, sous une forme plus brève : « Respecte ta dignité personnelle. » Le défaut de cette maxime est de uc prescrire guère que des devoirs négatifs, comme on en peut juger par les préceptes que Kant en déduit : « Ne soyez pas esclaves des hommes. Ne souffrez pas que vos droits soient impunément foulés aux pieds. Ne contractez pas de dettes pour lesquelles vous n'offriez pas une entière sécurité. Ne recevez pas de bienfaits dont vous puissiez vous passer, etc. » On peut tirer de la doctrine exposée par Jouffroy, dans son Coui's de Droit naturel, une formule plus large qui résume la Morale individuelle : « Le devoir de l'homme est de développer en lui-même ce qui fait de lui une personne et constitue sa dignité, la liberté unie à l'intelligence et à l'amour. » M. Janet donne dans sa Morale une formule équivalente : « Le principe fondamental de la morale est d'élever en nous la personne humaine au plus haut degré d'excellence dont elle est capable. » De là on peut déduire tous les devoirs de l'homme envers lui-même, en examinant quelles sont les conditions essentielles à son perfectionnement moral, au développement régulier et harmonieux de ses facultés : 1° conserver le corps et accroître ses forces pour qu'il serve d'instrument docile à l'âme (Défense du suicida, Jnjg:ènc, tempérance) ; 2° cultiver l'intelligence par l'élude des sciences, des lettres et des arts; s'instruire avant tout de ses devoirs et s'appliquer à acquérir les connaissances nécessaires à la profession à laquelle on se destine (prudence) : 3° établir lVmpire de la volonté sur tous les appétits et sur tous les penchants, pour acquérir la force d'âme qui est le principe des diverses espèces de co et qui forme le caractère (force d'âme, courage militaire,