‹ Traité théorique et pratique de la dissertation philosophiqueChapitre 186 sur 189 · MORALE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

MORALE RELIGIEUSE

Destinée de l'homme.

307. Prouver que la destinée de l'homme ne peut s'accomplir entièrement sur la terre. (6 août 1874.)

308. Quelles conséquences philosophiques et morales peut-on tirer de ce vers de Lamartine ?

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux.

(29 mars 1873.)

Dissertation. La plus haute question traitée par la morale est celle de notre destinée. « Notre premier intérêt et notre [premier devoir, dit Pascal, est de nous éclairer à ce sujet d'où dépend toute notre conduite. » Aussi est-il impossible qu'aucun homme, si irréfléchi qu'on le suppose, n'arrive pas à se demander quel est le but de la vie actuelle et si lout finit à la mort. Ce problème a inspiré à la poésie de nobles et de mélancoliques pensées ; il a fourni un texte inépuisable à l'éloquence religieuse; il s'est, par son importance et sa popularité, placé au premier rang dans les méditations de la philosophie, spiri- I tualiste. Pour le résoudre méthodiquement, il faut, à l'aide du principe des causes finales, tirer des inductions de l'essence de thomme et de l'essence de Dieu.

Tout être a une fin, et cette fin est nécessairement en rapport avec sa nature. Donc l'homme a une fin, et on peut la déterminer en étudiant sa nature. Or l'homme est composé d'un corps et d'une âme. Il faut donc examiner successivement ces deux éléments.

Considéré en lui-même, le corps de l'homme a la même fin que celui des animaux, croître jusqu'à ce qu'il ait atteint une forme déterminée, se reproduire et mourir. Cousidéré par rapport à l'âme, il lui sert d'instrument pour connaître les objets extérieurs et pour agir sur eux, et, à ce titre, il l'oblige .le veiller constamment à sa conservation. Cette union intime cesse avec la vie. On est ainsi conduit à se demander quels «ont les effets de la mort pour le corps et pour l'àme. Pour le corps, la réponse est facile : sa matière est indestructible; elle se désorganise, puis entre dans de nouvelles combinaisons. Pour l'àme, la solution du problème est complexe :

Y âme, étant simple et indivisible, ne peut périr par dissolution comme le corps ; mais cela ne suffit pas pour qu'elle lui survive ; il faut encore qu'après la mort elle se trouve dans un état psychologique qui soit compatible avec l'exercice de son activité ; il faut qu'elle conserve son existence personnelle avec la conscience d'elle-même, avec le souvenir qui relie le passé au présent, avec la responsabilité qui en est la conséquence, conciliions dont l'ensemble constitue Y immortalité. Leur réalisation dépend évidemment de Yorclre moral dont Dieu est le principe et auquel l'àme appartient par son essence.

L'essence de l'âme consiste dans l'ensemble des facultés qui lui sont propres, sensibilité, intelligence, activité. L'intelligence a pour but de connaître la vérité -, la sensibilité, d'aimer les autres êtres proportionnellement à leur perfecliou; l'activité, d'agir avec liberté en subordonnant la passion à la raison. En réalisant le développement régulier et harmonieux de ses facultés, l'âme réalise le bien en soi (cf. 254). En appliquant à ce but toute l'énergie de sa volonté, elle accomplit le devoir que lui impose sa raison, et elle mérite le bonheur qui en est la conséquence légitime (cf. 289). Telle est la destinée de l'àme considérée dans son essence. Mais il est facile de reconnaître que cette destinée ne peut s'accomplir entièrement sur la terre. 1° Notre pensée, notre amour, notre activité, toutes nos puissances tendent à l'infini; notre désir de connaître, notre sympathie, notre ambition n'ont point de limites-, mais les moyens d'action dont nous disposons sont très-bornés; ils ne nous permettent pas d'acquérir la perfection dont notre essence est susceptible et de satisfaire ainsi nos plus nobles désirs. 2° Nous concevons un certain type de vertu qui est Y idéal de la personnalité huma 'ne : cependant nous ne le réalisons que d'une manière très-incomplète, parce que nul homme n'obéit constamment à la raison (Video meliora proboque, Détériora sequor). 3° Non-seulement nous n'atteignons pas le bonheur auquel nous aspirons, mais nous ne voyons même pas la vertu obtenir la récompense à laquelle elle a le droit et le vice subii le châtiment qu'il mérite. Il y a donc dans la vie actuelle un contraste complet entre la fin que nous poursuivons et les résultats auxquels nous arrivons. L'homme est, dit Lamartine,

Borné dans sa nature, inQni dans ses vœux.

Après avoir constaté que la destinée de l'homme, telle qu'elle résulte de son essence, ne peut s'accomplir entièrement sur In

DESTINÉE DE L'HOMME. 30o

terre, examinons ce qui est conforme à l'essence de Dieu. La raison nous fait concevoir que Dieu, étant ['Être parfait

cl la Cause première, possède éminemment par son essence les perfections qui sont incomplètes en nous, V intelligence, la puissance et Y amour, d'où découlent la sagesse, la justice et la bonté (cf. 230). L'étude de la nature et de l'histoire nous révèle l'action de la Providence. Nous en induisons que, puisque Dieu l'ait régner l'ordre dans le monde physique, il doit le faire régner aussi dans le monde moral ; par suite, qu'il est conforme à sa sagesse, à sa justice et à sa honte, d'accorder à l'âme humaine une autre vie pour accomplir entièrement sa destinée, puisqu'elle ne peut la réaliser sur la terre. « Suivant l'analogie avec la nature des êtres vivants pour lesquels la raison reconnaît qu'il n'y a pas un organe, pas une faculté, pas un penchant, rien enfin qui ne soit disposé pour un certain usage, 'mais que tout au contraire est exactement proportionné à un but déterminé ; suivant cette analogie, l'homme ne peut être la seule créature qui fasse exception au principe. Les dons de sa nature, non-seulement les qualités et les penchants qu'il a reçus pour en faire usage, mais surtout la loi morale qu'il porte en lui ; ces dons sont tellement au-dessus de l'utilité et des avantages qu'il en peut retirer dans cette vie, qu'il apprend de la loi morale même à estimer par-dessus tout la simple conscience de l'honnêteté des sentiments, au préjudice de tous les biens et même de cette ombre qu'on appelle la gloire, et qu'il se sent intérieurement appelé à se rendre digne par sa conduite de devenir le citoyen d'un monde meilleur dont il a l'idée *. » Pourquoi donc l'âme humaine ne peut-elle accomplir entièrement sur la terre la destinée qui résulte de son essence? Pourquoi est-elle ainsi exposée au mal physique et au mal moral? C'est que la vie est une épreuve, en ce seDS qu'elle a pour fin le développement de la personnalité morale*. A ce point de vue. elle est conforme à la sagesse, à la justice et à la bonté de Dieu : elle oblige l'homme à exercer son activité intelligente et libre en luttant contre les obstacles qui l'entourent ; elle le place dans les conditions nécessaires pour mériter le bonheur par la grandeur de ses efforts ; elle l'autorise a attendre avec confiance la réalisation complète de sa destinée

1. Kaat, Critique de la raùon pure. — Cf. Bossuet, Conn. de Dieu et de soi-même, V, § xiv; éd. Charles, p. 289.

2. « C'est un grand combat que celui qui nous est proposé et où il s'agit d'être vertueux ou méchant. » (Platon, République, X.)

par l' immortalité de l'âme qui lui permet d'espérer, selon l'heureuse expression de Leibniz, « un éternel passage à de nouvelles jouissances et à de nouvelles perfections. »

309. Exposer la doctrine de l'épreuve. Montrer combien la vie morale serait incomplète sans la douleur et sans le travail. (30 octobre 1874.)

Plan. On a souvent résumé la destinée de l'homme sur la terre par cette formule : « La vie est une épreuve. » Pour comprendre le sens de cette formule, il faut se reporter au principe fondamental de la morale : « L'homme a pour devoir général de vouloir le bien en soi, c'est-à-dire le développement régulier et harmonieux de ses facultés (cf. 254).» Or l'homme ne peut accomplir ce devoir qu'à condition d'exercer son activité intelligent; et libre en soumettant à la raison ses appétits et ses passions, en faisant de son corps l'instrument docile de son âme, en luttant contre les obstacles qu'il rencontre autour de lui, en employant les objets extérieurs à la satisfaction de ses besoins physiques et moraux, de manière à soumettre la matière à l'esprit. Par là il devient une personne morale, il mérite en ce sens qu'il accroît sa valeur, il se rend digne d'un bonheur proporlionné à la grandeur de ses efforts. — Si telle est la destinée de l'homme sur la terre, il est facile de comprendre pourquoi il est exposé au travail et à la douleur. 1° Le travail est nécessaire au développement des facultés morales de l'homme comme à celui de sa force physique. 2° La douleur physique engage l'homme à se livrer au travail pour faire les actes nécessaires à sa conservation et satisfaire ses besoins :

Tum varia venere artes. Laboromnia vincit luiprobus, et duris urgens in rébus egestas. (Virgile.)

3° La douleur morale résulte de ce que la destinée de l'homme ne peut s'accomplir entièrement sur la terre et de ce qu'il n'y a pas harmonie entre la vertu et le bonheur (cf. 307). La cause en est que la nature humaine ne comporte pas la perfection, mais le perfectionnement, c'est-à-dire la satisfaction graduelle et successive des plus nobles désirs de l'âme. La conséquence en est que l'âme doit être immortelle pour pouvoir conformément à la sagesse, à la justice et à la bonté de Dieu, réaliser entièrement sa destinée.

Lire Charles, Lect. dephil., II, p. 258-260, 553-560.

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