‹ Traité théorique et pratique de la dissertation philosophiqueChapitre 37 sur 189 · XXXVIII THÉORIE DE LA DISSERTATION · texte numérisé non relu

XXXVIII THÉORIE DE LA DISSERTATION

les Latins Virgile composa Y Enéide; au sixième siècle, Justinien fit rédiger un code qui porte son nom; les siècles les plus brillants de l'esprit humain sont ceux de Périclès, d'Auguste, de Léon X, de Louis XIV ; c'est un Génois qui a découvert l'Amérique, c'est un Florentin qui lui a donné son nom ; Galilée soupçonna la pesanteur de l'air ; Torricelli et Pascal la démontrèrent ; Descartes a le premier appliqué l'algèbre à la géométrie : voilà encore des faits qui se lient à tontes les connaissances humaines, et que tout le monde croit par la force du témoignage. Quel est le physicien, le chimiste, le naturaliste, le jurisconsulte qui, dans l'enseignement public ou dans ses ouvrages, ne s'appuie sur des expériences, des observations, des faits qu'il n'a pas eus sous les yeux, et que néanmoins il regarde comme certains? Si tout à coup nous venions à oublier entièrement les faits que nous croyons sur la foi d'autrui, si nous étions bornés aux seuls faits que nous avons vus, tout le système de nos idées et de notre instruction serait anéanti, nos pensées seraient sans aucune suite et sans aucun appui; au lieu d'une chaîne dont tous les anneaux sont liés, nous n'aurions plus que des anneaux épars d'une chaîne brisée.

» Enfin, non-seulement nous croyons des faits que nous n'avons pas vus, mais ils sont encore pour nous la base de la plupart des devoirs qui lient notre conscience. Je m'explique. Obéir à la loi est un devoir; mais je n'étais pas présent quand elle a été portée, et comment puis-jc m'assurer qu'elle est émanée du législateur? parle témoignage. Respecter le magistrat est un devoir, mais je n'ai assisté ni à sa nomination, ni à son installation légale : comment puis-je m'assuier de la légitimité du pouvoir qu'il exerce? parle témoignage. Acquitter une obligation contractée par ceux dont nous avons recueilli l'héritage est un devoir; mais nous n'avons pas vu instrumenter l'officier public qui en a dressé l'acte authentique : ici encore, comment réglerons-nous notre conduite? par le témoignage.

» L'auteur de la nature a mis en nous une inclination

EXPOSITION D'UNE THÉORIE. xxxix

secrète à écouter ceux qui nous transmettent des faits, à croire à leur rapport; inclination qu'il ne faut pas suivre aveuglément, mais qui n'en est pas moins la condition nécessaire de l'instruction parmi les hommes. L'enfant croit à sa mère, le disciple à son maître; c'est par cette voie que les premières notions des hommes et des choses entrent dans son esprit, qu'il apprend à connaître les noms des objets qui l'entourent. Son ignorance devient le principe de sa docilité; il sent qu'il a besoin d'être conduit, il reçoit sans résistance les impressions qu'on lui donne, il croit avant de réfléchir; en ce sens, la foi précède la raison. Otez le témoignage, et vous ne saurez plus ni quels sont vos parents, ni quel est le lieu de votre naissance, ni quel est l'héritage que vous tenez de vos ancêtres, ni quel roi gouvernait la France au commencement du xvnc siècle, ni quels sont les magistrats auxquels il faut obéir : vous seriez dans toutes les anxiétés du doute sur ce qui doit vous intéresser le plus, vous tomberiez dans la nuit d'une ignorance profonde.

» De là nous tirerons la conséquence suivante, c'est que, puisque nos connaissances portent en très-grande partie sur des faits dont nous n'avons pas été nous-mêmes les témoins, il importe de nous faire des règles d'une sage critique qui nous sauvent delà crédulité et delà témérité, et nous fassent discerner le degré de confiance que mérite le témoignage. Tout croire sur le rapport d'autrui serait simplicité, mais aussi tout rejeter serait folie. Entre ces deux extrêmes est la sagesse.

» Or, le témoignage doit être revêtu de certains caractères pour mériter, pour obtenir une créance pleine et parfaite ; il faut qu'il soit tel par l'ensemble des circonstances qu'on ne puisse l'attribuer qu'à la vérité même du fait qu'il atteste. Remontons aux principes. Le monde moral ne marche pas plus au hasard que le monde physique; il est des règles fixes, universelles, pour les esprits comme pour les corps; il est des lois qui régissent l'espèce humaine, qui se manifestent, comme celles de la nature, par des phénomènes constants, et dont on peut

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