‹ Traité théorique et pratique de la dissertation philosophiqueChapitre 57 sur 189 · LXU THÉORIE DE LA DISSERTATION · texte numérisé non relu

LXU THÉORIE DE LA DISSERTATION

prospérité des méchants sont des écueils terribles où se brisera ma croyance en un Dieu juste, si je ne l'appuie sur quelque chose de plus assuré. Je puis encore, en voyant le monde se suffire, ne faire donner à Dieu que l'impulsion première, et le reléguer, comme les dieux d'Épicure et de Lucrèce, flans une oisiveté bienheureuse. Je puis me laisser tromper par la lutte variée du bien et du mal et faire du monde, le champ de bataille de deux principes contraires. Je puis enfin confondre le monde avec Dieu, ou me croire moi-même une partie du monde, puisque l'étude de l'homme ne m'a pas révélé ma liberté.

Ainsi, jusqu'à présent, m'élevant à Dieu par le seul effort de la raison, ou le cherchant dans le monde sensible, je n'ai pu trouver qu'une substance infinie que l'homme ne peut ni comprendre ni adorer, ou qu'un Dieu créateur du monde, plus puissant et plus intelligent que sa création. Il ne me reste plus qu'à interroger ma conscience pour y chercher quelque image plus parfaite et plus précise de l'essence divine.

« Je fermerai les yeux, je boucherai mes oreilles, je chasserai l'image des choses extérieures, » dit Descartes, au commencement de la Méditation où il aborde cette grande recherche. Il faut l'imiter et, dans le silence des sens, voir ce qu'est notre âme et ce que nous pouvons y apprendre de son auteur. Je trouve en moi Vidée de l'infini, et, me connaissant borne de toute manière, je l'oppose à la faiblesse et à l'imperfection de ma nature. Je vois par elle ce qui me manque pour être parfait, c'est-à-dire, pour ressembler à Dieu qui n'est que perfection. Je jouis, je souffre, je désire, je suis sensible; mais ma sensibilité est pour moi une source de douleurs et de luttes; car mes désirs surpassent ma puissance. Cependant, je conçois qu'elle puisse n'être qu'une source de bonheur et que mes désirs soient comblés; et j'ai Vidée d'un, être infiniment heureux. Je suis intelligent; mais mon intelligence est bornée de toutes parts; l'obscurité lui pèse; la lumière l'éblouit; elle est troublée par les sens; elle sait peu, et je voudrais tout savoir. Je conçois dès lors qu'une intelligence puisse être dégagée de tous les liens qui embarrassent la mienne ; que. la vérité lui soit familière et qu'elle la possède par nature; et j'ai l'idée d'un être infiniment intelligent. Je suis libre et j'en ai la conscience; mais ma volonté est bornée par toute sorte d'obstacles; elle fait le mal et le bien avec indifférence; elle me nuit quand elle me sert, et elle est souvent impuissante à me servir. Je conçois que ma volonté puisse être délivrée de ses entraves et

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