‹ Traité théorique et pratique de la dissertation philosophiqueChapitre 69 sur 189 · THÉORIE DE L'INTELLIGENCE · texte numérisé non relu

THÉORIE DE L'INTELLIGENCE

Facultés intellectuelles. Opérations intellectuelles.

28. En quoi consistent les principales différences entre la Sensibilité et Y Intelligence? (5 août 1870; 19 novembre 1872.)

Plan. L'empirisme a souvent confondu la Sensibilité et Y Intelligence. Il importe donc de préciser les caractères de ces deux facultés pour les bien distinguer. — Si l'on analyse la sensation que détermine en notre âme l'impression produite par un son sur l'organe de l'ouïe et la perception de ce même son, on constate les différences suivantes : 1° la sensation est un fait subjectif, tandis que la perception ou idée est un fait objectif .(cf. 18, 32) ; 2° la clarté de la perception est en raison inverse de l'énergie' de la sensation ; 3° l'habitude émousse le plaisir ou la peine" qui constitue la sensation, tandis qu'elle rend la perception plus facile et plus distincte. ; 4° la perception se conserve par le souvenir, tandis qu'il ne reste rien de la sensation; elle ne reparaît que si elle est excitée par une idée à laquelle elle se trouve associée ; 5° la sensation est un fait variable, dans l'individu et divers dans l'espèce, tandis que la perception est un fait invariable dans l'individu et uniforme dans l'espèce, caractères qui sont les conditions de toute sc;ence. On reconnaît également la différence de la Sensibilité et de l'Intelligence en comparant le sentiment (cf. 21) et le jugement (cf. 72-75).

Lire Bossuet, Conn. de Dieu, I, vu. xvn.

29. Énumérer, en les caractérisant d'une manière précise, nos diverses Facultés intellectuelles. (20 août 1868.)

30. Classer et caractériser les Facultés intellectuelles auxquelles nous devons toute connaissance élémentaire, les éléments ou les principes de toutes nos idées. (14 novembre 1871.)

Plan. V Intelligence est la faculté générale de connaître. Comme elle a plusieurs objets à connaître, elle a plusieurs applications qui constituent les Facultés intellectuelles. Ces objets sont contingents, finis, relatifs, ou nécessaires, infinis, absolus;

les premiers sont connus par l'expérience, les seconds par la raison. L'expérience comprenant elle-même deux facultés, la perception externe et la conscience, il y a en tout trois facultés intellectuelles, la perception externe (cf. 32), la conscience (cf. 45) et la raison (cf. 47), par lesquelles l'àme connaît le monde extérieur, se connaît elle-même, et connaît les rapports nécessaires qui existent entre les êtres et les rattachent tous à la Cause première. Les connaissances acquises par ces trois facultés sont mises en œuvre par les opérations intellectuelles (cf. 31).

Rem. Cette question doit être traitée comme celle de

Y Origine des idées (cf. 59).

31. Quelles sont les principales Opérations de l'intelligence? En exposer la théorie élémentaire. (16 nov. 1870.)

Plan. Nos connaissances doivent leur origine à trois facultés intellectuelles, la perception externe, la conscience et la raison (cf. 59) ; mais elles sont d'abord confuses, obscures, concrètes et individuelles ; pour acquérir une valeur scientifique, il faut qu'elles deviennent distinctes, claires, abstraites et générales par un ensemble à? opérations intellectuelles. Ce sont :

Y attention, la comparaison, Yabstraclion et la généralisation, qui constituent la formation des idées. En outre, ces opérations impliquent l'exercice du jugement, qui fait partie intégrante de tout acte intellectuel ; du raisonnement, qui lie entre eux plusieurs jugements; de la mémoire, qui conserve les idées précédemment acquises; et de Y imagination, qui combine les données de la mémoire (cf. 65 91).

Perception externe. Sens. Idée de la matière.

32. Caractériser par une analyse psychologique la différence des sensations et des perceptions. (16 nov. 1868.)

Plan. La Perception externe est la faculté intellectuelle de connaître l'existence et les qualités des objets extérieurs. — Conditions physiologiques : 1° présence d'un objet extérieur en contact avec l'organe; 2° impression, modification produite sur l'organe par l'action de cet objet; 3° transmission de cette impression au cerveaupar les nerfs. — Conditions psychologiques : 1° sensation éprouvée par l'âme; 2° attention, application de l'intelligence à cette sensation; 3° perception proprement dite,

logement par lequel l'âme, ayant conscience d'être active dans ['attention et passive dans la sensation, affirme que cette sensation est déterminée par une cause extérieure, par un objet dout elle se distingue comme sujet {je louche ce corps). — 1° L'impression dépend à la Ibis de l'action de l'objet et de la disposition de l'organe. 2° La sensat'on est purement subjective : c'est un simple signe que l'intelligence interprète à l'aide des no! ions de cause et de substance. La perception est objective parce qu'elle implique la distinction du sujet qui connaît et de l'objet qui est connu. 3° La clarté de la perception est toujours en raison inverse de l'énergie de la sensation. 4° L'habitude émousse le plaisir et la peine, tandis qu'elle rend la perception plus facile et plus distincte. 5° A la perception, succède le souvenir qui la conserve, tandis qu'il ne reste rien de la sensation; elle ne reparaît que si elle est excitée par une idée à laquelle elle se trouve associée. 6° La sensation est un l'ait .variable dans l'individu et divers dans l'espèce, tandis que la perception est un fait invariable dans l'individu et uniforme dans l'espèce (cf. 38, 41, 42).

Lire Bouillef, D. des sciences, art. Impression, Sensation, Perception; Charles, Lect. de phil., I, p. 100-106, 109-110, 540-541.

33. Analyse des sensations. Insister sur la distinction des sensations externes et des sensations internes. Expliquer en quoi la sensation diffère de la perception et du sentiment. (18 août 1870.)

Plan. Analyse de la sensation (cf. 32). — Les sensations externes sont toutes déterminées par les impressions que les objets extérieurs produisent sur les organes des ciuq sens (cf. 36). Les sensations internes sont déterminées par les fonctions physiologiques dont l'accomplissement constitue la oie.

Distinction de la sensation et de la perception (cf. 32).

Distinction de la sensation et du sentiment (cf. 21).

Lire Charles, Lect. de phil., I, p. 117-118.

34. En quoi consisle la différence des perceptions naturelles et des percep lions acquises? De l'éducation des sens par l'esprit. (19 novembre 1868.)

35. Comment se forment les perceptions de la vue? (21 octobre 1873.)

36. Des cinq sens. Des notions que nous devons à chacun d'eux ou à plusieurs sens. (19 novembre 1867.)

Plan. A l'analyse générale des conditions de la perception il faut joindre l'étude des cinq sens (modes de perception desservis par cinq organes spéciaux), examiner quelles notions nous devons à chacun d'eux en particulier (perceptions naturelles) et quelles notions nous devons à l'exercice simultané ou successif de deux ou de plusieurs sens (perceptions acquises, inductions fondées sur des associations d'idées qui constituent X éducation des sens par l'esprit). — 1 ° Le toucher connaît la résistance et la solidité quand la main presse l'objet ; l'étendue et la forme quand elle en parcourt la surface ; puis (avec le secours de la mémoire), la position, la distance et le mouvement; enfin (avec la sensation de l'effort musculaire), le poids, la force d'impulsion ou de traction. Outre ces propriétés géométriques, il saisit certaines propriétés physiques, la chaleur, etc. — 2° La vue est le sens dont les données demandent le plus de travail pour être interprétées par l'esprit. Par elle seule elle perçoit la lumière, les couleurs, et, par leur moyen, deux dimensions de l'étendue, la longueur et la largeur; par suite, la forme des figures planes, leur position relative et leur mouvement sur un même plan. En associant l'exercice de la vue à celui du tact, l'esprit s'habitue à considérer l'étendue visible comme signe de l'étendue tangible : il apprécie la profondeur et la forme réelle des objets par la dégradation de la lumière (théorie des ombres dans le dessin et le lavis) ; la distance, par les lois de la perspective (différence de la grandeur apparente et la grandeur réelle, interposition des objets, netteté de l'image, etc.] ; le changement de distance, et le mouvement, par la variai iou de la grandeur apparente et de la lumière. L'œil contribue à ce travail par les mouvements au moyen desquels il s'adapte aux différences de dimensions, de distance et de position des objets parla dilatation et la contraction de la pupille. L'emploi des instruments et la connaissance des lois de l'optique étendent le champ de la vue et permettent d'éviter l'erreur dans l'appréciation des sensations visuelles. Enfin, les perceptions de la vue s'associent à celles du goût, de l'odorat et de l'ouïe aussi bien qu'à celles du toucher, de telle sorte qu'à l'aspect d'un objet nous pouvons juger de toutes ses qualités. — 3° L'ouïe perçoit l'intensité, le ton, le timbre et la durée du son ; puis, en associant ses notions à celles de la vue et du tact, la nature et la

dislance de l'objet sonore. — 4° L'odorat ne fait connaître que des qualités organoleptiques; mais il rend de grands services en ce qu'il indique instinctivement les objets nuisibles ou attrayants. 5° Le <7oiïf est le sens le plus borné; ses indications ne sont utiles qu'à la nutrition.

Lire Charles, Lect. dephiL, I, p. 107-108, 119-127.

37. Qu'appelait-on dans la philosophie du xvne siècle le sensorium commune (sens commun)? Quel est le rôle attribué à cette faculté par la philosophie contemporaine ? (20 novembre 1871.)

Plan. 1° D'après Aristote (Traité de l'âme), il y a un sens commun ou sens suprême qui compare les divers genres de sensations, qui en juge la ditférence et la similitude et en saisit les formes commîmes, l'étendue, la figure, le nombre et l'imité, le mouvement et le repos, le temps. Cette doctrine est reproïluite par Bossuet (Conn. de Dieu, I, rv, v), tandis que Descartes désigne par sens commun la partie du cerveau où se réunissent les impressions reçues par les organes (Règles pourla direction de l'esprit, § xn). Le sens commun, dans la signification donnée à ce mot par Aristote et par Bossuet, est la faculté appelée perception externe. — 2° Aujourd'hui, le mot sens commun a la même acception que l'expression latine sensus communis (Çommuni sensu plane caret. Hor.), et désigne la forme la plus simple et la plus générale de la raison.

38. Énumérer et classer les sens sous le double rapport de l'utilité pratique et de la dignité morale. (27 novembre 1869.)

Plan. Si l'on examine successivement les perceptions naturelles vîtes perceptions acquises des cinq sens (cf. 36), ou peut les classer comm>> il suit. 1° Pour les fondions vitales, le toucher le goût et l'odorat ont le plus d'utilité pratique. 2° Pour la science, le toucher donne les notions les plus exactes sur les propriétés des corps; mais la vue ouvre à nos investigations un champ illimité. 3° Pour les rapports qui constituent la société, l'ouïe seule perçoit la parole, tandis que la vue est bornée au langage des gestes. 4° Pour les beaux-arts, deux sens seuls nous servent, la vue (architecture, sculpture, dessin et peinture) et l'ouïe (musique, poésie).

Lne Charles, Lect. de phil., I, p. 129.

39. Montrer que, parmi tous les corps de la nature, nous ne percevons directement que notre propre corps. (28 juillet 1873.)

Plan. Analyse de la perception (cf. 32). — La conséquence de cette analyse est que les objets n'agissent en aucun cas directement sur l'âme, mais sur les organes qui reçoivent les impressions et les transmettent aux centres nerveux. Ceux-ci seulement agissent sur l'âme. Voir, p. ex., c'est simplement percevoir un état du nerf optique qui centralise les impressions éprouvées par la rétine. Donc notre âme perçoit directement notre propre corps et indirectement les corps étrangers. — Elle distingue en même temps notre corps des corps étrangers parce qu'elle y localise les sensations (en les rapportant instinctivement aux organes où se produisent les impressions), et parce qu'elle y détermine des mouvements pour palper un objet ou en parcourir la surface, etc.

Lire Charles, Lect. de phil., I, p. 111-114.

40. De la théorie des idées-images. Discuter cette théorie. En indiquer les conséquences. (10 août 1874.)

Plan. Quand nous prenons connaissance des objets extérieurs, nous ne percevons directement que les divers états de notre cerveau (cf. 39), lequel sert d'intermédiaire entre notre esprit et les objets qui agissent sur notre corps. Plusieurs philosophes semblent avoir pressenti confusément ce fait en essayant d'expliquer la perception externe par l'hypothèse à? images intermédiaires. D'après Démocrite, les corps émettent continuellement de leur surface quelques-uns des atomes qui les composent : ces émanations, qui en sont les simulacres, les images (si'SwXa), se glissent par le canal des sens jusqu'à l'âme, et lui font connaître par leur contact les objets qu'elles représentent. Cette hypothèse, adoptée par Épicure, a été développée par Lucrèce {De Rerum nalura, IV, 4G-50) :

Dico igitnr rerum effigias tenueisque figuras Mittier ab rébus, summo de corpore, earum Quœ quasi membranae vel cortex nominitanda est, Quod speciern ac formata similem gerit ejus imago, Quojusquomque cluet de corpore fusa vagari.

Les Stoïciens expliquaient la perception externe d'une manière analogue; regardant l'âme comme corporelle, ils faisaient consister les sensations dans des formes imprimées à l'âme

(IvdfppafKjeiç), les actes de l'imagination dans des empreintes semblables à celles qu'un cachet produit sur la cire (d>ç sv x-qpôi twTo&ueiç), ei la mémoire dans la conservation de ces empreintes. Plolin, chef de lecole d'Alexandrie, a fort bien réfuté cette erreur et démontré que la perception des objets extérieurs n'est pas une modification passive de l'àme, qu'elle est un acte intellectuel (èvzpyela) qui consiste dans la connaissance de l'impression éprouvée par le cerveau et dans le jugement porté sur elle. « Si nous percevions seulement les images des objets visibles, au lieu de voir ces objets mêmes, nous ne verrions que leurs traces et leurs ombres. Alors, les réalités seraient autres que les choses que nous voyons... Il faut qu'il y ait deux choses, l'objet qui est vu et le sujet qui voit; par conséquent, le sujet qui voit l'objet visible doit en être distinct et le voir placé ailleurs qu'en lui-même... Il faut donc distinguer la passion (modification passive du cerveau) et la connaissance de la passion (Des Sens et de la Mémoire; Ennéade IV, livre vi). » Saint .Augustin, adoptant cette théorie, l'a transmise aux Cartésiens qui ont étudié dans ses ouvrages la philosophie platonicienne : Bossueta développé celte théorie dans la Connaissance de Dieu et de soi-même (III, vin), et Malebrauche daus la Recherche de la Vérité (I, x) ; Arnauld, dans son livre Des vraies et des fausses idées (ch. IV), a réfuté l'erreur des docteurs scolastiques qui, interprétant mal Aristote, admettaient des idées représentatives appelées en latin species et formas, et, en français, espèces et formes soit sensibles soit intelligibles. Celte erreur a été professée aussi par Locke et combattue par Reid, chef de l'école écossaise. — En résumant les critiques adressées à l'hypothèse des idées représentatives, on peut les formuler ainsi. 1° Cette hypothèse est contraire à l'observation des faits (cf. 32). 2° Gassendi en a déduit le matérialisme: « Notre âme ne connaît les corps que par dos idées qui les n présentent; or ces idées sont matérielles; donc il faut que l'àme soit elle-même matérielle pour les recevoir. » 3° Hume, de son côté, en a déduit le scepticisme : « La philosophie de Locke nous enseigne que ce qui est présent à l'àme, ce n'est pas l'objet lui-même, mais sa représentation, son image ; nous ne pouvons savoir si cette représentation est produite par l'objet extérieur ou par une force propre à l'àme ou par l'action d'un esprit invisible : car nous ne voyons que cette représentation et point l'objet même. »

Lire Bouillet, D. des sciences, art. Espèces, Perception; Charles, Lect. de phil., I, p. 149-157.

41. Comment arrivons-nous à la connaissance de la matière. Cette connaissance est-elle proprement une perception ou une conception? (4 août 1869.)

Plan. L'habitude nous fait paraître simple la connaissance de la matière, telle qu'elle nous est représentée par les sens et par l'imagination. L'analyse démontre que celte connaissance est complexe. Je promène ma main sur une table. J'éprouve les deux sensations corrélatives de mon effort musculaire et de la résistance qui lui est opposée. D'un côté, je sais que je veux agir et je sens que je détermine un effort musculaire dans mon corps : je me connais ainsi comme cause par l'exercice de mon activité. D'un autre côté, la table oppose un obstacle à la pression de mes doigts; elle y produit ainsi des impressions tactiles que les nerfs transmettent à un centre nerveux; puis l'état de ce centre nerveux me fait éprouver une sensation de résistance; enfin j'affirme l'existence objective de la matière qui résiste à ma main. — 11 y a ici une grande différence entre la connaissance que j'ai de moi-même et celle que j'ai de la matière. Je me connais moi-même intérieurement par la conscience : je sais que je produis un phénomène, et par là je distingue en moi immédiatement et directement une cause active que j'appelle moi et un phénomène produit par elle. Je ne connais au contraire la matière que par le dehors, par le phénomène de la résistance qui la manifeste à moi ; je ne perçois immédiatement et directement que l'état du centre nerveux auquel parviennent les impressions organiques (cf. 39) ; la sensation qui en résulte est un signe qui me suggère l'affirmation de l'existence d'un objet extérieur. Je fais dans ce cas une induction fondée sur l'obstacle opposé au mouvement de mon organe : je sais que j'existe, parce que je sais que j'agis; je crois que la matière existe hors de moi, parce qu'elle agit sur mon corps. Celte induction est immédiate et directe dans ce qu'on nomme les perceptions naturelles; elle est médiate et discursive dans ce qu'on nomme les perceptions acquises (cf. 36). — Par suite, la connaissance de la matière doit beaucoup moins à l'objet qu'au sujet. L'objet détermine seulement les impressions organiques, d'où résultent les sensations qui sont de simples signes. Le sujet ou le moi produit le mouvement volontaire, qui, en rencontrant des points résistants, rend manifeste l'existence de l'objet à titre d'obstacle; en considérant par la mémoire la continuité de son mouvement à laquelle cor-

respoud la continuité dos points résistants et dos sensations corrélatives, il se représente la matière comme une pluralité de éhoses qui coexistent dans l'espace el tonnent une masse tangible; à l'aide des notions de cause et de substance qu'il acquiert par "[exercice et par la durée de son activité, il conçoit la matière comme force et comme substance; enfin, par son intelligence, il interprète les sensations comme des signes et détermine luelles qualités leur correspondent hors de lui (cf. 42).

Résumons-nous. Ou peut dire que la connaissance de la matière n'est pas une perception proprement dite (une connaissance ïirecte et immédiate comme celle que le moi a de lui même), qu'elle est une conception de notre intelligence, c'est-à-dire qu'elle implique induction, interprétation, comme nous l'avons expliqué. Mais on peut admettre avec l'école écossaise qu'elle est une perception, si l'on entend par là que les sensations nous suggèrent immédiatement l'affirmation de l'existence des objets extérieurs, sans l'intermédiaire d'images ou idées représentatives vcf. 40).

Lire Charles, Lect. dephil., I, p. 127-130.

42. Qu'entend-on par les qualités premières et les qualités secondes de la matière? (13 août 18G9.)

Plan. La matière, d'après l'idée que nous en donne l'expérience, est une pluralité de choses coexistant dans l'espace, quelles que soient d'ailleurs ces choses, atomes, monades ou phénomènes. Elle produit des impressions sur les organes des lens; les impressions organiques déterminent à leur tour dans |!àme dos sensations correspondantes; enfin, autant l'âme éprouve d'espèces de sensations, autant elle attribue par induction de qualités à la matière. Cette induction est-elle fondée? Ces qualités sont-elles réelles? On doit se poser cette question : car une même cause produit des impressions différentes sur différents organes 'par exemple, l'électricité détermine dans les nerfs tactiles des picotements; dans l'œil, des apparences lumineuses; dans l'oreille, un bourdonnement; sur la langue, des saveurs) ; réciproquement, des causes différentes déterminent la même impression dans le même organe. — 1° La saveur et \' odeur dépendent autant de la structure de nos organes que de la nature des corps qu'elles servent à distinguer. C'est pourquoi, en chimie, on les nomme qualités organoleptiques. On ne peut les définir; on ne ies distingue que

PHIL. lév. 2

par comparaison : saveur sucrée ou salée, etc. — 2° Le son, la lumière, la chaleur, sont également des qualités apparentes des corps. Il n'y a hors de notre àme ni son, ni lumière, ni chaleur; il n'y a que diverses espèces de mouvements dont la physique définit la nature et détermine les lois. — 3° L'exercice du toucher, combiné avec celui de notre force motrice, nous révèle des qualités qui nous paraissent indépendantes du sujet sentant : V étendue résistante et tangible, en palpant un corps et en promenant notre main sur la surface qui nous offre une continuité de points résistants; le poids, en soulevant ce même corps. D'un aulre côté, quelques changements qu'éprouvent l'aspect, la figure et l'état d'un corps, la physique et la chimie enseignent que sa masse (l'ensemble de ses particules intégrantes) ne varie pas comme son volume, qu'elle conserve le même poids, oppose la même résistance à l'action motrice ou exige la même énergie pour prendre la même vitesse. La matière a donc quelque chose d'absolu et de persistant à travers toutes les modifications qu'elle peut éprouver, savoir, sa masse et son poids. Par suite, la physique et la chimie résolvent le corps étendu et figuré en un système à'alomes ou de particules infinitésimales, centres de forces attractives et répulsives qui les maintiennent à distance les unes des autres dans un état perpétuel de tremblement. — Cette analyse démontre que les qualités de la matière n'ont pas toutes la même valeur. Les qualités apparentes, saveur, odeur, son, lumière, chaleur, peuvent s'appeler qualités secondes : ce sont de simples mouvements de la matière. Les qualités réelles, la masse et le poids peuvent être appelées qualités premières, à condition de reconnaître qu'elles impliquent l'idée de force motrice.

Lire Douillet, D. des sciences, art. Perception, Matière, Espace, Étendue, Force.

Rem. I. Les philosophes n'ont pas toujours distingué avec la même précision les qualités premières et les qualités secondes. Descartes, par exemple, confond l'étendue tangible avec \'étendue abstraite qu'étudie la géométrie et qui est divisible à l'infini, comme l'enseignent Pascal et Euler. En outre, il y a trois systèmes sur l'essence de la matière. 1° Le Mécanisme de Descartes, qui rappelle YAtomisme d'Épicure, admet la distinction des qualités premières et des qualités secondes; mais il fait consister l'essence de la matière dans ïctendue seule, et il explique tous les phénomènes physiques, chimiques, physiologiques, par les lois de la Mécanique, c'est-à-dire par des

figures et des mouvements. 2° Le Dynamisme de Leibniz n'admet pas la distinction des qualités premières et des qualités secondes : il n'accorde de réalité qu'à la force., réduit retendue et l'impénétrabilité à de simples rapports (cf. Charles, Lecl. de plUL, I, p. 138-148). 3° VAtomisme dynamique admet la distinction des qualités premières et des qualités secondes : il reconnaît la matière comme constituée par la force et par l'étendue (cf. Bouille!, D. des sciences, art. Matière, Mécanisme, Dynamisme).

Heu. IL La question de Y essence de la matière, traitée incidemment en Psychologie au sujet de la Perception externe, appartient à la Philosophie des sciences, une des trois parties de la Métaphysique.

43. De la réalité du monde extérieur. Discuter les objections dont elle a été l'objet. (19 août 1872.) • 44. Y a-t-il lieu de mettre en doute la réalité des choses extérieures? Sur quoi a-t-on pu fonder un doute si extraordinaire et si contraire au sens commun? (21 nov. 1872.)

Plan. Deux objections ont été faites contre la réalité du inonde extérieur : la lre est dirigée contre la certitude de la Perception extérieure; la 2° est fondée sur des hypothèses émises par certains philosophes pour expliquer de quelle manière nous connaissons les objets extérieurs, hypothèses qui conduisent à V Idéalisme ou au Scepticisme.

1° « Durant le sommeil on croit voir aussi fermement que nous faisons..., et on agit de même qu'éveillé... Qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un peu différent du premier? » (Pascal, Pensées). — Réponse. La distinction de la veille et du sommeil s'opère immédiatement, comme l'affirme le sens commun, au moment où nous pouvons tout à la fois nous représenter des images et percevoir des objets réels. L'absence seule de toute perception distincte dans le rêve nous livre à l'illusion (cf. Charles, Lect. de plvl., I, p. 102-163; II, p. 23-24).

2° Chez les anciens, Démocrite et Épicure supposèrent que des images émises par les objets extérieurs pénètrent jusqu'à l'àme et lui font connaître par leur contact les choses qu'elles représentent. Les Stoïciens assimilèrent la sensation à une impulsion, à une empreinte. Plotin réfuta parfaitement ces

hypothèses en démontrant que la perception consiste dans la connaissance que l'âme prend de l'impression éprouvée par ic corps et dans le jugement qu'elle porte sur elle (cf. 40). Cependant, la Scolastique admit des espèces intermédiaires entre l'âme et les ohjets. Dans les temps modernes, Gassendi reprit l'hypothèse d'Epicure. Locke a son tour supposa des idées représentatives ou images intermédiaires entre les ohjets et l'esprit. Comme rien ne prouve que ces représentations soient produites par les ohjets extérieurs, Berkeley en conclut qu'elles résultent d'une force propre à l'âme et que la matière n'existe pas (Idéalisme), tandis que Hume en déduisit qu'il n'y a rien de réel que la succession de nos idées (Scepticisme). D'un autre côté, Leihniz fut conduit à un idéalisme analogue à celui de Berkeley par son hypothèse de l'harmonie préétablie, d'après laquelle les modifications de l'âme correspondent exactement à celles du corps sans que ces deux substances agissent l'une sur l'autre. Enfin, Malebranche supprima également l'action réciproque de ces deux substances l'une sur l'autre par ses causes occasionnelles et sa vision en Dieu.

On réfute foutes ces hypothèses, comme l'ont fait Arnauld (Des vraies et des fausses idées) et Reid (Recherches sur l'Entendement humain) par une analyse exacte de la Perception.

Lire Bouillet, D. des sciences, art. Perception, Harmonie préétablie, Causes occasionnelles ; Charles, Lect. de phil., I, p. 149-157, 1G2-1G8, II, p. 29-31.

Conscience. Idée du moi.

45. Objet et instruments de la Perception externe. Objet et instrument de la Perception interne. Comparer entre elles ces deux espèces de Perceptions. (22 novembre 1872.)

Plan. Exister pour l'âme humaine, c'est agir. Eu agissant, elle connaît les corps par la Perception externe, et se connaît elle-même par la Conscience, nommée aussi Perception interne ou Sens intime.

Excitée d'abord par des impressions organiques qui déterminent des sensations, l'âme réagit, soit par un effort pour mouvoir son propre corps qui la met en relation avec les corps étrangers, soit simplement par l'attention qu'elle accorde à ses sensations : 1° en mouvant son propre corps, elle le connaît parce qu'elle y localise ses sensations (cf. 39) -, 2° en appli-

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