Qu'est-ce que le principe de causalité? Qu'est-ce
'que le principe de substance? Ces deux principes tirent-ils
leur origine des sens? (20 août 18t>9; 25 novembre 1871.)
Plan. Quand nous percevons des phénomènes extérieurs par nos sens, nous les expliquons à l'aide de deux principes, savoir le principe de causalité : Tout ce qui commence a une cause; et le principe de la substance : Toute qualité se l'apporte à une substance (en grammaire: Tout adjectif serapporte à un substantif). Les deux idées de cause et de substance sont étroitement liées ensemble : car, en percevant un phénomène, nous le rapportons d'abord à une puissance qui le produit ; puis, nous concevons que ce phénomène, succédant à un autre phénomène et constituant ainsi un changement, suppose une puissance qui subsiste [sub-stat), c'est-à-dire qui conserve quelque chose d'un et d'identique sous les apparences multiples et diverses qu'elle revêt et qui sont ses qualités. Nous avons ainsi l'idée de force ou puissance active, qui s'appelle cause en tant qu'elle produit des phénomènes, et substance en tant qu'elle tend à persévérer dans l'action qui constitue son existence.
Les deux principes de causalité et de substance sont des vérités premières, universelles, nécessaires et absolues. Elles ne sauraient donc nous être données par les sens qui ne nous font percevoir que des séries de phénomènes. La démonstration qu'on en donne pour le principe de causalité s'applique également au principe de substance (cf. 54).
C'est dans la connaissance qu'elle acquiert d'elle-même
par la conscience que noire âme puise la double notion de cause et de substance. Par l'effort qu'elle fait pour agir soit en elle-même, soit sur son corps, elle perçoit son énergie personnelle et son unité. Par sa tendance persistante et efficace à l'action qui constitue sou existence, elle sait qu'elle dure et qu'elle est identique. Elle se connaît ainsi comme une force. dans son rapport avec les phénomènes qu'elle produit et qu'elle subit. Mais ce rapport est contingent, comme la nature même de notre âme. 11 faut donc l'intervention de la raison pour s'élever de là aux deux principes de causalité et de substance.
A l'aide de ces deux principes, nous jugeons que les phénomènes extérieurs que nous percevons par les sens se rapportent aussi à des forces, mais à des forces qui diffèrent essentiellement de notre àme, parce qu'elles n'ont ni intelligence ni spontanéité. Nous concevons ces forces comme causes, quand elles agissent sur nos organes ou qu'elles agissent les unes sur les autres; nous les concevons comme substances, quand nous considérons leur permanence, que la chimie formule ainsi : Au milieu de tous les changements des corps, la quantité de matière reste toujours la même.
Notre âme el les forces dont nous percevons l'action hors de nous sont également finies, relatives, contingentes. En cherchant leur raison d'être, nous ne la trouvons que dans une activité intelligente infinie, absolue, nécessaire, qui est la Cause première, comme principe de toute activité, et la Substance en soi, comme condition de toute existence; elle possède l'éternité et Y immensité, en tant qu'elle rend possibles le temps et l'espace, qui sont les modes d'existence propres aux êtres finis.
Lire Bouillet, D. des sciences, art. Substance, Temps, Espace, Éternité, Immensité; Charles, Lect. dephil.,l, p. 243, 267-271.
56. Quelle différence doit-on faire, dans le langage philosophique, entre ces deux expressions, une cause seconde et une cause -première! (30 juillet 1872.)
Plan. Par la conscience, nous savons que nous sommes une cause substantielle, une force intelligente, qui agit sans cesse et qui tend sans cesse à agir. En appliquant le principe de causalité aux phénomènes que nous percevons par les sens, nous jugeons qu'il y a hors de nous des forces, dépourvues d'ailleurs d'intelligence et de spontanéité, lesquelles agissent sur nos organes ou agissent les unes sur les autres
[cf. 55). Or toutes ces forces sont Haies, relatives, contingentes, parce qu'elles se limitent réciproquement, qu'elles n'exercent leur action qu'à certaines conditions, qu'elles auraient pu ne pas exister. Elles n'ont donc pas leur raison d'être en ellesmêmes, elles supposent autre chose qu'elles-mêmes, soit qu'on les considère chacune individuellement, soit qu'on les considère toutes ensemble. A ce point de vue, elles s'appellent causes seconde1!, en ce sens qu'elles n;ont pas en elles-mêmes le premier principe des phénomènes qu'elles produisent. Ce premier principe de toute action et de toute existence est la Cause première, qui seule explique tout et s'explique par elle-même parce qu'elle est la condition de tout. « La raison suffisante de l'existence de l'univers ne saurait se trouver dans la suite des choses contingentes, parce que la matière étant indifférente en ellemême au mouvement et au repos et à un mouvement tel ou autre, on n'y saurait trouver la raison du mouvement, et encore moins d'un tel mouvement. Et quoique le présentmouvement qui est dans la matière vienne du précèdent, et celui-ci encore d'un précédent, on n'en est pas plus avancé, quand on irait aussi loin que l'on voudrait; car il reste toujours la même question. Ainsi, il faut que la raison suffisante, qui n'ait plus besoin d'une autre raison, soit hors de cette suite des choses contingentes, et se trouve dans une substance qui en soit la cause ou qui soit un être nécessaire portant la raison de son existence avec soi ; autrement on n'aurait pas encore une raison suffisante où l'on pût finir. Et celte dernière raison des choses est appelée Dieu. » (Leibniz, Principes de la nature et de la grâce, § 8.)
La Cause première, étant la raison d'être de toutes choses, est par cela même absolue, c'est-à-dire indépendante de toute condition dans son existence et son action; nécessaire, c'est-àdire telle qu'il nous est impossible de supposer qu'elle ait jamais pu ne pas être ou être autrement qu'elle n'est; infinie, c'est-à-dire sans bornes possibles dans son existence et son action ; immense et éternelle, c'est-à-dire en dehors de l'espace et du temps; enfin parfaite, c'est-à-dire complète sans aucune restriction parce qu'elle possède la plénitude de l'être, qu'elle est à la fois la réalité suprême et l'idéal de toutes choses.
En résumé, l'âme humaine, en se percevant comme force dans son action sur elle-même et sur son corps, se reconnaît en même temps comme cause seconde par rapport à la Cause première, et elle distingue dans la Cause première autant
d'attributs qu'il y a de rapports entre les êtres finis et l'Être infini qui est leur raison suffisante.
Lire Bouillet, D. des sciences, art. Idéal, Infini; Charles, Lect. dephil., I, p. 172-197.
57. Définir avec exactitude le principe des causes finales. En quoi diflere-t-il du principe de causalité? Quelles en sont les principales app'ications? (7 août 1872.)
58. Qu'entend-on par causes finales? Doit-on en reconnaître dans la nature? (12 novembre 1809.)
Dissertation. Le, principe de causalité a. pour complément le principe des causes finales, qui s'énonce ainsi : Tout être a une fin, ou, Tout ce qui arrive a un but (ou, sous une forme négative : Rien n'est en vain dans la nature). De même que la conscience nous donne la première idée de cause efficiente (cf. 52), de même elle nous donne la première idée de cause finale. Chaque fois que je produis un acte, non-seuloment je sais que je le produis, mais encore je sais que j'ai un but : par exemple, je prends un crayon pour dessiner une figure de géométrie; en même temps que je me perçois comme cause efficiente de ce mouvement, je me perçois aussi comme cause finale, parce que je trouve en moi-même avec la raison du commencement la raison de la fin où tend mon effort. En effet, je distingue dans ce fait deux termes et leur rapport : 1° l'idée du dessin que je veux tracer sur ie papier; 2° l'ensemble des mouvements par lesquels j'exécute ce dessin ; 3° le rapport entre l'ensemble des mouvements, qui sont les moyens, et l'idée du dessin, qui est la fin. Ce rapport est contingent et particulier, tandis que le principe des causes fiuales est nécessaire et absolu. Notre esprit passe de l'un à l'autre de la même manière qu'il passe de l'idée de cause seconde à celle de Cause première (cf. 56). Quand je me connais comme cause efficiente et comme cause finale, c'est-à-dire comme force intelligente, j'affirme que mon activité est limitée et j'affirme en même temps l'existence d'une activité souverainement intelligente. De là résulte le principe des causes finales; Examinons-en les applications.
Par suite de l'action que les objets extérieurs exercent sur notre corps ou qu'ils exercent les uns sur les autres, nous concevons les forces physiques. L'expérience nous enseigne qu'elles sont dénuées d'intelligence et d'initiative, ce qu'on nomme Y inertie de la matière. Par suite, les sciences physiques
se bornent à étudier les conditions déterminantes des phénojpènes. Mais cette élude n'est possible que si les forces phy- Bques ont des modes d'action réguliers et constants, c'est-àdire des lois, ce qui implique le principe d'induction fondé
lui-même sur le double principe de causalité et des causes finales : Partout et toujours, dans les mômes circonstances, les s causes ont les mêmes effets, et les mêmes moyens ont les mêmes fins. L'observation de ces lois constitue Y ordre physique, lequel suppose une activité souverainement intelligente et immuable : son intelligence nous assure que tout ce qui arrive a une fin, une raison d'être, des lois; sa puissance et son immutabilité nous garanlissent que ces lois sont observées, que l'ordre règne dans l'univers.
Outre que le principe des causes finales donne l'idée de l'ordre aux sciences physiques, il a une application spéciale dans les sciences naturelles qui étudient les organes et les fonctions des corps vivants : car les termes mêmes dont elles se servent impliquent la relation entre les moyens et la fin. Le physiologiste , qui étudie l'organisme d'un végétal ou d'un animal, doit tenir compte de l'harmonie du système en même temps qu'il cherche à pénétrer dans son intérieur pour comprendre le mécanisme de chacune de ses parties; il doit dune, comme le dit M. Cl. Bernard, « admettre une finalité harmonique et préétablie dans le corps organisé, dont toutes les actions partielles sont solidaires et génératrices les unes des autres. »
Telles sont les applications légitimes du principe des causes finales dans les sciences physiques et les sciences naturelles. Ajoutons qu'en morale il sert à déterminer la destinée de l'homme, le bien en soi et l'ordre moral ; qu'en théodicée il sert à démontrer l'action de la Providence divine dans l'ordre physique et l'ordre moral.
Après avoir déterminé les applications légitimes du principe des causes fiuales, il nous reste à en indiquer les fausses applications. La première erreur est cette maxime reçue dans l'antiquité, que Dieu a fait toutes choses pour nous : Hominis causa vid tur cuncta alla genuisse natura (Pline l'ancien, Hist. nat., VII, i) ; évidemment l'homme n'est pas la fin de toutes choses, et il ne connaît pas la fin assignée par Dieu à l'univers. La seconde erreur est celle des philosophes du moyen âge, qui ont décrié les causes finales en fixant arbitrairement la destination des objets et en en déduisant leurs propriétés par des syllogismes. Dans l'ordre des choses, Dieu a donné simultanément aux êlres
leur fin et leur nature ; mais, dans l'ordre de nos connaissances, nous ne pouvons déterminer la fin d'une chose que par l'étude de sa nature. Telle doit être la règle de toute explication scientifique.
Lire Bouillet, D. des sciences, art. Cause, Organisation; Charles, Lect. dephil., I, p. 252-262, et II, p. 100-102.
Classification, origine et formation des idées. Différentes théories proposées sur cette question.
59. Toutes nos idées nous viennent-elles des sens? (18 août 1868.)
60. Prouver que toutes nos idées ne viennent pas des sens. (4 août 1870; 10 novembre 1874.)