‹ Traité théorique et pratique de la dissertation philosophiqueChapitre 73 sur 189 · ORIGINE DES IDÉES · texte numérisé non relu

ORIGINE DES IDÉES

Pour juger le système de Locke et l'empirisme en général (cf. 47), examinons comment, notre esprit acquiert ses idées. — Les objets que nous connaissons ont des caractères opposés : la matière et le moi sont des êtres contingents, finis, relatifs; Dieu est Y Être nécessaire, infini, absolu. Nous devons donc diviser nos idées en deux classes : Idées contingentes, Idées nécessaires. Nous devons également admettre qu'elles ont deux origines, que les idées contingentes sont acquises par l'Expérience qui comprend les Sens et la Conscience, et que les idées nécessaires sont acquises par une faculté spéciale nommée Raison. 1° Par les Sens, nous ne percevons que des phénomènes; ce sont de simples signes que nous interprétons à l'aide des principes de causalité et de substance, etc. (cf. 41). 2° La Conscience n'est pas la simple connaissance de nos opérations intellectuelles; elle est essentiellement la connaissance que le moi a de lui-même comme cause dans chacune de ses opérations et comme sujet dans chacune de ses modifications (cf. 11, 52). 3° Par les Sens et la Conscience, nous ne percevons que des causes secondes. La Raison nous donne l'intuition de la Cause première, c'est-à-dire de l'Être nécessaire, infini, absolu, et de ses rapports avec les êtres contingents, finis, relatifs (cf. 47-56).

Cette analyse démontre que nous acquérons nos idées par trois facultés intellectuelles, la Perception extern", la Conscience et la Raison. Elle nous permet de juger l'empirisme. Son erreur est de méconnaître l'activité intellectuelle du moi. 1° Il confond la Perception avec la Sensation. 2° Il ne voit pas dans la Conscience une source originale d'idées (cf. 52, 63. 127). 3° Il réduit l'idée de Dieu à une abstraction ou à une négation (cf. 64).

Lire Bouillet, D. des sciences, art. Empirisme, Idées; Charles, Lect.dephil., I, p. 169-176.

62. Exposer et discuter la théorie des idées innées el celle delà table rase. (2 août 1866; 22 novembre 1809.)

Plan. Deux théories célèbres sont le point de départ de la philosophie moderne dans la question de l'origine des idées, la théorie des idées innées et celle de la table rase.

On croyait généralement au moyen âge que l'expérience n'atteignait que les faits de l'ordre physique, et que l'entendement tirait des sensations par un long travail d'abstraction et de raisonnement toutes les notions des choses immatérielles : de là cet axiome de la Scolastique : Nihil est in intellectu

4i PSYCHOLOGIE.

qitod non fuerit in sensu (Rien n'est dans l'entendement qui n'ait été auparavant dans les sens). Descartes comprit que la réalité se connaît par l'expérience et non par un appareil compliqué de syllogismes. Il vit que l'esprit, en rentrant en luimême, se connaît lui-même intimement et connaît Dieu par la réflexion. Il fut ainsi amené à distinguer dans la troisième de ses Méditations trois espèces d'idées : « Entre ces idées, les ( unes me semblent être nées avec moi (idées innées), les autres être étrangères et venir du dehors (idées adventices), et les autres être faites et inventées par moi-même (idées factices). Car que j'aie la faculté de concevoir ce que c'est qu'on nomme en général une chose, ou une vérité, ou une pensée, il me semble que je ne tiens pas cela d'ailleurs que de ma nature propre; mais si j'ois maintenant quelque bruit, si je vois le soleil, si je sens de la chaleur, jusqu'à cette heure j'ai jugé que ces sentiments procédaient de quelques choses qui existent hors de moi; et enfin il me semble que les sirènes, les hippogriffes et toutes les autres semblables chimères sont des fictions et inventions de mon esprit. » — Si l'on examine ce qu'il y a de vrai et de faux dans cette théorie, on trouve que Descartes établit clairement que les sens nous font seulement percevoir les phénomènes extérieurs, que l'àme se connaît elle-même et connaît Dieu par réflexion et non par des syllogismes; mais il confond sous la dénomination commune d'idées innées les données de la conscience et celles de la raison, dont il faut distinguer les objets et déterminer les rapports en montrai t que toute connaissance implique la perception extérieure, la conscience et la raison, et trois termes différents, mais noa séparés, la matière, l'àme et Dieu (cf. 56).

On peut ajouter à celte critique que la dénomination d'idées innées prête à l'équivoque. Descaries l'explique dans sa Réponse à la Xe objection de Hobbcs : « Lorsque je dis que quelque idée est née avec nous ou qu'elle est naturellement empreinte en nos âmes, je n'entends pas qu'elle se présente toujours à notre pensée; car ainsi il n'y en aurait aucune ; j'entends seulement que nous avons en nous la faculté de la produire. » — Malgré cette explication, Locke employa le premier livre de son Essai sur l'entendement humain à combattre les idées innées, en les prenant dans le sens d'idées toujours présentes à l'esprit (contrairement à l'affirmation expresse de Descartes), et enseigna que l'esprit est une table rase. (Voyez ci-dessus l'exposé de cette théorie et sa réfutation, § Cl.)

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