JUGEMENT
individus constituent l'essence vraie et les genres existent seulement dans les conceptions de l'esprit. 3° (Réalisme de Guillaume de Champeaux). Les genres sont les seules entités réelles et 1rs individus n'ont eux-mêmes d'existence que par rapport à leurs universaux. — On peut apprécier ainsi ces trois opinions en réunissant le conceptualisme au nominalisme. 1° Les idées générales qui représentent des qualités et des rapports sont des abstractions, mais elles ne sont pas des conceptions arbitraires de noire esprit; les lois de la pensée correspondent aux lois de la nature (cf. 09). 2° Les idées générales concrètes des substances simples ou composées représentent un élément trèsimportant de la réalité. Sans doute il n'existe dans la nature que des individus; il n'y a rien en soi-même d'universel (par exemple, il n'y a pas d'âme raisonnable en général). Mais la distinction des espèces est fondée sur l'essence réelle des êtres : car les espèces ne se mêlent pas par la génération; seules elles ontlatixité et la durée. 11 en résulte que les caractères essentiels qui constituent les types des espèces représentent les lois et le plan de la nature.
Lire Bouillet, D. des sciences, art. Espèce; Charles, Lcct. de phil.,11, 55.
Jugement. Proposition.
72. Quels sont les trois éléments du Jugement auxquels correspondent les trois parties de la Proposition ? (2 août 1873.)
Plan. Toutes les connaissances acquises par la perception externe, par la conscience et par la raison, toutes les opérations intellectuelles qui les modifient ou les combinent supposent un jugement, parce que toutes impliquent une croyance ou une affirmation soit verbale, soit mentale. — Le jugement est l'acte par lequel l'intelligence affirme qu'une chose est ou n'est pas d'une certaine manière. Exprimé par le langage, il constitue une proposition qui contient 2 termes (sujet, attribut) et leur lien ou copule (verbe). Dans cet exemple : L'air est pesant: 1° le sujet (l'air) est la chose dont on affirme une manière d'être; 2° l'attribut (pesant) est la manière d'être qu'on affirme de cette ebose; 3° le verbe (est) constitue le lien des 2 termes et représente l'affirmation (même quand il y a négation ; car toute négation implique une affirmation : nier, c'est affirmer
S't PSYCHOLOGIE,
qu'une chose n'est pas : cf. 73 . A ces trois parties de la proposition correspondent les 3 éléments du jugement : 1° l'idée d'un obji t, c'est-à-dire d'une substance réelle (a'rj ou d'une abstraction conçue sous forme de substance (vertu) ; 2° l'idée de ce que l'on affirme de cet objet, soit une qualité, soit simplement l'existence; 3° l'affirmation (est) qui caractérise le jugement. Cet acte intellectuel est par sa forme une application du principe de substance : Toute qualité se rapport'' à une .substance; do là dérive cette règle logique : Tout attribut se rapporte à un sujet : et cette règle grammaticale : Tout adjectif se rapporte à un substantif. Ainsi la loi du langage correspond à la loi de la pensée, et la loi de la pensée correspond elle-même à la loi de la réalité, qui se compose seulement des substances et de leurs modes (cf. 55).
Le jugement n'est pas une faculté spéciale; c'est une fonclion de la raison qui, rapportant tout à l'idée de Yêlre, prononce sur la vérité des pensées et sur la réalité de leurs objets.
73. Du Jugement et de ses diverses espèces. (8 novembre 18G6; 27 mars 1874.)
74. Quelles sont les principales espèces de jugements ? Qu'appelle-t-on jugements analytiques ou synthétiques, jugements a priori ou a posteriori, jugements nécessaires ou contingents ? (24 août 1870.)
Plan. Analyse du jugement (cf. 72). — D'après cette analyse, on peut diviser les jugements en 4 classes.
1° Au point de vue de la Qualité (nature de l'assertion contenue dans le jugement), le jugement est affirmatif (Les gaz sont pesants) ou négatif (Le mercure n'est pas solide). Le jugement intuitif est affirmatif, parce qu'il est une. croyance spontanée à la réalité. Au contraire, le jugement négatif est réfléchi et comparatif (cf. 75) : nier qu'un objet soit d'une certaine manière, c'est tout à la fois affirmer la réalité d'une chose présente (l'existence du mercure dans l'exemple cité), et constater l'absence d'une, autre chose à laquelle nous pensons la qualité de solidité); par exemple, accoutumés à voir les métaux à l'état solide, nous remarquons plus l'absence de la solidité daus le mercure que la présence des autres qualités.
2° Au point de vue de la Quantité (nombre des objets auxquels s'étend le jugement), le jugement est singulier [Alexandi célèbre), ou particulier [Quelques hommes sont vertueux), ou
JUGEMENT. 5o
gênerai (Les hommes sont mortels), selon que l'affirmation porte sur un seul objet, sur quelques objets, ou sur une classe entière. Remarquons que, dans la théorie du syllogisme, la proposition où l'affirmation porte sur un seul objet est appelée universelle comme celle où l'affirmation porte sur une classe entière d'individus, parce que dans les deux cas le sujet est pris clans toute son extension Vf. 1 68).
3° Au point de vue de la Modalité (manière dont est conçue l'existence des objets), le jugement est contingent [L'air est pesant), ou nécessaire [Tout changement suppose une cause). Cette distinction est commuue aux jugements et aux idées (cf. 40 . Par suite, tout jugement contingent est a posteriori, c'est-à-dire est fondé sur l'expérience, soit sur la perception externe [L'air est pesant), soit sur la conscience (L'âme est litout jugement nécessaire est a priori, c'est-à-dire est fondé sur la raison [Tout changement suppose une cause).
4° Au point de vue île la Relation (rapport entre les idées que le jugement unit), le jugement est synthétique ou analytique. selon que l'attribut est une idée ajoutée explicitement au sujet ou une idée contenue implicitement dans le sujet. Dans le premier cas, le jugement est synthétique a posteriori (L'air est pesant: L'âme humaine est libre) ou synthétique a priori, comme le principe de causalité et toutes les vérités premières (cf. 47). Dans le second cas, le jugement analytique affirme du sujet un a! tribut qu'on y trouve naturellement contenu lorsqu'on examine sa compréhension (Les corps sont étendus) ;par suite, le jugement analytique est a priori en ce seus qu'il repose sur le principe de contradiction comme tous les axiomes (cf. 47)-, mais il présuppose un jugement intuitif et concret qu'il décompose par abstraction en séparant de la substance une de ses qualités essentielles (cf. 7 2 .
75. Tous les Jugements sont-ils, comme on l'a prétendu, le résultat d'une comparaison? (27 novembre 1868.)
Plan. Dans les traités de Logique où, d'après Aristotc et la philosophie scolastique, le jugement est étudié sous forme de proposit:on au point de vue de la théorie syllogistiqne, il est défini comme le résultat d'une comparaison : « Après avoir conçu les choses par nos idées, nous comparons ces idées ensemble ; et trouvant que les unes conviennent entre elles et que les autres ne conviennent pas, nous les lions ou délions, ce qui s'appelle affirmer ou nier, et généralement
juger (Logique de Port-Royal, II. m). » De même Locke enseigne que juger, c'est comparer des idées pour en trouver la convenance ou la disconvenance. Cette définition n'est admissible que dans la théorie péripatéticienne des 3 opérations de l'esprit, concevoir, juger, raisonner (cf. 173, 178;. Quand nous avons acquis une certaine quantité de connaissances qui impliquent toutes autant de jugements, parce que nous ne pouvons connaître un objet sans affirmer son existence, nous décomposons ces jugements en détachant les attributs des sujets et nous avons ainsi des idées abstraites ou générales (cf. 68). Alors notre intelligence, passant en revue les séries qu'elle a formées et considérant leurs différents termes sous le double rapport de l'extension et de la compréliension, les unit ou les sépare dans de nouvelles combinaisons qui constituent des jugements comparatifs ; exemple : L'hydrogène est élastique.
Après avoir reconnu la part de vérité qui se trouve dans la tbéorie des jugements comparatifs, il reste à déterminer les caractères psychologiques des jugements qui les précèdent et qui en fournissent les matériaux. L'analyse démontre qu'ils sont immédiats et intuitifs. Examinons ces exemples : Le fer est solide ; Je pense. Quand j'affirme que le fer est solide, je ne commence pas par analyser l'idée de la substance appelée fer et l'idée de la qualité appelée solidité pour les comparer et reconnaître qu'elles se conviennent; je ne combine pas deux abstractions dont l'union ne peut douner l'être réel, puisqu'il ne se trouve dans aucune d'elles; je perçois une substance avec ses qualités essentielles et j'en affirme immédiatement la réalité; j'ai donc une connaissance intuitive sur la vérité de laquelle je prononce immédiatement; ensuite, avec la réflexion, je pourrai distinguer la substance de ses qualités et former ainsi un jugement analytique énoncé par une proposition; il aura l'avantage d'être plus clair que le jugement intuitif et immédiat, mais il lui empruntera toute sa valeur. De même quand j'affirme que je pense, je saisis par un acte indivisible de la conscience le moi et la pensée qui le manifeste; l'abstraction qui les isole est une opération ultérieure.
En résumé, toutes nos idées sont des éléments empruntés à des jugements intuitifs cl immédiats. Les jugements com\ tifs qui combinent ces idées ne tiennent que le second rang dans l'ordre psychologique des opérations intellectuelles, quoique l'étude de leurs caractères logiques serve de fondement à la théorie du syllogisme.