‹ Traité théorique et pratique de la dissertation philosophiqueChapitre 79 sur 189 · RAISONNEMENT · texte numérisé non relu

RAISONNEMENT

Raisonnement déductif. Raisonnement inductif.

76. Montrer en quoi diffèrent la Raison et le Raisonnement. (31 juillet 1866.)

Plan. Tous nos jugements sont intuitifs ou comparatifs. Les jugements intuitifs ont pour caractère commun l'évidence

immédiate (cf. 75). — Les uns affirment la réalité d'un fait contingent connu par l'expérience, c'est-à-dire par la perception externe (Le mercure est liquide) ou par la conscience (Je pense). Les autres affirment un rapport nécessaire donné par la raison (Tout changement suppose une cause) : on les appelle jugements synthétiques a priori, principes a priori, parce qu'ils doivent leur origine à la raison, et vérités premières, parce qu'ils servent de principes ù toutes les sciences (cf. 47, 74'.

Les jugements comparatifs ont un autre caractère (cf. 75). Soit l'exemple : Une bille d'ivoire est élastique. Ce jugement ne possède pas l'évidence immédiate comme les précédents. Je compare le sujet et l'attribut ; mais je ne vois pas si ces deux idées se conviennent, je ne saisis pas leur rapport; il y a entre elles un intervalle vide qui ne me permet pas de les unir. En ce cas, je cherche une troisième idée qui serve d'intermédiaire entre les deux autres, qui les rapproche en se liant successivement à chacune d'elles. J'examine si, parmi les propriétés que possède une bille d'ivoire, il y en a une qui se rattache à l'élasticité ; d'un côté, je trouve qu'une bille d'ivoire a la propriété de rebondir quand elle choque un corps résistant, et d'un autre côté, que la propriété de rebondir par le choc appartient aux corps élastiques. Je fais alors ces trois jugements : Ce qui rebondit par le choc est élastique; or une bille d'ivoire rebondit par le choc; donc une bille d'ivoire est élastique. J'ai ainsi un raisonnement. Comme on le voit par cet exemple, c'est une opération intellectuelle qui consiste ù établir un rapport entre deux idées au moyen d'une troisième- ; son résultat est une conclusion d'évidence médiate, c'est-à-dire un jugement comparatif dont la vérité a pour condition la vérité de deux autres jugements dont elle est la conséquence; ces deux jugements doivent eux-mêmes posséder l'évidence intuitive ou être les conclusions légitimes de raisonnements précédents; mais on ne saurait remonter ainsi à l'infini, et toute la suite des

raisonnements qu'on peut faire sur un objet doit toujours débuter par des jugements d'évidence intuitive.

De cette analyse il résulte qu'il y a une différence essentielle entre la raison et le raisonnement; c'est que la raison nous donne des jugements synthétiques a priori d'évidence immédiate, tandis que le raisonnement aboutit à des jugements comparatifs d'évidence médiate. — Après avoir constaté la différence de la raison et du raisonnement, il faut encore déterminer leur rapport : car, ainsi que le mot lui-même l'indique, le raisonnement estime application de la raison. En examinant les diverses espèces de raisonnement, on reconnaît que le raisonnement dèduclif implique le principe d'identité ou le principe de contrad'etion, et le raisonnement inductif, le double principe des causes efficientes et des causes finales (cf. 78, 79).

77. Comment a-t-on pu opposer la Raison au Raisonnement, ainsi que l'a fait Molière en ce vers?

Et le raisonnement en bannit la raison.

(Molière, Les Femmes savantes, ïï, 7.) (9 août 1873.)

Plan. La raison est la faculté intellectuelle qui nous donne les vérités premières, règles de nos actions et de nos pensées. Le raisonnement les applique aux diverses circonstances de la vie et aux recherches de la science. L'erreur est impossible dans les vérités premières de la raison, parce qu'elles sont universelles, nécessaires et absolues; elle est possible dans le raisonnement si l'esprit, au lieu d'enchaîner ses pensées par des rapports rationnels, se détermine par une association fortuite d'idées ; dans ce cas le raisonnement est en désaccord avec la raison. — La conduite des hommes aussi bien que leurs opinions offrent des exemples de ce désaccord entre la raison et le raisonnement. Ainsi, dans les Femm vantes, Molière nous montre Philaminte s'occupant de régler la langue française, ce qui ne regarde que l'Académie, et négligeant de régler sa maison, ce qui est son devoir; ses serviteurs l'imitent pour lui plaire ; nul ne remplit ses fonctions. Chrysale, qui personnifie le bon sens, exprime sous une forme vive cet abus dans ces deux vers célèbres :

Raisonner est l'emploi de toute ma maison, Et le raisonnement en bannit la raison.

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