‹ Traité théorique et pratique de la dissertation philosophiqueChapitre 80 sur 189 · RAISONNEMENT. K · texte numérisé non relu

RAISONNEMENT. K

En effet, le désaccord entre les moyens et les fins est contraire à la raison et engendre le ridicule :

Et j'ai des serviteurs, et ne suis pas servi.

Si de la pratique nous passons à la théorie, l'histoire do la philosophie nous offre un exemple de l'opposition du raisonnement

et de la raison dans la Scolastique. Si, dans cette époque, laissant de colé les travaux de saint Thomas d'Aqurn et de quelques hommes remarquables, on examine la querelle du nominalisme et du réalisme, on voit les docteurs, au lieu d'étudier la réalité, s'épuiser en discussions stériles sur des abstractions nommées causes occultes ou formes substantielles, s'imaginer découvrir et démontrer la vérité à coup de syllogismes, « prendre la paille des termes pour le grain des choses (Leibniz), » faire consister la science dans l'Art de Raymond Lullc qui « enseignait à parler de tout sans rien savoir (Descartes). » On peut donc, pour caractériser tant de sentences vaines, leur appliquer le vers de Molière,

Et le raisonnement en bannit la raison.

78. Distinguer et comparer les principales espèces de Raisonnements. (4 novembre 1867.)

Dissertation. Le raisonnement est une opération intellectuelle qui consiste à établir un rapport entre deux idées au moyen d'une troisième, ou, ce qui revient au même, à passer d'un jugement à un autre. Pour bien comprendre sa fonction, il faut distinguer et comparer ses principales espèces.

La première espèce de raisonnement est le raisonnement dcduet'f, ainsi nommé parce qu'il tire (deducit) d'un jugement un autre jugement à l'aide d'un jugement intermédiaire; il va de ce qui est plus général à ce qui l'est moins; et quelquefois du même au même, en changeant seulement la forme. — Soit l'exemple : Tous les gaz sont élastiques ; or l'hydrogène est un gaz : donc l'hydrogène est élastique. Ce raisonnement renferme trois idées et trois jugements. Des trois idées, deux sont données par la question que le raisonnement doit résoudre {L'hydrogène est-il élastique?) : l'une en constitue le sujet (hydrogène), et l'autre en est l'attribut (élastique). Pour trouver l'idée moyenne, on cherche un troisième terme qui convienne au premier comme attribut et à l'autre comme sujet ; ou le découvre en examinant les propriétés qui appartiennent au

premier terme (hydrogène) et les espèces qui sont contenues dans le genre constitué par l'autre terme (élastique). 1° Ace point de vue, le raisonnement déduclif consiste à montrer que l'individu {hydrogène) est contenu dans l'espèce (gaz), et que l'espèce est contenue dans le genre (élastique) ; il se fonde sur l'extension et la compréhension des idées (cf. 68, 175). 2° On peut aussi dire avec Kant qu'il consiste à montrer que le caractère (élastique) qui convient à une espèce (gaz) convient également à une chose contenue dans cette espèce (hydrogène). 3° Quand au lieu de considérer les trois idées, on examine le rapport qui lie les trois jugements, il se formule ainsi : le premier jugement établit, une règle générale (Tous les gaz sont élastiques) ; le troisième jugement applique celle règle à un cas particulier (L'hydrogène est élastique) ; le second jugement justifie cette application en constatant que la condition posée par la règle générale est remplie (L'hydrogène est un gaz) ] . C'est précisément la fonction que remplit le juge quand il applique la loi : Celui qui aura commis un assassinat sera puni de mort; or, l'accusé a commis un assassinat ; donc l'accusé sera puni de mort. — D'après Condillac, le rapport des trois jugements dans le raisonnement est l'identité ou plutôt Y analogie; cette théorie ne convient qu'à la résolution des équations algébriques où il y a

une substitution d'équivalents. Ex. :x= -^ =—=2.

Quel que soit le point de vue sous lequel on considère le raisonnement déductif, il estime application de la raison en ce sens qu'il implique toujours le principe d'identité, ou, ce qui revient au même, le principe de contradiction (cf. 47) -, on no peut, sans se contredire, ne pas attribuer le caractère de l'espèce aux choses qui sont contenues dans cette espèce.

La seconde espèce de raisonnement est le raisonnement inductif, ainsi nommé parce qu'il transporte (inducit) à tous les temps, à tous les lieux, à toute une classe d'objels semblables ce qui a été observé à tel moment, dans tel endroit, dans un nombre restreint d'objets. Soit l'exemple : « Quand on entoure la boule d'un thermomètre avec un linge imbibé d'eau, l'abaissement du thermomètre indique un refroidissement; quand le linge est imbibé d'éther, liquide plus volatil que l'eau, le rc-

1. La Logique de Port-Royal formule ainsi ce rapport des 3 jugements dans le syllogisme : « L'une des prémisses doit contenir la conclusion et l'autre doit le faire voir. »

RAISONNEMENT. f>i

froidissemcnt est plus considérable; or, ce refroidissement coïncide avec l'évaporalion de l'eau et de l'éther; donc l'évaporation des liquides détermine toujours et partout uu refroidissement. » En mettant ce raisonnement sous une forme logique, on a : « L'évaporationde l'eau et de l'éther détermine un refroidissement : or l'eau et l'éther sont des liquides; donc l'évapuration des liquides détermine toujours et partout un refroidissement. » Dans cet exemple, l'esprit s'élève d'un jugement particulier à un jugement général par un jugement intermédiaire qui établit leur équivalence. La conclusion est vicieuse dans la forme, puisqu'elle ne résulte pas d'une énumération complète des liquides. Il faut donc qu'elle soit légitimée par la re même du raisonnement, c'est-à-dire par la valeur scieulilique des deux jugements qui nous conduisent au troisième, de telle sorte que l'esprit découvre le général dans le particulier. Celte opération intellectuelle dépasse évidemment les • limites de l'expérience : elle suppose une donnée de la raison, le double principe des causes efficientes et des causes finales qu'on peut formuler ainsi : Dans les mêmes circonstances, toujours et partout, les mêmes causes ont les mêmes effets et les mêmes moyens ont les mêmes fins (cf. 57). Son résultat est une proposition générale, une loi.

Au raisonnement mductif se rattache le raisonnement par analogie qui conclut de la ressemblance partielle de deux choses à leur ressemblance totale dans la production d'un phénomène déterminé. Ex. : Les autres hommes ont les mêmes organes que moi ; ils font les mêmes actes; donc ils doivent posséder les mêmes facultés.

En comparant le raisonnement inductif et le raisonnement déductif, on voit que le premier donne des jugements généraux, des lois, et que le second en tire les conséquences et les applications. Tous les deux sont des applications de la raison, parce que tous deux sont fondés sur des principes rationnels, principes toujours présents à la pensée quoiqu'ils ne soient pas exprimés explicitement.

Lire Charles, Lect. de phil. II, p. 108.

79. V Induction est-elle réductible à l'expérience? Ne suppose-t-elle pas un principe rationnel? Quel est ce principe? (23 août 1867; 6 août 1868; 2i novembre 1871.)

Hem. En traitant ci-dessus des diverses espèces de raisonnements, nous avons indiqué quelle est la part de ['expérience et quelle est celle de la raison dans Vinduet

Lire Charles, Lect. clephil., II, p. 60-85.

Mémoire.

80. De la Mémoire sensible et de la Mémoire intellectuelle. Distinguer et comparer ces deux espèces de mémoire. (23 juillet 1874.)

81. De Y Imagination et de la Mémoire intellectuelle. Déterminer quels sont leurs rapports et quelles sont leurs différences. (11 août 18U7.)

Plan. Pour comprendre les opérations intellectuelles, il est nécessaire de bien déterminer en quoi consiste la mémoire et quelles en sont les diverses formes, parce qu'elle est impliquée clans presque toutes. Si j'affirme que j'éprouve une douleur, mon jugement ne suppose qu'une perception instantanée-, mais si j'affirme que je vois un chêne, quoique mon jugement se produise en un seul et unique instant, il énonce une perception dont l'accomplissement a duré quelque temps, parce que je dois parcourir successivement du regard toutes les parties de l'arbre ; il faut donc m'en représenter l'ensemble par la mémoire au moment d'en affirmer l'existence et la nature. A ce point de vue on peut dire avec Pascal que la mémoire est nécessaire pour toutes les opérations de l'esprit.

Quelle que soit l'opération où elle intervienne, la mémoire est la faculté de retrouver les notions précédemment acquises. Ces notions peuvent se diviser en deux classes, images et idées : Vimage est la représentation de l'objet individuel perçu par un des sens ; l'idée est l'acte par lequel l'esprit se connaît lui-même et connaît Dieu, ou bien détermine ce qu'il y a de constant et d'universel dans un objet individuel perçu par les sens : p. ex. j'ai l'image d'un triangle si je me représ inte un triangle avec une certaine grandeur de ses angles et, de ses côtés, tel que je le dessine sur le papier; j'ai l'idée du triangle, si je sais que tout triangle est un polygone de trois côtés, sans déterminer aucune grandeur des angles et des côtés. A la distinction de l'image et de l'idée correspond celle de la mémoire sensible, (mémoire imaginât ive, imagination passive) et de la m intellectuelle : la première reproduit les images: la seconde, les

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