‹ Traité théorique et pratique de la dissertation philosophiqueChapitre 84 sur 189 · IMAGINATION. CO · texte numérisé non relu

IMAGINATION. CO

d'images qui lui sont liées, mais encore elle peut, avec le concours de la sensibilité et de la force motrice, exciter une réaction du cerveau sur les organes. Far suite de celle réaction, nous manifestons nos émotions par le jeu de la physionomie, par nos gestes et par l'attitude générale du corps, ce qui est l'origine du langage naturel ; ou nous produisons une série de mouvements automatiques, comme dans les actes instinctifs et dans les actes habituels; ou bien nous nous représentons certains objets avec une telle vivacité que nous croyons voir des figures, entendre des sons, etc., parce que les organes des sens concourent à la formation des images par l'ébranlement qu'ils reçoivent du cerveau, comme cela arrive quand nous nous parlons à nous-mêmes, quand une illusion nous fait voir des objets autres qu'ils ne sont dans la réalité, quand nous avons un rêve ou une hallucination. 3° Lorsqu'une idée détermine la production des images, elle peut, en l'absence de la volonté intelligente, fixer la pensée sur une chose, éveiller une tendance correspondante et déterminer ainsi le mouvement des organes ; c'est ce qui arrive clans la passion.

Au lieu de subir l'influence exercée par l'action des objets extérieurs ou par l'état des organes, l'imagination act;ve ou créatrice met en jeu l'activité intellectuelle, soit qu'elle retrouve les images et les reproduise dans un certain ordre, soit qu'elle les combine, soit qu'elle exprime une idée par une forme sensible qu'elle invente. Ces définitions s'expliquent facilement par des exemples. 1° Quand nous lisons dans Virgile la description de la prise de Troie, nous nous représentons le spectacle dépeint par le poëte en nous rappelant les images de faits analogues à ceux qu'il énumère. 2° Sous l'influence d'un sentiment individuel ou passager, nous établissons une liaison spontanée ou réfléchie entre les images qui se présentent à notre esprit, nous en formons un tout qui ne répond à rien de réel ou même de possible. On appelle fantaisie ce genre d'imagination; ses œuvres sont des fictions, comme les sirènes de la mythologie grecque, les contes qui n'ont d'autre but que d'amuser et de plaire (cf. 95). 3° Enfin nous pouvons, en présence d'un des objets réels que nous fait connaître i'< xpérience, concevoir un idéal et l'exprimer par une forme sensible dont les matériaux nous sont fournis par la mémoire imaginalivc. C'est là le travail propre de l'imagination créatrice ou poétique.

Prenons ces vers d'Horace (Odes. III, ni) :

Jusiurn et tenacem propositi vimm Non civium ardor prava jubentiuin, Non vultus inslantis tyranni Mente qualit solida, neque Auslcr Dux inquieti turbidus Adriae, Nec fulrainantis magna rnanus Jovis; Si fractos illabatur orbis, Impavidum ferient ruina;.

Tout ce passage se ramène à une seule idée, la constance du sage que rien n'ébranle. L'expression de cette idée consiste à montrer le sage bravant les dangers les plus propres à inspirer la crainte. L'histoire fournissait au poëte latin l'exemple de Régulus (Atqui sciebat, quz sibi barbants Tortor pararët. III. v, 40), celui de Calon d'Utique {Et cuncta terrarum subacla, Prœter atrocem animum Catoivs. II, i, 23), etc. Il a inventé en concevant le type de la force d'âme dont aucun homme ne lui offrait un modèle complot [Justum et tenacem propositi virum, non... mente quatit solida). Par la mémoire imaginative, il s'est rappelé des périls capables d'exciter la terreur. Par l'imagination créatrice, il a choisi les plus émouvants , il les a disposés de manière à former une gradation dont le trait final ne saurait être dépassé (Si fractus illabatur orb:s%), enfin il a exprimé en termes aussi concis que frappants la suite d'images qu'il offre au lecteur. La poésie de ce passage peut se définir : « l'idée de la force morale exprimée par une forme sensible, qui consiste dans le choix et l'arrangement des images et des termes auxquels se joint l'harmonie des vers. » Le travail créateur du poëte est donc l'expression d'une idée par une forme sensible qui excite notre imagination et émeut notre sensibilité- De là résulte la beauté (cf. 92).

En résumé, l'imagination offre dans son exercice les degrés suivants : 1° conserver et reproduire des images; 2° les associer entre, elles ou les lier à des idées ; 3° former des combinaisons qui ne correspondent à rien de réel; 4° concevoir une idée et l'exprimer par une forme sensible dont l'expérience fournit les matériaux.

Lire Bouillet, D. des sciences, art. Imagination; Charles, Lcct. de phil., I, p. 346-353, 363, 386-389.

1. Pascal (Pensées) : «Quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, etc.»

Page 1