IMAGINATION
91. Du rôle de Ylmagination dans la vie humaine. (10 août 18G6.)
Plan. L'imagination joue un rôle important dans la vie
humaine. Aussi a-t.-on exailé et rabaissé Unir à tour celle faculté. Pour apprécier exactement l'influence heureuse ou malheureuse qu'elle exerce, ii faut distinguer Y imaginât ion passive ou Si et ['imagination active ou créatrice (cf. 90).
L'imagination passive dépend des sensations externes ou internes, par suite, de l'action que les objets extérieurs exercent sur nos -organes ou de l'état même de nos organes dont les dispositions résultent de notre constitution native, de la salifaction que nous donnons aux besoins du corps et des habitudes que nous contractons par notre genre de vie. 1° Elle agit à son tour sur la sensibilité par les plaisirs et les peines dont elle est l'origine et par les désirs qu'elle fait naître. Par suite elle provoque dans le corps des modifications correspondantes et elle y détermine des mouvements qui s'opèrent machinalement. Elle règle le cours de nos idées pendant la rêverie et le sommeil (cf. 90). 2° Au point de vue psychologique, elle exerce une grande influence sur nos déterminations, comme on le voit parle penchant à l'imitation et par la contagion de l'exemple, par l'entraînement des passions et par certains cas de folie. Cependant la volonté peut diriger l'imagination en l'appliquant aux objets qu'elle choisit et y trouver un stimulant pour la recherche de la vérité ou la réalisation du bien.
L'imagination active s'exerce dans une sphère supérieure. l°Sielle se borne aux combinaisons capricieuses que l'on appelle fictions et qui forment le domaine de la fantaisie (cf. 95), elle nous transporte dans un monde chimérique, elle nous inquiète par des préjugés ou de vaines craintes, elle nous rend mécontents de notre condition actuelle par une fausse appréciation des affaires de la vie, ce qui est le danger des romans et des utopies. 2° Mais si l'imagination est réglée par la raison, alors elle exerce une influence salutaire sur nos pensées et sur notre conduite. Par la conception de Y idéal (cf. 9o), elle nous ouvre une source inépuisable de nobles jouissances, elle nous engage à rechercher dans toutes les sphères de l'activité humaine une perfection supérieure à celle que nous offre la réalité; elle suggère au savant d'heureuses hypothèses; à l'artiste des œuvres d'une beauté durable, et à lout homme en L'énéral
l'idée d'un progrès à accomplir dans la profession qu'il exerce ou dans la vie qu'il mène.
Lire Charles, Lect. de phil., I, p. 339, 378-3&J.
Notions générales d'Esthétique.
92. Le beau peut-il se confondre avec l'utile ou avec Vagréaèle. — Uart doit-il être exclusivement Y imitation de la nature? (8 août 1873.)
Dissertation. Ou ne peut comprendre le rôle de l'imagination créatrice ou poétique sans savoir en quoi consiste le beau et quel est le but de Y art. La science qui traite ces questions est l'Esthétique, qu'on nomme aussi la Science du beau et la Philosophie des beaux-arts. Nous allons donc en analyser et en définir les notions fondamentales.
Pour déterminer en quoi consiste le beau, il faut le distinguer de l'utile et de l'agréable. Prenons quelques exemples. 4° La vue d'une plaine couverte de blé mûr, mais n'offrant qu'une étendue monotone, éveille en nous l'idée d'une chose utile, c'est-à-dire propre à satisfaire nos besoins; elle n'excite pas notre admiration, comme le spectacle des glaciers des Alpes. 2° Quand, après une longue marche, des voyageurs rencontrent un ruisseau bordé de peupliers et se reposent sous leur ombrage, le murmure de l'eau courante plaît à leurs oreilles et la verdure du feuillage repose leurs yeux fatigués par les rayons éclatants du soleil. Le site leur paraît agréable ; il n'éveille pas en eux l'idée de la beauté. 3° Supposons que nous contemplions un chêne, semblable à celui que décrit La Fontaine, qui brave l'effort de la tempête et couvre le voisinage de ses vastes rameaux -, sa vue nous donne l'idée de la vigueur qui convient à son espèce : tout en lui nous offre des signes qui manifestent cette qualité, son tronc droit et solide, ses branches fortes et étendues, ses feuilles épaisses, la puissance de sa végétation. Cette expression de la vie propre à cet arbre nous diurne l'idée du beau, tel qu'il nous apparaît dans la nature. En analysant cette idée du beau, nous trouvons qu'elle renferme deux éléments : le premier est une qualité d'une force invisible qui est conçue par l'intelligence; le second est une forme perçue par la vue ou par l'ouïe ; par suite, la beauté consiste dans l'expression de la qualité de la force invisible par la forme qui tombe sous le sens de la vue ou du l'ouïe ci