‹ Traité théorique et pratique de la dissertation philosophiqueChapitre 86 sur 189 · LE BEAU ET L'ART · texte numérisé non relu

LE BEAU ET L'ART

qui excite en nous la sympathie ou l'amour ou l'admiration. Cette définition donne li<u à plusieurs observations. 1° La

In m', te consiste dans l'expression. Elle s'évanouit si la qualité de la force ne se manifeste point par des signes que l'esprit interprète comme une espèce de langage. Si l'on élimine les sens et l'imagination, il ne reste plus que l'idée pure de la force. C'est pourquoi, comme l'infini est l'objet de la raison etne peut être figuré, Dieu ne constitue pas la substance de la beauté, comme l'enseigne Platon; il est en dehors et au-dessus de la beauté, il en est le principe intelligible. 2° Toute force invisible qui se manifeste à nous n'est pas belle : il faut qu'elle ait pour caractères la jouissance et l'ordre. 3° La beauté résulted'un certain rapport entre le signe (la forme sensible) et la chose signifiée (les caractères de la force invisible), rapport qui est jugé par l'intelligence et qui détermine une émotion dans la sensibilité. 4° Le sentiment du beau diffère à la fois de la sensation agréable et de tous les autres sentiments (sentiment du vrai, sentiment du bien, sentiment religieux) ; il exclut tout désir, toute jalousie, toute espèce de trouble.

Le beau qui se manifeste dans la nature se nomme le beau réel. Il y en a autant d'espèces qu'il y a de forces et de qualités dans ces forces : beau physique, beau intellectuel, beau moral. — Au beau réel est opposé le beau idéal, qui est l'objet de l'art.

Pour comprendre quel est le but de l'art, prenons un sujet qui a été traité à la fois par la poésie et par la sculpture, la mort de Laocoon. 1° Dans cet épisode de l'Enéide (II, 199-227), Virgile s'est proposé de peindre la terreur superstitieuse causée aux Troyens par cet événement. Il s'applique à mettre en relief les circonstances qui concourent à produire cette terreur, le sacrifice offert à Neptune et le caractère sacré de Laocoon, tla grandeur et la force des deux serpents, leur marche assurée, leur attaque contre les deux enfants qu'ils dévorent, leur victoire sur le père qu'ils enlacent de leurs replis et au-dessus duquel ils dressent leurs têtes altières, l'inutilité de la résistance opposée par l'infortuné à qui la douleur fait pousser des cris épouvautables, enfin la retraite des deux monstres qui se réfugient aux pieds de Minerve et se déclarent ainsi les ministres cle sa vengeance, parce que Laocoon avait lancé un trait contre le cheval de bois. Ici, Virgile a fait une œuvre d'art en exprimant le caractère dominant de cette scène, en groupant dans l'unité d'action les traits les plus propres à frapper l'imagination et en négligeant les détails secondaires : vivacité

PHIL. lèv. 4

dos images, énergie des termes, choix et arrangement des mots, coupe et harmonie des vers, tout contribue à l'effet total. 2° Le groupe de l'artiste grec Agésancler et de ses deux fila excite la même émotion, autant que le comporte la différence de la poésie et de la sculpture. L'action est successive dans le récit de Virgile; elle est instantanée dans le spectacle que l'artiste nous fait embrasser d'un seul regard. Le moment choisi est le plus pathétique :

IUe simul manibus tendit divellere nodos, Clamores simul horrendos ad sidéra tollit.

Les deux enfants, en tournant leurs yeux vers leur père qu'ils semblent implorer, concentrent sur lui toute l'attention du spectateur. Le torse du père déploie toute sa vigueur par la tension des muscles dans un effort suprême. La main droite écarte un repli du serpent qui l'enlace, et la main gauche presse le cou du monstre dont la gueule ouverte annonce la victoire. Le visage indique l'énergie de la volonté qui résiste encore, et la force de la douleur qui va lui faire pousser un cri. Tout l'ensemble du groupe concourt à l'expression d'une lutte terrible, où la douleur maîtrisée par la volonté et l'énergie physique n'altèrent en rien la beauté du corps. Il justifie l'opinion de Pline l'ancien qui lui accorde la palme : « Opus omnibus et piclurae et statuariœ artis prœponendum.»

Ces analyses expliquent suffisamment en quoi consiste le trc vail créateur de l'art et conduisent à celte définition : L'art est une création libre de l'esprit exprimant une idée par une forme, selon les conditions que lui imposent les matériaux empire. Cette définition à son tour nous fournit un principe pour apprécier la théorie qui, d'après la Poét'que d'Aristote, l'ait consister l'art exclusivement dans l'imitation de la nature. On connaît les vers de Boileau :

Il n'est point de serpent ni de monstre odieux, Qui par l'ait imité ne puisse plaire aux yeux : D'un pinceau délicat l artifice agréable Dn plus affrenx objet fait un objet aimable.

Comme nous l'avons vu, le génie du poëte et de l'artiste consiste à démêler dans un ensemble complexe de phénomènes les traits caractéristiques d'une qualité ou d'un sentiment et à les fixer par l'expression. Il iuterprète donc la nature, il ne la copie pas. Le peintre même, qui prétend se borner à copier

Page 1