LE SUBLIME
;in paysage, mot involontairement en saillie telle ou telle qualité qui correspond à sa manière de voir.
Si l'on examine successivement les procédés spéciaux des :ieaux-arts, on arrive aux conclusions suivantes. L'Architecture, jivec ses formes régulières et géométriques, n'imite point la liature. La Sculpture et la Peinture étudient les formes des •,orps, mais elles ne les représentent que pour exprimer des fiées ou des sentiments. La Musique instrumentale et la Musique vocale emploient les sons comme un langage qui interprète les sentiments de l'âme. De même, la Poésie se sert de a parole pour rendre les conceptions et les sentiments que lui suggère l'expérience de la vie-, ce n'est point le rapport de la ;opie au modèle, c'est le rapport du signe à la chose signifiée.
Lire Bouillet, D. des sciences, art. Beau, Esthétique, Poésie, Musique, Architecture, Sculpture, Peinture, (Art) Grec, (Arl) Romain, (Art) Italien, Renaissance, (Art) Moderne; Charles, ILect. dephil., I, p. 390-399, 412-417.
Remarque. Le sublime est de même nature que le beau. Il en diffère seulement en degré. Si l'on fait consister la beauté dans Y harmonie de la puissance et de l'ordre, on peut dire que, clans de sublime, la puissance est plus vivement exprimée que l'ordre. Comme le remarque Jouffroy, le sublime nous cause une émotion forte, mais mêlée de crainte, d'humiliation et d'espérance-, la raison en est que le spectacle d'une grandeur et d'une puissance sans limites nous fait oublier leur manifestation sensible et éveille en nous l'idée de l'infini qui nous inspire le sentiment de notre faiblesse.
Lire Charles, Lect. de phil., ï, p. 400.
93. Quel est le rôle de l'Imagination créatrice dans les beaux-arts? (4 août 1874.)
94. Peut-on dire que l'Imagination crée quelque chose? En quoi consiste le travail créateur de l'Art? (16 novembre 1867.)
Plan. En analysant des œuvres d'art (cf. 92), on reconnaît que lafonction propre de Y imagination créatrice est d'exprimer une idée par une forme perceptible aux sens. Elle emprunte ses conceptions à l'expérience ou à la raison, et les matériaux de la forme à la mémoire Imaginative. Excitée par le sentiment et guidée par le goût (c'est-à-dire par le jugement
esthétique, qui apprécie les qualités de l'expression), elle débute par Y inspiration, acte créateur par lequel elle unit l'idée à la forme suivaut les lois d'une harmonie secrète, et elle achève son œuvre par la réflexion qui trouve l'habile combinaison des effets et la juste proportion des détails. Son plus haut degré est le génie dont le caractère propre est l'invention.
L'étude de l'imagination conduit à comprendre que Y art a pour but de démêler dans un ensemble complexe de phénomènes les traits caractéristiques d'une idée ou d'un sentiment et à les fixer par l'expression. — Si l'on classe les beaux-arts d'après leur force expressive, on doit les ranger dans l'ordre suivant : (arts de l'ouïe) Poésie, Musique ; (arts de la vue) Peinture et Gravure, Sculpture, Architecture et Art des jardins.
Lire Charles, Lect. dephiL, I, p. 402-427.
95. Quelle différence y a-t-il dans la poésie et les beaux-arts entre la fiction et Y idéal? (30 mars 1874.)
Dissertation. La poésie et les beaux-arts se proposent dans leurs œuvres, ou de plaire par la fiction, ou de produire par Yidéal une émotion qui élève et qui agrandisse l'esprit. Homère offre dans YOdyssée des exemples qui permettent de saisir la différence de ces deux choses. Quand le poêle raconte qu'Éole donne à Ulysse une outre où sont renfermés les vents, que Circé change en pourceaux les compagnons du héros en leur faisant hoire un vin empoisonné et les frappant d'une baguette magique, ce sont des fictions. Quand il nous dépeint Ulysse luttant avec une énergie indomptable contre les vagues qui menacent de le briser sur les écueils, et ahordant dans l'île des Phéaeiens à force d'adresse et de courage, il nous représente l'idéal du héros grec unissant la prudence à la valeur :
Quid virtus et quid sapientia possit, Utile pmposuit nobis exempter Ulyssen. (Horace, Ep., I, il.)
De ces exemples et d'autres semblahles (cf. 90), on peut déduire la définition de la fiction et de l'idéal.
La fiction est une combinaison d'images qui appartient à la fantaisie, c'est-à-dire qui est arbitraire, qui est déterminée par une disposition individuelle ou passagère de la sensibilité et de l'imagination, qui n'est pas soumise aux règles générales de l'expérience et de la raison» et qui, par conséquent, ne cor-
l'idéal et la fiction. 11
respond à rien de réel ou même de possible. La poésie en offre de nombreux exemples : dans Aristophane, les chœurs de Guêpes, de Nuées, d'Oiseaux; dans Virgile, la description de la Renommée; dans Ovide, les métamorphoses d'hommes en animaux; dans les poèmes chevaleresques du moyen âge, les enchantements magiques qu'on retrouve dans le Roland furieux de l'Arioste et dans la Jérusalem délivrée du Tasse, etc. Souvent la fiction ne s'écarte de la réalité que pour présenter les choses à un point de vue poétique, comme le fait la fable pour instruire, et le conte, pour plaire :
Dans un roman frivole aisément tout s'excuse;
C'est assez qu'en courant la fiction amuse. (Boileau.)
Quoi qu'en dise Horace (Pictoribus atque poetis Quidlibel audendi semper fuit œquapotestas), la peinture et la sculpture n'ont pas la même liberté que la poésie. La sculpture nous offre, en Assyrie, les rois représentés avec un corps de taureau et des ailes d'aigle; en Egypte, les dieux avec des têtes d'animaux, les sphinx; en Perse, les griffons; en Grèce, les Centaures, les Sirènes, Pégase, la Chimère, etc. ; mais ce sont des symboles plutôt que des conceptions arbitraires de l'imagination. La peinture, au contraire, a des compositions qui appartiennent à la pure fiction; telles sont les arabesques, déjà connues des Romains, etc.
V idéal est la forme déterminée, individuelle, vivante, d'un être tel qu'il serait à un moment de son existence si, affranchi des obstacles qui entravent son développement dans le monde réel, il déployait en toute liberté et manifestait en toute plénitude les facultés propres à sa nature. 11 est l'objet de l'imagination créatrice ou poétique qui conçoit le caractère essentiel d'un être et le représente en choisissant parmi les éléments de la forme individuelle ceux qui le marquent le mieux (cf. 92). Il ne faut donc pas, avec Platon et ses modernes sectateurs, faire consister l'idéal dans un type abstrait et général, et l'œuvre de l'artiste dans l'imitation de ce type. L'idéal est concret et particulier, non-seulement pour chaque espèce, mais encore pour chaque individu de l'espèce. L'imagination créatrice le conçoit en percevant les individus eux-mêmes, et celte conception varie selon le degré de civilisation et selon les aptitudes du poëte ou de l'artiste.
Boileau a résumé heureusement en quelques vers les con-
ditions de l'idéal dans la poésie et dans les beaux-arts. Il faut d'abord s'inspirer de la nature :
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
C'est par l'expression que la vérité parle à l'imagination :
Là, pour nous enchanter, tout est mis en usage :
Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage...
Le poète s'égaie en mille inventions,
Orne, élève, embellit, agrandit toutes choses,
Et trouve sous sa main des fleurs toujours écloses.
L'expression doit produire dans notre âme une émotion sans laquelle l'œuvre nous reste indifférente :
Que dans tous vos discours la passion émue Aille chercher le cœur, l'échauffé et le remue.
Il est facile de trouver des exemples à l'appui de celte tbéorie. Il suffit d'en citer quelques-uns dans la poésie et les beaux-arts. Corneille, niellant en scène la lutte de l'amour et du devoir, a peint l'béroïsme cbevaleresque dans le Cid et l'héroïsme religieux dans Polyeucle. Michel-Ange a représenté la majesté et la puissance du sévère législateur des Hébreux dans son admirable statue de Moïse tenant sous son bras droit les tables de la Loi et caressant de ses mains la longue barbe qui tombe sur sa poitrine. Raphaël a, par ses madones, exprimé l'idéal de la femme, comme il a, par la Sainte Famille que possède le Louvre, divinisé la famille humaine.
Après avoir distingué la fiction et l'idéal, il faut reconnaître que ces deux choses s'allient dans beaucoup d'oeuvres. Noua en avons déjà indiqué des exemples dans YOdyssèe d'Homère. Nous en trouvons d'autres dans la Divine Comédie de Dante : la fiction nous y fait passer en revue dans l'Enfer toutes les formes les plus terribles ou les plus touchantes de la douleur et du désespoir, tandis que l'idéal nous apparaît dans le Paradis sous la figure de Béatrix, éclatante de beauté au milieu des splendeurs célestes.
Lire Bouillet, D. des sciences, art. Idéal, Merveilleux : Charles, Lect. de phil., I, p. 397.
96. Quelles sont les différences entre les principes, les moyens et les fins de la science, de Y. art et de Y industrie'? (5 novembre 1874.)
Plan. La science, l'art et l'industrie concourent dans
beaucoup d'œuvres, mais diffèrent par leurs principes, leurs moyens et leurs fins. Pour nous en rendre compte, prenons un exemple. Considérons une horloge. 1° Le savant déduit des lois générales de la mécanique el de celles du pendule la forme des roues et du balancier. 2° Le sculpteur façonne le modèle du socle et du sujet qui doit l'orner (par exemple, la de Pradier). 3° Lé fabricant fait exécuter et assembler toutes les pièces du mécanisme, tailler le socle de marbre, fondre et ciseler le bronze qui doit l'orner, enfin monter toutes les parties de l'horloge. — On peut de cette analyse tirer les conclusions suivantes. 1° La science a pour principe l'intelligence; pour moyen, la méthode; pour but, la vérité, c'est-à-dire la connaissance des essences des êtres et des lois qui les régissait. 2° L'art a pour principe l'imagination; pour moyen, l'application des règles de l'esthétique; pour but, le b au (cf. 92. 3° V industrie a pour principe l'activité humaine; pour moyen, l'habileté pratique du fabricant et de l'ouvrier; pour but, l'utile, c'est-à-dire la satisfaction des besoins de l'homme.
Signes et langage. Rapports du langage avec la pensée.
97. Qu'entend-on par signes? Des différentes classes de signes selon qu'elles correspondent aux différentes modifications de l'âme : nos besoins, nos désirs, nos idées. Donner des exemples. (8 août 1868.)
Plan. Une théorie des facultés intellectuelles ne saurait être complète sans une théorie corrélative du langage qui, étant l'expression de nos sentiments et de nos pensées, nous facilite les opérations de notre intelligence, établit entre nous et nos semblables cette communauté d'idées qui est la condition de toute société, reçoit le dépôt sans cesse croissant de la science et le transmet aux générations futures. — Le langage est un système de signes. Le signe est un fait ou un objet perçu par les sens qui fait concevoir un fait ou un objet perçu par la conscience ou rappelé par la mémoire ; il implique donc une association d'idées : p. ex., les cris et les pleurs d'un enfant sont pour nous le signe d'une souffrance ou d'un besoin, parce que notre expérience personnelle nous a appris la liaison naturelle dn phénomène physiologique et du phénomène psychologique ; quant à l'enfant, il crie et pleure d'abord instinctivement
eu vertu de la réaction spontanée de l'àmc sur le corps; puis, quand il a remarqué que ses cris et ses pleurs font qu'on s'occupe de lui, il les produit avec intention dès qu'il désire quelque chose, il s'en sert connue de signes jusqu'à ce qu'il ait appris à parler. — On peut diviser les signes en trois classes : i° signes visibles, les mouvements et la coloration des diverses parties du visage, les gestes et les attitudes ; 2° signes oraux, les cris et la voix articulée ou la parole ; 3° signes permanents, l'écriture idéographique et l'écriture phonétique; — Lan signes visibles ont pour cause l'union de l'àme et du corps : ce sont des faits physiologiques qui expriment directement les faits psychologiques auxquels ils sont liés, nos besoins et nos désirs, et indirectement des sentiments moraux qui, lorsqu'ils ont une certaine énergie, se manifestent par la physionomie, comme la joie et la douleur, l'amour et la haine, l'admiration et le mépris. Les s>'gnes oraux, c'est-à-dire les sons articulés, sont éminemment propres à exprimer nos idées par la variété des inflexions et des combinaisons dont ils sont susceptibles. — Quant à l'écriture, les signes permanents qu'elle comprend expriment toujours des idées, soit directement, en figurant les objets comme l'É. hiéroglyphique, en les indiquant par des symboles comme les cliilîres arabes; soit indirectement en représentant les sons, comme les divers systèmes d'É. phonétique. Lire Bouillet, D. des sciences, art. Langage, Écriture.
98. Énumérer les diverses formes du Langage naturel. En quoi difîère-t-il du Langage artificiel! (8 nov. 18(36.)
99. Qu'appelle-t-on Langage naturel et Langage artificiel? Dans laquelle de ces deux classes doit être rangée la parole humaine? (20 novembre 1869.)
100. Peut-on dire que la Parole soit un langage artificiel? (13 novembre 1872.)
Plan. On peut classer de deux manières les signes qui composent le langage, soit d'après leur nature, soit d'après la manière dont l'esprit établit un rapport entre le signe et la chose signifiée. Dans le premier cas, on dislingue des signes visibles, oraux, permanents (cf. 97); dans le second, des signes. naturels ou artificiels. Cette seconde distinction a besoin d'explication. 1° Les mouvements de la physionomie, les gestes, les altitudes, les cris sont appelés signes naturels parce qu'ils représentent les effets constants et nécessaires (ou seulement
instinctifs et habituels) des besoins et des désirs de l'âme sur les mouvements et les états apparents du corps et qu'ils se produisent également chez tous les hommes. Mais ces faits n'ont la valeur de signes qu'à deux conditions : il faut d'abord que celui qui les produit ait l'intention d'exprimer ses besoins et ses désirs par ses mouvements et ses cris ; il faut ensuite que celui à qui ils s'adressent ait appris par son expérience personnelle la relation de ces effets à leur cause. 2° La parole, l'écriture, l'alphabet manuel des sourds-muets, sont appelés signes artificiels parce que le rapport qui unit chacun d'eux à la chose siguifiée est arbitraire et peut être changé par la volonté. Cependant la parole a un caractère mixte, parce qu'elle est naturelle sous un point de vue, artificielle sous un autre. Elle est naturelle en ce sens que le langage qu'elle constitue n'est pas un don du dehors qui suppose une révélation spéciale (hypothèse soutenue par de Bonald, de Maistre, de Lamennais), ni une invention tardive et mécanique (hypothèse de l'école empirique du xvnr3 siècle), mais une création spontanée des facultés humaines agissant dans leur ensemble : la production organique des sons articulés a lieu en vertu de cette loi que tous les actes de la vie intellectuelle et morale déterminent dans le corps des mouvements corrélatifs; une expérience inévitable fait remarquer le lien qui unit les uns aux autres; le besoiu de s'exprimer enseigne à se servir des sons avec intention pour manifester ses sentiments et ses pensées; c'est ainsi que l'enfant apprend à parler. D'un autre côté, la parole est artificielle en ce sens que l'association de tel son à telle idée est une chose volontaire et variable, de telle sorte que les langues usuelles ne peuvent être comprises sans étude ; mais le développement de ces langues n'est pas arbitraire ; il s'explique par des lois physiologiques, psychologiques et logiques que constatent la linguistique, la grammaire comparée et la grammaire générale.
Lire Charles, Lect. dephil., II, p. 131-133, 138-146.
101. De l'interprétation des signes expressifs. Comment l'homme apprend-il la valeur des signes? (25 mars 1874.)
Plan. Le langage donne lieu à deux questions qui sont liées ensemble, la production des signes et leur interprétation. L'enfant qui souffre pousse des cris et verse des pleurs en vertu de la réaction naturelle de l'âme sur le corps. Par la répétition
du même fait il remarque la corrélation de ses besoins et de ses mouvements organiques ; il voit, en outre, que ces mêmes mouvements font qu'on s'occupe de lui; alors il les reproduit volontairement, avec l'intention de manifester une douleur ou un désir ; par là, il en fait des signes. Comprenant en quoi consistent des signes, il interprète par analogie les gestes des personnes qui l'entourent. 11 imite les sons qu'il entend et il associe ces mêmes sons aux idées des objets qu'on lui désigne; il apprend ainsi à parler en passant du langage naturel au langage artificiel. La difficulté de cette éducation ne consiste pas à retenir simplement les mots de la langue maternelle ; elle consiste surtout à analyser la pensée, à opérer des abstractions et desgénéralisationspour trouver les éléments qui serventà former une multitude de composés. Il y a là un long travail qui correspond au développement de l'intelligence. Aussi, quand on sait parler sa langue maternelle, on apprend avec facilité une autre langue : car, dès qu'on connaît les principes de la grammaire générale, il suffit d'étudier et de retenir des séries de mots en les associant aux termes qui leur correspondent dans la langue maternelle. En résumé, pour apprendre à parler, il faut apprendre à penser.
Lire Charles, Lect. de phil., II, p. 147.
102. L'homme pourrait-il penser sans le secours des mots? (7 novembre 1867.)
Plan. Depuis le xvnr3 siècle, on a beaucoup agité la question de savoir si l'homme peut penser sans le secours des mots. Pour la traiter méthodiquement, il faut commencer par examiner les rapports logiques et psychologiques du langage avec la pensée. — Rapports logiques. Le langage reproduit les formes et les procédés de la pensée. 1° Tout acte intellectuel étant un jugement, toute expression complète d'une pensée constitue une proposition. 2° Tout jugement comprenant une idée de substance concrète ou abstraite, une idée de qualité ou de mode et l'affirmation qui lie ces deux idées, toute proposition a trois éléments, le sujet, l'attribut et le verbe; c'est là le fondement de la division des parties du discours, substantifs, adjectifs, verbes, etc. — Rapports psychologiques. 1° Le langage sert à fixer et à conserver les idées abstraites et géuérales. 2° 11 nous aide à retrouver les idées des choses immatérielles dont nous sommes continuellement distraits par l'attention que
nous accordons aux objets extérieurs. 3° Il facilite l'analyse de la pensée, parce que chaque mot n'exprime qu'une idée; et la synthèse, parce que la phrase, étact uue proposition ou une combinaison de propositions, nous oblige de coordonner les idées qui correspondent aux termes. 4° En opérant sur les signes, comme en algèbre, nous simplifions le travail intellectuel lorsque nous nous occupons de saisir les rapports des idées. 5° Chaque mot, en nous rappelant une série d'observations et de comparaisons antérieures, nous dispense de les recommencer à chaque instant. Il s'en suit que nous pouvons avec un petit nombre de termes résumer et coordonner les connaissances que nous avons acquises, de la même manière que nous procédons dans une classification. — Ces considérations conduisent à la solution de la question que nous examinons. Le langage aide la mémoire à fixer, à conserver et à rappeler les idées; il nous permet d'en diriger le cours par l'empire que nous avons sur les mots quand nous parlons mentalement, de telle sorte que le souvenir de l'articulation est réveillé sans qu'il y ait de son. On peut donc dire que, sous ce rapport, il est naturel à l'homme de parler quand il pense. Mais on n'en doit pas conclure que l'homme ne saurait penser sans parler, en ce sens que la parole créerait la pensée. Pour parler, il faut d'abord savoir ce que c'est qu'un signe, il faut ensuite avoir des idées à exprimer. Le langage ne nous donne pas la faculté d'abstraire et de généraliser ; mais il est l'instrument indispensable pour conduire à bonne fin ces deux opérations. Il en résulte que la langue de toutes les sciences se perfectionne par la clarté des idées et la précision des définitions, tandis que, si l'on opère sur les mots au lieu d'opérer sur les idées, on se livre à un travail stérile, comme l'a fait souvent la Scolastique. Lire Douillet, D. des sciences, art. Langage ; Charles, Lect. de phil., II, p. 154-168.
Notions générales de Linguistique.
103. Les langues sont synthétiques avant de devenir analytiques. Voilà une des lois du langage. L'expliquer et la démontrer. (13 août 1873.)
Dissertation. La science que l'on désigne sous le nom de Linguistique ou Philosophie des langues a pour fondement la Grammaire comparée, qui fait partie des études classiques.
Elle étudie les principes et les rapports des langues, les lois phoniques et psychologiques qui président à leur formation et à leurs changements.
Parmi ces lois, une des plus importantes est celle que les langues sont synthétiques avant de devenir analytiques : ainsi les langues anciennes, comme le sanscrit, le grec et le latin, sont synthétiques, tandis que les langues modernes, comme les langues romanes dérivées du latin (italien, espagnol, portugais, provençal, français, valaque), sont analytiques. De même l'anglais, dérivé du saxon et du normand, est plus analytique que l'allemand et même que le français.
Exposons d'abord les principes qui doivent servir à résoudre la question proposée.
1° Une forme synthétique exprime un groupe d'idées par un groupe de signes (de lettres, de syllabes, de mots), qu'on ne peut décomposer et détacher les uns des autres que par abstraction -, p. ex., dans le mot de-test-abili-s, dont le radical est test, il y a composition (préfixe de), dérivation (suffixe abili), flexion ( 5, signe du nominatif). Une forme analytique remplace une forme synthétique par plusieurs mots : p. ex., l'odeur des roses pour rosarum odor, et je suis aimé pour amor. 2° Le français emploie comme le latin la composition (dé-faire, re-faire), la dérivation (ferm-ier, de ferme) et la flexion (soit dans les noms où s indique le pluriel, soit dans la conjugaison des temps simples des verbes). Il n'est donc pas une langue analytique dans un sens absolu, mais dans un sens relatif, parce qu'il préfère les formes analytiques tandis que le latin préfère les formes synthétiques. 3° Le français est analytique par rapport au latin dans trois points : il remplace par des prépositions les flexions du génitif, du datif et de l'ablatif; il distingue le nominatif de l'accusatif par l'ordre direct de la construction et non par la flexion [Alexandre vainquit Darius, pour Darium vicit Alexander); il emploie plus fréquemment les verbes auxiliaires dans la conjugaison.
Après avoir exposé sommairement les principes, examinons pourquoi et comment les formes analytiques du français se sont substituées aux formes synthétiques du latin. Ce changement s'explique par deux lois.
1° Loi phonique. L'élévation de la voix sur la syllabe frappée de l'accent tonique (liltcra, avéna) a pour effet naturel de faire articuler moins distinctement les autres syllabes du mot, quelquefois même de les faire omettre complé-