LIBERTÉ D'INDIFFÉRENCE
mais tous les effets ne sont pas toujours notables; quand je me tourne d'uu côté plutôt que d'un autre, c'est bien souvent par un enchaînement de petites impressions dont je ne m'aperçois pas et qui rendent un mouvement un peu plus malaisé que l'autre. Toutes nos actions indélibérées sont des résultats d'un concours de petites perceptions, et même nos coutumes et passions, qui ont tant d'influence dans nos délibérations, en viennent (Nouv. Essais, II, 1). » — 3° En admettant par bypotlièse que la liberté d'indifférence existe, elle ne pourrait être. opposée au déterminisme. En effet, quand ce système met en question la liberté, il ne s'occupe pas des actions indifférentes, mais de celles où il y a des motifs très-certains et très-évidents, par exemple, celles où il y a lutte entre la passion et le devoir. • Concluons : la liberté d'indifférence est impossible en ellemême, contraire à l'observation psychologique, inutile dans la discussion du déterminisme.
Lire Charles, Lect. dephil., I, p. 513-514.
118. Le principe rationnel qui veut que tout ait sa , raison, est-il en contradiction, comme on l'a quelquefois soutenu, avec la libre détermination de la volonté? ; (23 mars 1874.)
Dissertation. Dans les discussions auxquelles donne lieu la liberté morale, on invoque souvent le principe rationnel que tout a sa raison, principe que Leibniz explique ainsi dans sa Tliéodicée (I, 44) : « Jamais rien n'arrive, sans qu'il y ait une cause ou du moins une raison déterminante, c'est-à-dire quelque chose qui puisse servir à rendre raison a priori pourquoi cela est existant plutôt que de toute autre façon. Ce grand principe a lieu dans tous les événements, et on ne donnera jamais un exemple contraire ; et quoique le plus souvent ces raisons déterminantes ne nous soient pas assez connues, nous ne laissons pas d'entrevoir qu'il y en a. » Ce principe sert à démontrer que la liberté d'indifférence est une chose impossible (cf. 1 17). Mais il faut concilier son application à la volonté avec ce que l'observation de la conscience nous fait connaître sur son exercice ; sans cela on tombe dans le déterminisme psychologique dont le système de Leibniz nous offre un exemple.
Rejetant l'autorité même du témoignage de la conscience, comme tous les déterministes, Leibniz fait consister la liberté dans trois conditions : la spontanéité, il faut que l'action
naisse dans l'être où elle s'accomplit et que le principe n'en soit pas extérieur à lui; la contingence , il faut que le contraire de cette action ne soit pas impossible métaphysiquement ; l'intelligence, il faut que l'être actif sache qu'il agit. Mais il admet que l'action est nécessairement déterminée par les motifs, que la volonté est soumise à la nécessité morale de suivre toujours l'inclination lapins forte, ou (ce qui revient au même), de suivre toujours le plus grand bien. « La raison que Descartes a alléguée pour prouver l'indépendance de nos actions libres par un prétendu sentiment vif interne, n'a point de force. Nous ne pouvons pas sentir proprement notre indépendance, et nous ne nous apercevons pas toujours des causes, souvent imperceptibles, dont notre résolution dépend. C'est comme si l'aiguille aimantée prenait plaisir de se tourner vers le nord ; car elle croirait tourner indépendamment de quelque autre cause, ne s'apercevant pas des mouvements insensibles de la matière magnétique... Nous suivons toujours, en voulant, le résultat de toutes les inclinations qui viennent, tant du côté des raisons que des passions, ce qui se fait souvent sans un jugement exprès de l'entendement. Tout est donc certain et déterminé par avance chez l'homme, comme partout ailleurs, et l'âme humaine est une espèce d'automate spirituel, quoique les actions contingentes en général, et les actions libres en particulier, ne soient pas nécessaires pour cela d'une nécessité absolue, laquelle serait véritablement incompatible avec la contingence. Ainsi, ni la futurition en elle-même, toute certaine qu'elle est, ni la prévision infaillible de Dieu, ni la prédétermination dos causes, ni celle des décrets de Dieu, ne détruisent cette contingence et cette liberté (Théodicée, I, 50-52). »
Laissant de côté V harmonie préétablie et l'optimisme de Leibniz, considérons sa théorie psychologique de la liberté, à savoir, que la volonté suit toujours le plus grand bien, l'inclination prèvalenle. Cette théorie est contraire à la loi morale et au témoignage de la conscience. D'un côté, la loi morale nous commande de préférer l'amour du bien en soi à l'amour du plaisir, ce qui implique que nous le pouvons. D'un aulre côté, la conscience nous atteste que souvent nous sommes obligés de faire un effort pénible pour accomplir notre devoir; or nous n'éprouverions aucune douleur si nous suivions toujours lïnclinalionprévalente, comme l'enseigne Leibniz. « Supposons, dit RI. Janct, l'homme partagé entre l'amour du bien et l'amour du plaisir, et sacrifiant le second au premier. Faut-il dire qu'il obéit
à la plus forte de ces inclinations? Non : je dis qu'il obéit à celle qu'il juge la meilleure. Entre l'amour du bien et l'ai il n'y a pas de commune mesure, et ces deux inclinations ne peuvent se ramener au même poids ; autrement, il serait impossible d'expliquer la difficulté de la vertu, l'effort que coûte la victoire sur les passions... C'est parce que nous jugeons tel plaisir plus vrai que tel autre que nous le choisissons, ce qui n'implique pas qu'il soit actuellement le plus vif et le plus entraînant; et c'est pourquoi un tel choix est difficile; et c'est l'effort qu'il nous coûte que nous appelons liberté. >.
De ces considérations il résulte qu'on ne doit adopter ni la théorie de la lib rie d'indifférence, ni le déterminisme. Il faut cependant coucilier le principe de raison suffisante, que nous •donne la raison, avec l'exercice de la liberté, que nous atteste la conscience. Pour atteindre ce but, il est nécessaire de distinguer les voulions des appétits et des passions. L'âme est une force intelligente et libre qui agit sans cesse et qui tend sans à agir; elle produit tel acte plutôt que tel autre, parce qu'elle y est provoquée et excitée par des mobiles ou des motifs ; dans la spontanéité, elle suit les impulsions de l'instinct ; dans la volonté, elle se représente l'action, le but et les moyens; par suite, elle délibère et choisit entre le bien en soi qui est connu par la raison, et les inclinations qui proviennent de la sensibilité; elle est libre en ce sens qu'elle a la capacité d'agir selon la raison. On peut donc dire que « la liberté est le pouvoir de s' affranchir des penchants, grâce à la lumière de la raison, et avec le secours du sentiment (Janet, Murale, p. 506). »
Remarque. On trouvera un résumé clair et précis de la psychologie de Leibniz dans le travail de M. Marion sur ce philosophe : Essais de Tliéodicée, Extraits (Notice sur la philosophie de Leibniz, p. xxxix-xlvi).
119. Qu'appelle-t-on Liberté d'indifférence? L'influence des motifs sur la volonté constitue-t-elle une objection valable contre la liberté? (14 août 1872.)
120. La Volonté peut-elle être comparée aune balance qui penche du côté le plus lourd? (21 août 1866.)
Plan. Il y a sur la question de la liberté deux systèmes qui sont deux écueils pour la philosophie, celui de la liberté d'indifférence et celui qu'on nomme le déterminisme.
Le système de la liberté d'indifférence consiste à admettre