V. GOUTTE CÉRÉBRO-SPINALE ET NERVEUSE
Les maiiileslations de la goutte sur le système nerveux, central nu périphérique, sont innombrables, et abstraction faite des apoj plexies, des paralysies et autres symptômes qui ne se rattachent qu indirectement à la diathèse goutteuse et doivent être rapportés ■au ramollissement, à l’hémorragie, à l’urémie cérébrale, il reste encore un nombre considérable de troubles et d’accidents nerveux
qu’on ne peut expliquer que par l’irritation d’un sang chargé d’acide urique en contact avec les cléments des diverses parties du névraxe, par l’uricémie. De ces accidents, lesuns se traduisent par des phénomènes cérébraux, les autres par des phénomènes médullaires^ ceux-ci sont dus à une irritation des nerls ))éiiphéiif|ues‘, ceux-là se rattachent à un ensemble morbide dont il est dilficile de préciser ou même d’indiquer les causes anatomiques et (jue nous désignerons sous le nom de névropathie goutteuse.
A. Goutte cérébrale
Il est certain que les anciens auteurs ont rangé sous le nom de goutte remontée au cerveau tous les troubles cérébraux présentés "par les goutteux, confondant indistinctement sous la même rubrique les phénomènes dus aux causes les plus disparates, apoplexies et hémiplégies dues à l’hémorragie et au ramollissement, coma et convulsions relevant de l’iu'émie et de la néphrite. On ne peut en tout cas tenir grand compte de leurs observations en raison de l’absence de toute indication nécroscopique sur l’état de 1 encéphale ou des reins. Que conclure par exemple de l’observation suivante, citée par Scudamore? « Un homme, âgé de cinquantetrois ans, pléthorique, était sujet à la goutte depuis plusieurs années et avait eu un paroxysme sévère deux mois auparavant. 1 l’avait entièrement abandonné à son cours, aucun traitemen n’avant été adopté. 11 n’avait jamais interrompu les habitudes imprudentes de sa manière de vivre. Après s’être plaint imndant le jour de violentes douleurs dans la tête et d’une très légère distorsion apparente dans les muscles de la face, comme il essayait de se déshabiller pour se mettre au lit, il tomba saisi d’une attaque d’apoplexie et expira. » La mort peut aussi bien s’expliquer par une vaste hémorrhagie cérébrale que par une métastase goutteuse.
D’autre part, l’absence spécifiée à l’autopsie de lésions encéphaliques n’est pas non plus une preuve absolue de la nature gou teusedes accidents, si l’état des reins n’est pas menlionne; 1 urémie cérébrale en effet ne s’accompagne d’aucune alteration de la substance du cerveau appréciable à l’œil nu. L obseivatiou c e Basham, citée par Fournier dans sa thèse sur l’uremie, es ^ que les anciens n’auraient pas manciué de rapporter a la metasl.
LA GOUTTE DANS LES ORGANES
iroutleiise. Bien que le malade n’eût pas eu de manifestations articulaires,il présentait aux deux oreilles des tophus caractéristiques; cet homme mourut dans le coma après plusieurs attaques épileptiformes. A l’autopsie, on ne trouva aucune lésion appréciable du cerveau ou de ses enveloppes; mais les reins, profondément altérés, offraient les lésions de la néphrite goutteuse avec dilatation des calices, et dépôts, sous forme de concrétions, d’acide urique dans les calices et les bassinets.
Le diagnostic est d’autant plus difficile que les différents types de l’urémie nerveuse sont identiquement reproduits par la goutte . cérébrale. La céphalée, des attaques apoplectiformes ou épilepli- I formes, le coma, un état de stupeur progressive aboutissant à la ' mort, du délire, des accidents maniaques, tous ces symptômes ap- ; parliennent aussi bien à l’uricémie qu’à l’urémie cérébrale. Quand
■ il n’existe ni albumine dans l’urine, ni polyurie, ni hypertrophie du
■ cœur, aucun signe, en un mot, de la néphrite interstitielle, alors - seulement on est en droit de les attribuer aune accumulation dans : le sang de l’acide urique imparfaitement éliminé ou formé en trop . grand excès ; dans le, cas contraire, c’est l’urémie qu’il faut re- ' douter. Dans le premier cas, l’insuffisance rénale se limite à un seul
^ des éléments de l’urine; dans le second, c’est sur la totalité des 1 produits excrémentitiels que porte l’insuffisance éliminatoire du rrein profondément désorganisé.
Nous décrirons successivement les cinq formes suivantes : cépha- I lalgique, épileptique, apoplectique, demi-comateuse et délirante.
1“ Céphalalgie goutteuse. — Il faut distinguer le mal de tête ' des goutteux de la migraine que nous signalerons plus loin. Il n’y la aucune analogie à établir entre ces deux affections. La céphalée : goutteuse est remarquable par sa ténacité, sa continuité, bien :i qu’il puisse y avoir des rémissions dans la persistance de la doul' leur ; elle ne provoque ni les vomissements, ni les troubles oculaires caractéristiques de la migraine. Elle occupe, soit la région frontale,
■ soit la région occipitale ; parfois elle se limite à un des côtés de la 1 tête,se localisant dans la tempe, la région orbitaire, mastoïdienne ; l'd autres fois, elle se fixe à la nuque et aux régions sous-occlpi- I taies. Elle peut durer pendant des mois, comme chez le malade : de notre observation LXXIV, et cela sansporter atteinte aux fonctions intellectuelles. Elle peut céder alors à une crise articulaire, ou
alterner avec des manifestations viscérales; nous avons vu cette alternance se laire avec des accès de colique néphrétique. Tantôt
330 TRAITE THÉORIQUE ET l'RAlTQUE DE LA GOUTTE.
l’îiltaque de goiillc aiTiculairc produit seulement un amendement, et les symptômes du côté des jointures disparus, la céphalée reparaît avec la même intensité; tantôt au contraire la douleur de tète cesse sans retour.
L’observation suivante de Garrod est un bel exemple de celte innuence curative de la goutte articulaire sur la céphalalgie. —
« Une dame âgée de soixante ans, qui avait joui pendant toute sa vie d’une fort bonne santé, me consulta pour un mal de tète très intense dont elle souffrait depuis dix-sept jours; la douleur se , l'aisait sentir surtout au sommet de la tête et a 1 occiput; elle avait un caractère un peu périodique ; elle durait environ une heure, puis cessait penrlant deux à trois heures pour reparaître ensuite, les deux derniers jours le mal de tête avait été continu. Je trouvai la région douloureuse chaude et sensible à la pression. Cette dame n’ayant jamais éprouvé aucun symptôme de goutte, je considérai d’abord comme hystérique l’affection dont elle était atteinte et je dirigeai mon traitement en conséquence. Le soir suivant, la douleur quitta subitement la tête ; l’extrémité métatarsienne du gros orteil gauche devint alors très douloureuse, et fort sensible; puis (luelques heures après, elle se tuméfia et devint rouge et luisante.
11 s’agissait là d’une violente attaque de goutte articulaire qui suivit d’aille'urs sa marche ordinaire. — Une seconde attaque, qui eut le même siège, survint quelques mois après, mais sans êtie précédée de céphalalgie ou d’aucun autre phénomène de goutte irrégulière. »
La périodicité de la douleur, indiquée par Garrod chez sa malade, a été observée aussi par Stoll. Cet auteur dit que le mal de tête goutteux se produit parfois violemment la nuit, tous les soirs, ou de deux soirs l’un, à heure fixe. L’attaque commence avec ou sans frissonnements, s’accompagne d’une forte chaleur et se termine par une sueur abondante. On pourrait prendre, dit Stoll, ce mal de tête périodique pour une fièvre intermittente larvee ; mais il résiste au quinquina, il alterne avec la goutte articulaire et il
est guéri par les anti-goutteux. . ,
C’est là en effet un des caractères les plus intéressants de cette
céphalée; elle résiste à tous les traitements dirigés contre le symptôme ; elle cède, au contraire, dès qu’on s’adresse à la cause réelle. Le colchique est son véritable spécifique ; nous avons vu maintes fois cette action d’élection de colchique dans la céphalée goutteuse, même chez des malades qui n’avaient aucune autre
LA GOUTTE DANS LES ORGANES
manilestation, articulaire ou viscérale de la gouUe, sauf l’excès (l’acide urique dans les urines, et nous n’avons pas hésité, d’après ce seul effet du traitement, cà affirmer la nature de l’affection, affirmation que démontrait vraie, après un temps plus ou moins long, l’apparition d’un accès au gros orteil.
Dans l’évolution d’ensemble de la diathèse, celle céphalalgie doit-elle être considérée comme une manifestation de mauvaise augure? Annonce-t-elle des accidents ultérieurs plus graves du côté du cerveau, à la manière de la céphalée urémique?
Aucun fait ne nous permet de porter un pronostic aussi sévère. Nous devons toutefois indiquer l’opinion de Barthez, d’après lequel la céphalalgie affecte le plus souvent les goutteux pléthoriques qui ont le cou court et qui sont d’un âge avancé. « La douleur, dit-il, persévère quelquefois d’une manière grave pendant des semaines et des mois de suite, et elle se termine alors par l’apoplexie, si la goutte ne vient à être détournée de la tête. » Aussi conseillet-il, pour combattre ces signes de pléthore et dégager la tête, l’application des sangsues aux tempes et derrière les oreilles. Mais ici même, les restrictions que nous avons faites en commençant ce chapitre, s’imposent, les anciens ne faisant aucune distinction entre Jes différentes céphalées, urémique, symptomatique de lésions cérébrales, ou autres, que peuvent présenter les goutteux. Pour nous, nous n’avons pas vu jusqu’à présent d’accidents graves succéder à la céphalalgie goutteuse proprement dite.
ÜBS. LXXIV. — Céphalalgie goutteuse n’ayant cédé qu’au colchique. Colique néphrétique.