C. — Goutte cervicale
Nous décrirons sous ce nom un ensemble symptomatique dont la cause réelle ne peut être que soupçonnée, mais qui n’en constitue pas moins un type morbide facilement reconnaissable et doni nous avons rencontré plusieurs exemples chez nos goutteux. Julius Braun, dans un travail sur la spondylilis deformans, a rapporté un certain nombre d’observations dont les détails ont la plus grande analogie avec les symptômes que nous avons observés*. Il admet, pour les expliquer, une localisation de la goutte sur les articulations des vertèbres cervicales et décrit une spondylite goutteuse affectani de préférence les articulations des apophyses transverses, tantôt d’un seul côté, tantôt des deux côtés. Nous reviendrons tout à l’heure sur cette opinion, mais nous préférons désigner cet ensemble de symptômes sous le nom de goutte cervicale, qui indique mieux le siège principal des manifestations morbides, sans préjugei* de la localisation précise des lésions qui les délerminenl.
Le premier phénomène accusé par les malades est une sensation de craquement qui se produit lorsqu’on imprime à la tête des mouvements de flexion ou de rotation. Ces craquements occupent la région des vertèbres cervicales. D’après Braun, c est au niveau de la troisième cervicale que la lésion se localiserait d abord, pour s’étendre de là à toutes les dernières cervicales et même aux premières dorsales. Ces craquements ne sont pas constants; ils peuvent manquer de temps à autre, et sont en rapport avec l’étendue des
1. Julius Braun, Klin, und anal. Beilriige zur Kenlniss der Spondylilis deformans, Hanover, 1875.
LA GOUTTE DANS LES OIIGANES
mouvements de la tête. Ils disparaissent parfois momentanément après s’être produits plusieurs fois de suite. Ils sont très pénibles pour le malade qui en a toujours conscience.
Ces craquements sont assez fréquents chez les goutteux. Nous les avons observés un certain nombre de fois. Ils sont vraisemblablement dus à un état de sécheresse et peut-être à des rugosités des surfaces articulaires vertébrales. Ils apparaissent comme un des pi-emiers symptômes de la goutte cervicale ; parfois même ils eu constituent toute la symptomoplogie.
Lorsque les accidents s’accentuent, on voit bientôt survenir d’autres manifestations sur lesquelles nous allons appeler l’attention. Le malade accuse, au niveau de la partie moyenne de larégioii' cervicale le plus souvent, parfois plus bas, à l’origine de la région dorsale, une douleur fixe plus ou moins étendue. Cette douleur continue, sourde, devient de temps cà autre lancinante. Elle a pour effet particulier d’exaspérer le malade. Elle cède souvent à la pression; nous avons vu des malades la calmer en se couchant sur le dos et en s’arrangeant de manière à ce que le cou repose sur un corps dur, sur un oreiller de crin, par exemple.
Il n’est pas rare de constater au niveau des parties douloureuses une élévation de température appréciable à la main et s’accompa- • gnant parfois d’une sensation de .batleraents artériels. Ce n’est qu’exceptionnellement qu’on constate à ce niveau une déformation de la région (obs.59, J. Braun).
Cette douleur fixe s’accompagne souvent d’irradiations douloureuses, les unes superficielles, les autres profondes. La douleur ■superficielle se montre par accès, tantôt spontanément, tantôt I provoquée par des influences diverses, telles que le froid, la fa- ' tigue, une exposition au vent. Elle est parfois généralisée; le malade se plaint d’avoir la tète comme comprimée dans un étau; il accuse d’autres fois la sensation d’une calotte de plomb qui pèserait sur tout le crâne. Bans d’autres cas, cette douleur est localisée a certains points. Le malade accuse alors à la nuque un sentiment de constriction comme si une corde était tendue d’un côté à l’autre; il se plaint d’autres fois de points névralgiques doulou- ; reux à la nuque, aux apophyses mastoïdes, sur le sommet de la tête, au niveau des pariétaux, à l’arcade sourcilière, sur l’os molaire, a la partie moyenne du maxillaire inférieur, dans le fond de l’orbite.
Ces points douloureux, qui s’exaspèrent par la pression, peuvent
exislcr des deux côtés, mais ils sont plus prononcés d’un côté d(î la Iclo. 11 y a comme une sorte d’hémicranie.
Les téguments sont sensibles au toucher, et lors(iuc celte crise douloureuse se prolonge ou revêt un certain caractère d’intensité, il n’est pcas rare de voir a|)paraîlre sur le cuir chevelu, de, prél’érence sur le sommel de la télé, des plaques érylhémaleuses douloureuses qui durent trois à quatre jours.
Cette douleur superficielle, dont la durée est de deux à trois jours, s’accompagne hahiluellcment d’une douleur profonde plus j)ersislante, qui s’exaspère par les contractions musculaires, que rappellent parfois ces contractions et qui siège évidemment dans les muscles du cou. Le malade inslinclivementse tourne tout d’une pièce pour éviter les mouvements de rotation de la tète qui la rappellent ou l’exaspèrent. Aussi préseute-l-il une certaine laddeur, cherchant à conserver dans ses mouvements, dans sa marche, l’immohilité dosa tête. Cette douleur profonde ne reste pas limitée aux muscles de la région postérieure du cou. Elle s’étend sur le trajet des trapèzes jusciu’à leur attache à l’omoplate. Elle existe également sur les parties latérales du cou, et le malades les accuse sur le trajet des slerno-masloïdiens jusqu’à leur attache inferieure.
Les muscles sont douloureux à la pression.
Parfois même celle douleur, existe sur les parties latérales de l’ccsophage et du pharynx. Elle constitue une espèce de gène (ju’exaspère encore la dégiulilion.
Le malade accuse en outre certains troubles que nous ne pouvons passer sous silence. 11 se plaint de vertiges qui se manifestent surtout lorsqu’il se baisse, lors(iu’il fait un effort pour tousser, porter un objet pesant, lorsqu’il tourne sur lui-même. Aussi est-on en ilroil de se demander si ce vertige n’est pas de nature musculaire, la coidraction des •muscles du cou étant douloureuse et forcément incomplète.
11 n’y a pas à proprement parler de mal de tète, et le malade sent bien qu’il a conservé toute l’intégrité de ses facultés intellectuelles. Il se tourmente cependant de cet état, cherchant l’explication de ces différents troubles dans l’existence de telle ou telle affection cérébrale. Ce qui augmente encore son inquiétude, c’est qu’il éprouve fréquemment des bourdonnements d’oreille, prononcés surtout du coté ou siègent les douleurs. Il constate également souvent, avec effroi, unediminulion dans l’acuité de lavision. Parfois, c’eslaccidentellemenl qu’il s’aperçoit qu’il y voit moins bien d’un de sesyeux. L’un
LA GOUTTE UANS LES ORGANES
de nos malades qui élait chasseur ne voyait qu’iucoinplètenieut le gibier lorsqu’il épaulait. La rétine, les nerfs optiques ont conservé leur intégrité, mais il y a chez ces malades un trouble de l’accommodation limité à l’œil qui correspond au côté douloureux de la tête. La pupille est dilatée de ce côté; chez un de nos malades, la dilatation pupillaire portait sur l’œil droit, et sur l’œdl gauche chez un autre. La pupille n’a pas perdu complètement sa contractilité, mais tdle est incapable de se contracter autant que celle de l’autre œil. Parfois, ce défaut de contractilité s’accompagne d’un peu de diplopie.
Les troubles peuvent s’étendre jusqu’au cœur; chez un de nos malades il y avait une fréquence anormale des battements cardia- (jues. On comptait chez lui 80 pulsations par minute à l’état de repos, et parfois 100 et 120 lorsqu’il s’agitait ou faisait un effort. Chez un des malades de Braun, il y avait sensation d’angoisse cardiaque simulant l'angine de poitrine, et cependant à l’auscultation on ne trouvait, pas plus chez ce malade que chez le nôtre, de lésion appréciable du cœur.
Il peut même exister chez ces malades des troubles encore plus marqués, que Braun a signalés et que nous avons constatés nous même : c’est une espèce d’oscillation musculaire provoquant une certaine incertitude de la marcbe, qui ne ressemble eu rien à la ■ titubation qu’on rencontre dans les cas de tumeurs cérébelleuses, ni à la projection des membres chez les ataxiques.
Comme toutes les localisations goutteuses, la goutte cervicale n’a iiu’une durée limitée. Elle peut remplacer d’autres manifestations • goutteuses; elle peut alterner ou coïncider avec elles. Disparue, elle peut se montrer à nouveau; mais souvent elle ne se dissipe ([u’incomplètement, laissant des craquements et parfois de la douleur qu’on provoque facilement lorsqu’on fait exécuter cà la tête des mouvements étendus.
Lorsqu’elle vient à s’amender ou à disparaître, on voit s’atténuer, puis se dissiper complètement les troubles dont nous avons parlé : vertiges, bourdonnements d’oreilles, palpitations.
Lorsqu’elle persiste, on la voit se compliquer, au bout d’un ■leinps plus ou moins long, trois ans, huit ans, d’accidents sérieux.
Ainsi un des malades de Braun fut pris de fourmillements dans les mains, puis de parésie des membres supérieurs avec drophie des muscles. Nous avons nous-même observé chez un de
nos malades une alropliie des muscles du cou,aveccliutc de la tète sur la poilrine.
Le malade de Braun finil môme par avoir des allacpies épilepli- Ibrmes et par succomber dans le coma. Il est probable que, dans ce cas, des lésions plus profondes de la moelle, du cerveau ou de ses enveloppes, sont venues compliquer les lésions iniliales ordinaires de la goutte cervicale.
En réalité, quelles sont ces lésions premières? Braun, nous ( l’avons dit, admet qu’il s’agit d’arthrites goutteuses des vertèbres | cervicales. Ces arthrites expliqueraient la douleur fixe accusée par
nuque. Cette hypothèse d’une spondylite goutteuse trouve un point d’appui dans les autopsies d’Albers, où des dépôts uratiques ont été constatés dans les articulations vertébrales et à l’origine des nerfs dans les trous de conjugaison. Cette spondylite provoquerait
qu’Ollivier a trouvée généralisée dans un cas. On aurait ainsi, par j la compression des racines nerveuses à leur origine, l’explication ] des douleurs musculaires et névralgiques, des irradiations doulou- | reuses qui, des apophyses épineuses, s’étendent à toute la nuque, j à la région sous-occipitale et à la région dorsale supérieure. i
Quant aux autres troubles si variés qui souvent se manifestent | dans le cours de la goutte cervicale, tels que vertiges, palpitations, | dilatation de la pupille, etc., il est peut-être plus difficile de s’en ] rendre compte. f
Toutefois si l’on veut bien réfléchir aux connexions intimes qui j existent entre les ganglions du sympathique et les branches cervi- | cales, ne peut-on pas admettre que ces troubles sont liés à l’irri- ^ tation de ces filets de communication qui unissent la moelle et ^ ces ganglions. Si, d’autre part, on réfléchit que ces troubles s’ac- j compagnent de sensation de battement appréciable à la nuque j et au cuir chevelu, comme dans la migraine, qu’ils disparaissent j parfois spontanément, qu’ils cèdent aux courants constants; si on i se rappelle que de ces ganglions du sympathique partent les nerfs 1 1 vaso-moteurs qui accompagnent la vertébrale et la carotide, on aura 'j bien des raisons pour rapporter tous ces troubles à une paralysie des nerfs vaso-moteurs. ,[
les malades, les craquements perçus dans les mouvements de la tête, la difficulté de ces mêmes mouvements et la raideur de la
une véritable paebyméningite cervicale goutteuse, analogue à celle 1
LA GOUTTE DANS LES ORGANES
' Obs. LXXIX. — Goutte articulaire et cervicale.
X..., âgé de cinquante-cinq ans, grand-père, mère et oncle goutteux;, nu cousin goutteux.
Gros mangeur.
Troubles d’estomac avec vertiges.
.V trente-deux ans, première attaque de goutte, orteil gauche. Cette ois l’attaque reste limitée à l’orteil de ce pied.
Cette attaque survint brusquement ; il croyait avoir une entorse, la i louleur augmenta jusqu’au soir, et fut intense, surtout la nuit, alors •onflement.
Elle s’exaspéra quatre nuits de suite, avec léger répit le jour. — Du- ■'ée un mois. Depuis lors, deux attaques chaque année (printemps et •utomne).
Une année seulement pas d’attaque en 1865, il croit que cette immulité tient à ce que chaque matin il buvait un verre d’eau chaude.
Les attaques successives gagnèrent l’autre pied, les genoux, les nains, les épaules, les articulations claviculaires.
■Au bout de quelque temps, toutes les jointures furent prises à
I même attaque; alors durée de l'attaque trois mois et même six . lois.
L’attaque chez lui n’est jamais subite, elle est depuis quelque temps récédée d’une douleur sourde, durant vingt-quatre à quarante-huit eures, puis survient la douleur vive la nuit, qui dure quatre à cinq eures.
Poussée nouvelle pendant quelques nuits ; jamais l’attaque ne dure l'ioins d’un mois.
En 1876, le poignet gauche demeura longtemps douloureux; il resta me ankylosé de la main sur le poignet. — Ankylosé de l’orteil du pied miche.
ruméfaction de l’articulation du médius droit, à son articulation ' étacarpienne.
Pas d’autre déformation.
Amaigrissement des mains.
Tophus unique à l’oreille gauche. Lorsque la goutte porte sur les arculations claviculaires, il est cloué sur son lit et ne peut respirer.
1 Depuis quelque temps que la goutte est atonique, les attaques sont oins douloureuses, plus fréquentes, moins longues.
Dejniis trois ans, le malade a constaté l’apparition de craqnements à nuque; il se plaint de douleurs à la partie postérieure du cou. 11 a de gène dans les mouvements. 11 a cru longtemps à un torticolis.
II accuse des bourdonnements, des vertiges, sa vue a baissé. Nous nstatons une dilatation de la pupille gauche.
I 11 ne peut remuer les yeux sans douleur.
Ses vertiges existent surtout lorsqu’il marche, lorsqu’il tourne sur i-mtme. Il a peur de tomber et cherche un apj)ui.
touine tout d une pièce, immobilisant sa tète le plus possible.
Lan dernier, pour la première fois, il a senti des douleurs rénales,, a rendu dos graviers sans coliques néphréti(|ues.
Cello amiéo, il a ou uno réloiiüoii dTirino |»ar le fait do l’arrôt d'un calcul dans rurclliro.
11 a l’cniarqué qu’à chacune de ses alhuiues, il perd l’appétit ot osl inanifestemcut fébrile.
Scs attaques sont annoncées par de l’irritaliou da caractère, par de la constipation, par une diminution d’urino.
Deux fois il a eu des douleurs intestinales, qui ont cédé à l’appurilion de goutte articulaire.
Parfois douleur lancinante au cœur, pas de lésion appréciable.
Distension gazeuse de l’estomac, digestion laboi’icuse; il dit ressentir comme un peu de lièvre, deux à trois heures après l’ingestion des aliments.
Obs. LXX.\. — Goutte héréditaire. — Goutte cervicale, avec douleur et raideur de la nuque.