II. TRAITEMENT CURATIF
A. Doit-on chercher à guérir la goutte? I
Cette question qu’il est tout naturel de se poser, en présence w des réticences nombreuses qu’ont apportées dans le traitement de la goutte les médecins du siècle dernier et bon nombre de nos contemporains, n’aurait pas sa raison d’être si l’on ne tenait compte que de l’opinion des médecins anciens, qui, à cet égard, ne semblent avoir eu qu’assez peu de scrupules. Il est peu de maladies, en
TRAITEMENT DE I.A GOUTTE
effet, qui detout tcmpsaient suscité d’aussi nombreuses médications j que cette affection. Pour en triomplieron cutrecours, sanslamoindre hésitation, aux médications les plus variées, destinées, les unes à I prévenir l’attaque de goutte, les autres à la combattre. C’est pour I arriver à ce double but qu’on voit préconiser par les uns les anti- 1 plilogistiques, par les autres les purgatifs, les sudorifiques, les j diurétiques, par tous, enfin, des médicaments dits spécifiques, les plus variés.
Bien qu’on ne se fît de la goutte qu’une idée très imparfaite, l’opij nion qui paraît avoir présidé à l’application de ces différentes médica- I lions, c’est que la goutte était due à une altération du sang et des i humeurs. Aussi eut-on recours à toute espèce d’agents susceptibles I de provoquer l’élimination du principe cause de cette altération, î soit par les sueurs, soit par les selles, soit par les urines, ou d’en atténuer l’action en modifiant la crase du sang.
On ne se préoccupait guère alors du danger qu’il pouvait y avoir j à intervenir. Ce ne fut que lorsqu’on fut mieux édifié sur le mode i d’action des médicaments, sur la nature et la symptomatologie de j la goutte, qu’on commença à avoir des scrupules et k se demander I -de quelle utilité pouvaient être dans ces cas, comme moyens préj ventifs de l’attaque de goulte, ou comme moyens curatifs, les purgatifs, les vomitifs, les sudorifiques, les diurétiques, les alcalins et les antiphlogistiques.
I Sydenham fut un des premiers à affirmer le danger ou l’inutilité : qu’il y avait à y recourir. Pour Sydenham, le traitement pharmai ceutique de la goutte n’existe pas; le rôle du médecin est à peu j près nul. C’est à peine s’il est autorisé à recourir aux calmants ‘ lorsque la violence des douleurs est trop intense. Pour Sydenham,
I l’attaque de goutte est une manifestation heureuse, destinée à favoriser l’épuration du sang et dont il faut respecter l’évolution.
Cullen partage cà peu près les mêmes idées et, comme Sydenham, rejette non seulement toute intervention médicale pour le traitement de l’attaque, mais semble condamner tout moyen préventif de cette attaque, c’est-à-dire toute médication dirigée contre l’état diathésique, contre la crase du sang, cause de cette attaque. Nous n’en voulons pour preuve que les dangers qu’il signale et que ferait courir j aux malades l’usage des alcalins; opinion, qui, du reste, devait être ' reprise à une époque plus rapprochée de nous. Pour les partisans . de cette manière de voir, on ne doit avoir recours pour combattre la goutte qu’au traitement hygiénique. Il ne s’agit que de prescrire
53S TIUITÉ TIIÉOHKJUE ET PHATiOUE DE LA GOUTTE.
an malade le régime le plus ralionnel, c’esl-à-dire lui conseiller de ne faire usage que des alimenls et des boissons qui paraissent s’opposer le mieux au développement de la crase sanguine propre à la diathèse goutteuse et par suite à l’apparition de l’attaque.
En somme, pour ces médecins, le traitement de la diathèse goutteuse est aussi nul que celui de l’attaque.
Cette intervention nous paraît par trop réservée et, tout en faisant au régime une place importante dans le traitement de la goutte, nous pensons qu’il ne saurait à lui seul constituer tout le traitement. Nous croyons qu’il appartient au médecin d’intervenir et contre l’état diathésique et, dans de certaines mesures, contre les manifesiations de cet état, c’est-à-dire dans les cas de goutte articulaire ou viscérale.
Nous ne sommes plus actuellement dans les conditions où se trouvaient Sydenham et Cullen; nous connaissons le principe qui, chez les goutteux, cause l’altération du sang; nous savons que ce principe est de nature acide, que c’est l’acide urique. Aussi rien d’extraordinaire à ce que, muni de ces connaissances, on ait pensé à intervenir à l’aidedes alcalins pour le détruire, etàuserde ces médicaments que l’expérience clinique avait déjà fait employer antérieurement.
Mais ici se pose une double question qui a été diversement résolue. Est-il dangereux d’avoir recours aux alcalins? Leur utilité contre la diathèse goutteuse, c’est-à-dire contre l’altération du sang par l’acide urique, est-elle démontrée? Nous aurons l’occasion de répondre à la première de ces questions, lorsque nous étudierons l’action des sels alcalins et des eaux de Yichy en particulier.
Il nous sera facile alors de démontrer que les idées de Trousseau sur le danger des alcalins, qui ne sont autres que celles qu’avaient émises Cullen et Huxham, sont étrangement exagérées. 11 nous sera facile de démontrer que, pour qu’on arrive à produire cette cachexie que redoute Trousseau, il faut donner les alcalins à des doses excessives et qui sont tout à fait inutiles pour modifier la diathèse goutteuse; que cette cachexie, lorsqu’elle se produit, ne survient, d’autre part, que lorsqu’on prescrit les alcalins à des malades qui présentent une contre-indication formelle à l’usage de ces médicaments. Car il ne faut pas l’oublier, ainsi qne nous chercherons à le démontrer, la diathèse goutteuse, par le fait seul qu’elle existe, ne commande pas toujours l’usage des alcalins et ne commande pas indifféremment l’usage de tous les alcalins. Il est deS'
THAITEMEiNT DE LA GOUTTE.
j cas (le diallièse goutleusc avérée, où l’usage des alcalins devient I dangereux; il en est d’autres où le choix des alcalins n’est pas I indin'érent. C’est tantôt aux bicarbonates et sulfates sodiques qu’il faut avoir recours; c’est d’autres fois les bicarbonates et les sulfates calcaires qu’il faut prescrire, ou bien les chlorures alcalins. Nous essayerons de spécifier dans quel cas le traiiement de la diathèse réclame l’usage de tel alcalin plutôt que de tel autre, en même temps que nous chercherons à expliquer quel est leur mode d’action dans les différents cas. Nous nous contenterons de dire actuellement que les alcalins constituent pour nous le traitement par excellence de la diathèse goutteuse et par conséquent le traitement préventif de la goutte articulaire et viscérale; qu’employés en temps opportun ils sont non seulement sans danger, mais encore qu’ils sont d’une utilité actuellement hors de tout conteste. II nous suffira, pour démontrer leur utilité de reproduire ici le tableau que donne Ch. Petit. On y verra que I sous l’influence des eaux de Yichy les manifestations articulaires ont cessé de se produire depuis plusieurs années, et cela sans préjudice aucun pour les malades.
Date do la goutte
Époque
de la cessation
Obscnations.
avant l’emploi
de la goutte depuis l’usagi
des eaux
de Vichy.
des eaux de Vichy.
ans.
Les médecins sont du reste à peu près unanimes à reconnaître comme nous qu’il y a utilité à combattre la diathèse goutteuse, si l’on veut en prévenir les manifestations articulaires ou viscérales,
TIl.UTÉ TlIÉOlUODK KT PRATIQUE DE LA GOUTTE.
et, pour ce lairc, à prescrire les alcalins qui constituent comme nous le verrons, les médicaments par excellence dé cette diathèse. Mais cette unanimité est loin d’exister s’il s’agit de traiter les manifestations de la goutte, qu’elles soient articulaires ou viscérales. La plupart, a l’exem|)le de Sydenham, n’hésitent pas à déclarer que l’on ne doit jamais intervenir dans les cas d’attaque de goutte. Ils ne voient dans les manifestations articulaires ou viscérales, surtout dans les manifestations articulaires qui ne peuvent que servir à l’épuration du sang, puisqu’elles sont dues à la sortie de l’acide urique s’échappant des vaisseaux sanguins sous forme durate de soude et se déposant dans les lissus, siège de ces manifestations, qu’un bienfait de la nature. Combattre ces manifestations, ce serait mettre obstacle à la sortie de l’acide urique, et de fait il est généralement admis qu’avec l’attaque de goutte disparaissent, pour un temps plus ou moins long, les malaises souvent multiples qu’accusent les goutteux.
Intervenir dans les cas d’attaque de goutte, c’est pour eux s’exposer, 1 attaque articulaire cessant brusquement, à voir se produire des accidents viscéraux rapidement mortels, qu’on a décrits sous le nom de goutte remontée; c’est pour eux, dans les cas plus heureux, provoquer le retour d’attaques plus fréquentes; c’est pour eux, favoriser la transformation des manifestations articulaires en manitestalions viscérales, souvent plus dangereuses que les attaques articulaires et toujours plus pénibles pour le malade, vu la longue durée des accidents qu’elles entraînent; c’est pour eux, enfin, dans un avenir rapproché, faire naître les manifestations caractéristiques de la goutte chronique avec toutes ses conséquences d’anhylose, de contracture, de suppuration, de déformation des jointures et finalement de cachexie.
Nous ne saurions partager toutes ces craintes ; aussi ne sommesnous pas pour le principe de non intervention; mais il est essentiel de savoir ce qu’on doit entendre par intervention, de préciser quels sont les médicaments susceptibles de servir à cette intervention.
L intervention peut-elle se faire à l’aide d’agents médicamenteux qui servent d’ordinaire à combattre les affections communes, tels que les vomitifs, les diurétiques, les purgatifs, les sudorifiques? Nous ne le croyons pas. Ce n’est pas à notre avis l’emploi de ces diftérents médicaments qui constitue l’intervention. Il est actuellement reconnu qu’on ]ie saurait, à l’aide de ces remèdes, prévenir le
TUAITEMENÏ DE LA GOUTTE. 5 i l
iléveloppement tlTine atlaque de goutte, ni l’enrayer lorsqu’elle s’est développée. Il paraît en effet démontré que l’acide urique ne saurait être entraîné ni par les sueurs, ni par les selles. Ainsi qu’il i résulte île nos recherches, l’acide urique n’est éliminé ni par les : glandes de la muqueuse gastro-inlestinale, ni par les glandes de , la peau. Les antiphlogistiques ne sauraient avoir plus d’efficacité;
ils ne peuvent que diminuer l’état congestif de la jointure envahie ; par les dépôts d’urate de soude, et par suite faire baisser l’inten- I site de la douleur, la tuméfaction de la jointure; mais ils n’ont aucune action directe sur la cause de l’attaque, sur l’excès d’acide urique contenu dans le sang, et ne sauraient par conséquent diminuer la longueur de l’attaque, ni s’opposer à toutes ses consé- I quences.
Ajoutez que l’emploi de ces médicaments peut entraîner des I conséquences fâcheuses, les unes immédiates, les autres éloignées. On comprend très bien que les purgatifs et les vomitifs, en provoquant des mouvements congestifs de la muqueuse gastro-intesti- : nale, s’opposent à l’élimination de l’acide urique au niveau de la jointure prise, et, par conséquent, provoquent l’apparition d’une I métastase avec tous ses dangers. On conçoit très bien qu’il puisse I en être de même, si l’on a recours aux antiphlogistiques sous i forme d’applications froides.
I • Ces dangers immédiats ne sont pas les seuls que fait courir aux I malades l’emploi de ces agents médicamenteux; il en est de plus ! ou moins éloignés qui ne sont pas moins à redouter. Ainsi lesantij , phlogistiques peuvent épuiser les malades à la longue, transfor- I mer la maladie, faire passer la goutte de l’état de goutte aiguë à l’état de goutte chronique; les purgatifs fréquemment répétés, les sudorifiques pris en excès peuvent avoir le même résultat. Aussi,
• sans en dédaigner complètement l’usage, ne doit-on y avoir recours, dans les cas d attaque de goutte, que pour combattre certaines complications telles que l’embarras gastrique, la constipation, manifestations qui accompagnent si souvent l’accès de goutte i aiguë ou chronique.
I Ce qui constitue la véritable intervention, c’est l’emploi des spécifiques de la goutte. Or il en existe deux, ainsi que nous le verrons. C’est, d’une part, le colchique, dont l’efficacité a été de tout r temps consacrée; c’est, d’autre part, le salicylale de soude qui, bien '' que de date récente, a déjà fait ses preuves contre les manifestations de la diathèse goutteuse.
5i2 TRAITÉ THÉOUIOIIE ET PRATIQUE UE LA GOUTTE.
Esl-il rationnel d’avoir recours à ces spécifiques? Est-il permis de combattre l’attaque de goutte?
Pour répondre à celte question, nous ferons remarquer que l’attaque de goutte, considérée en elle-même, constitue une véritable maladie, au même litre que l’attaque de fièvre intermittente, que la manifestation syphilitique; qu’elle a sa période prodromique, sa période d’état et sa période de terminaison, caractérisée par le bien-être qui accompagne toute convalescence des maladies dites communes, comme la pneumonie. Or, on n’hésite pas à intervenir, ici par des médicaments de nature diverse, là par des spécifiques. On respecte, il est vrai, certaines maladies dites spécifiques, telles que la variole, la scarlatine et la rougeole, dont l’évolution paraît nécessaire aux partisans imbus des vieilles doctrines humorales ; nous sommes convaincu que, lorsque les recherches nouvelles auxquelles on se livre si activement auront conduit à la découverte de la cause réelle de ces maladies, on n’hésitera pas à les combattre dans leur essence, le jour où l’on possédera des spécifiques capables d’en enrayer l’évolution. Nous n’en voulons pour preuve que les tentatives si nombreuses qu’on fait chaque jour contre la fièvre typhoïde.
Pourquoi ne pas intervenir dans les cas d’attaques de goutte? Pourquoi ne pas avoir recours aux spécifiques propres à combattre les manifestations caractéristiques de la diathèse goutteuse?
Le colchique et le salicylate de soude constituant les seuls médicaments vraiment spécifiques de la goutte, c’est donc à eux que s'adressent les reproches dont nous parlions plus haut. Ces re- • proches sont-ils fondés? nous ne le croyons pas; ils sont pour le moins exagérés. Et d’abord quel est le mode d’action de ces agents sur l’économie ? L’un, le colchique, paraît agir, ainsi que nous l’avons démontré, en faisant baisser le chiffre de l’acide urique; l’autre, le salicylate, en en favorisantl’élimination. Le premieraurail donc pour effet d’empêcher la formation de l’acide urique et par conséquent de prévenir l’altération du sang par cette substance, le second, de faire disparaître celte altération, en provoquant la sortie de cet acide. Nous ne voyons rien là qui puisse faii'e courir au malade de bien grands dangers. Au contraire, tout semble parler de prime abord en faveur de leur action salutaire sur l’économie des goutteux, et l’affaire serait irrémédiablement jugée, si l’on ne tenait compte que des résultats immédiats qu’ils donnent, puisque dans la généralité des cas, lorsqu’on les administre à temps, ils s’opposent
TllAlTEMENT DE LA GOUTTE.
à l’apparition de l’attaque ou la font disparaître. Mais, dira-t-on, leur fâcheuse influence ne se fait sentir qu’ultcrieuremenl. Aussi I n’hésite-t-on pas à leur attribuer le retour fréquent des accès,
I le passage rapide de la goutte aiguë à l’état de goutte chronique,
la transformation de la goutte articulaire en goutte viscérale. Quelle est la légitimité de ces reproches? Nous devons dire que les médecins qui les leur adressent ne nous paraissent pas fournir, à I Tappui de leuC dire, des preuves suffisamment convaincantes, j Car en somme ils sont encore à donner des observations de goutte remontée, survenant à la suite de l’administi'ation de ces médicaments. On sait, d’autre part, qu’il est dans l’ordre des choses de voir, tout naturellement et sans provocation d’aucune sorte, les attaques devenir de plus en plus fréquentes; de voir les manifestations viscérales succéder aux manifestations articulaires et la goutte aiguë faire place à la goutte chronique. Pourquoi rendre fatalement responsable de cette évolution naturelle l’intervention médicale ?
{ Pour nous, qui sommes intimement convaincu que ces agents i médicamenteux, employés judicieusement, ne sont passibles d’aui cun des griefs qu’on leur impute, nous n’hésitons pas à les prescrire I dans toute manifestation goutteuse, quelqu’en soit le siège, articu- I laire ou viscéral, et nous pouvons aflirmer que nous n’avons qu’à nous féliciter d’y avoir recours. Il est des cas toutefois où ils sont impuissants à triompher des manifestations morbides; mais n’en est-il point ainsi de tout spécifique ? N’e.xiste-t-il pas des cas de fièvre intermittente rebelles à la quinine? Ne rencontre-t-on pas des accidents de nature syphilitique qui résistent à l’action du mercure et de l’iodure de potassium? On ne saurait se prévaloir de ces cas pour arguer de leur impuissance ; ce qu’on affirme, c’est qu’ils réussissent dans la généralité des cas.
Si l’on se trouvait toutefois en présence d’un de ces cas, si l’on avait à soigner un goutteux qui, après avoir présenté des manifestations viscérales rebelles à l’action thérapeutique, vînt à être • atteint de manifestations articulaires, on devrait se dispenser d’employer les remèdes spécifiques pour combattre, peut-être sans I succès, ces manifestations de goutte articulaire beaucoup moins pénibles à supporter que des viscéralgies goutteuses. C’est peutêtre la seule condition dans laquelle nous nous résignons à l’abstention.
Cette impuissance des spécifiques, colchique et salicylate, est du
5U TliAITÉ ïlIIîOmOLIE ET ['UATIOUE DE LA GOUTTE.
reste assiirémenl moins frériuenlc que seraient portés à le croire certains malades et certains médecins qui, ne pouvant triompher de leur appréhension, ne les administrent qu’avec une réserve exagérée. Or, qu’arrive-t-il dans ces cas? c’est que la Ibrmation de l’acide n’est que momentanément diminuée ; c’est que, l’élimination étant incomplète, les attaques ne sont que diminuées dans leur intensité; ou, si elles sont supprimées, bientôt se reproduit une nouvelle attaque, par le fait d’une accumulation nouvelle d’acide urique. Dans ces cas, le remède est pire que le mal, et mieux vaut s’abstenir de toute intervention que de procéder de cette manière.
Les spécifiques n’agissent du reste, il faut bien se le rappeler, que contre les attaques, et, si l’on veut prévenir les attaques, il faut, une fois qu’elles ont cessé, agir contre la diathèse goutteuse. C’est à l’aide des alcalins qu’on peut atteindre ce but. C’est pour arriver aux mêmes résulbits que certains médecins conseillent, dans l’intervalle des attaques, des pilules qui très probablement contiennent, quoi qu’ils en disent, du colchique. Le salicylate desoude, pris selon certaines règles que nous formulerons plus loin, peut lui même être avantageusement utilisé.
Nous conclurons donc que le médecin doit intervenir : 1° à l’aide du régime pour prévenir la diathèse goutteuse; 2“ à l’aide du régime et des alcalins pour combattre la diathèse et prévenir l’attaque de goutte; 3“ à l’aide des spécifiques, colchique et salicylate de soude, dans la généralité des cas, pour combattre l’attaque de goutte articulaire ou viscérale.
Les médicaments communs, antiphlogistiques, purgatifs, vomitifs, sudorifiques, diurétiques, ne doivent servir qu’à répondre à certaines indications que peuvent fournir des complications survenant au moment des manifestations articulaires ou viscérales, ou dans l’intervalle de ces manifestations.
La diathèse goutteuse établie, qu’elle se soit accusée par des manifestations articulaires ou viscérales, ou qu’elle ne se soit encore traduite que par un excès d’acide urique dans les urines, le régimeque nous avons indiqué pour en prévenir l’apparition ne suffit plus. Il faut de toute nécessité, pour la combattre, avoir recours à des agents médicamenteux. Mais, pour agir avec quelque chance de -succès, il est nécessaire de bien se pénétrer de l’idée que la médication doit varier avec l’age de la maladie. Pour être efficace, la médication ne peut être la même dans tout le cours de son évolu-
TRAITEMENT UE LA GOUTTE
lion. Aussi, pour en faciliter l’application, est-il nécessaire de distinguer deux périodes très distinctes dans l’évolution de la goutte.
Lorsque la goutte existe dans toute son intensité, lorsqu’elle se traduit par des urines très riches en urée et en acide urique, par des urines souvent sédimenteuses ; lorsqu’elle se présente chez des individus vigoureux, ayant toutes les apparences de la force et de la santé, la médication doit être, on le comprend, tout autre que celle que la maladie réclame quand elle a parcouru son évolution, et qu’elle n’existe pour ainsi dire plus qu’à l’état de vestige; quand les urines ont perdu tout caractère spécifique et ne contiennent, comme dans toutes les affections chroniques, qu’une faible proportion d’urée et d’acide urique ; quand les manifestations articulaires ou viscérales ont perdu de leur intensité et parfois ne se produisent plus; quand on n’observe plus en quelque sorte que les conséquences ultimes de la diathèse; quand on se trouve en présence de tophus multiples, d’ankyloses variées, d’ulcérations longues et prolongées, quand les malades présentent enfin cet état d’anémie et de nervosisme qui dénote l’épuisement de l’organisme.
Dans le premier cas, c’est-à-dire dans la première période de la diathèse, se traduisant par les manifestations catactérisliques de la goutte aiguë, il faudra avoir recours à des médicaments susceptibles de modifier cette diathèse dans son évolution, c’està-dire à des médicaments qui, pour nous, ralentiront le travail de désassimilation des matières azotées.
Dans le second cas, au contraire, c’est-à-dire lorsque l’évolution de la maladie touche à satin, ou même est accomplie, et qu’on n’a plus affaire qu’aux manifestations propres à la goutte chronique, il laudra n’employer que des médicaments capables de relever ce travail de désassimilation qui n’existe plus, et en même temps susceptibles de combattre l’état morbide, conséquence fatale de l’épuisement de l’organisme, c’est-à-dire l’anémie et le nervosisme qui se traduit par des accidents névropathiques multiples.
Dans le premier cas, de tous les agents médicamenteux les plus précieux, ainsi que nous le verrons, sont les bicarbonates et les sulfates alcalins et calcaires. L’expérience clinique en a de tout temps consacré l’utilité dans le traitement delà diathèse goutteuse
envoie d’évolution. Ils constituent actuellement presque à eux seuls toute la médication à laquelle on doit avoir recours. C’est à cette classe d’agents médicamenteux qu’appartiennent encore, au moins dans une mesure que nous aurons à fixer, les antiphlogistiques,
LECORCHÉ, Goutte. 35
54() TlîAbTI-: TlIKOI'.lOlJl'] ET PIIATIQIJE DE LA GOUTTE.
le.s voinilils el les pui-galils, les sudorifiques, les diuréliqiies.
Dans le deuxième cas, au contraire, ils deviennent tout à l'ail inutiles; ils sont môme nuisibles, puisqu’ainsi que nous l’avons indiqué dans notre chapitre sur l’acide urique, et ainsi que nous le démontrerons plus loin, ils ralentissent la nutrition, alors qu’il faut au contraire l’exciter. C’est aux toniques, quinquina el fer, et aux chlorures et aux sulfates alcalins qu’il faut alors avoir recours.
L’emploi de ces différents médicaments constitue autant de médications que nous allons étudier successivement. Cette étude faite, il nous restera à parler de la médication topique et delà médication spécifique. .
La médication thermale et l’hydrothérapie seront ensuite, de notre part, l’objet d’une description spéciale.
Ce travail terminé, nous n’aurons plus qu’à indiquer la marche à suivre dans le traitement de la diathèse goutteuse, puis dans le traitement de ses manifestations.
B. Examen des différentes médications préconisées contre la goutte.
I. — Émissions sanguines. — Les anciens, qui abusaieul si facilement de. la lancette, employaient fréquemment la saignée dans l’attaque de goutte. Sydenham et Cullen, qui ne sont pourtanl guère partisans d’un traitement actif de la goutte, admettaient néanmoins la saignée générale, avec certaines réserves toutefois. « Si le malade est jeune encore, dit. Sydenham, s’il est échauffé par des excès alcooliques, ou pourra tenter la saignée au commencement de l’accès. Mais il faut éviter de l’employer constamment dans les accès qui viendront ensuite; autrement il pourrait arriver que la goutte prit racine, même chez de jeunes sujets et qu’elle devint conséquemment non plus un maître, mais un tyran.)) Cullen dit à peu près de même que, chez les individus jeunes et vigoureux, lorsque la maladie est à son début, on peut essayer par la saignée de modérer l’inflammation ; mais il pense, comme Sydenham, qu’on ne pourrait sans danger en répéter souvent l’emploi.
Rush, Huxham, de Haen, Hoffmann, Miisgrave, usaient de la saignée avec beaucoup moins de restrictions. Musgi'ave disait que par la saignée on détermine chez les sujets pléthoriques et sanguins la fermentation du sang qui doit produire l’attaque de goutte;
mVITEMENT DE LA GOUTTE.
de même qu’il faut vider un peu les tonneaux qui sont pleins de moût, pour que la fermentation puisse s’y produire convenablement.
Horack déclare que la saignée est le moyen le plus efficace pour éloigner l’inflammation des premiers stades et les paroxysmes goutteux*. Heberden dit avoir connu des goutteux qui n’avaient pas eu à se repentir d’y avoir recours ^
Barthez s’exprime presque dans les mêmes termes que Sydenham et Cullen. D’après lui, les évacuations de sang doivent être d’abord employées chez les sujets pléthoriques qui se sont livrés àla bonne chère et aux boissons spiritueuses. Cependant, il ne faut pas abuser de la saignée qui, en affaiblissant trop, « pourrait rendre irréguliers les mouvements de la goutte ».
D’après Scudamore, la saignée générale est entièrement inutile pour enrayer l’action infiammatoire locale et elle n’apporte aucun soulagement à l’accès de goutte. Mais elle lui paraît commandée contre l’état inflammatoire général et dans les cas où il existe une phleginasie d’un organe interne : « Quand la diathèse inflammatoire est fortement prononcée, quand on constate un pouls dur et plein, la chaleur de la peau, des urines rares et hautement colorées, de la constipation, la saignée générale sera certainement aussi indiquée qu’elle le serait dans des circonstances analogues où la goutte n’existerait pas. »
Malgré sa théorie de la pléthore veineuse, Gairdner est absolument opposé à l’emploi des grandes saignées; il les rejette compté^ tement quand il n’y a pas d’inflammation interne. Mais il conseille, à l’exemple de Parry, les petites saignées de quatre à six onces; elles remplacent pour lui avec avantage les purgatifs.
Gairdner croit que dépareilles saignées sont plutôt toniques que •débilitantes ; elles rétablissent le fonctionnement du foie et des reiifô gène par une réplétion trop grande. Unies à un régime convenable elles pourraient même prévenir les attaques de goutte. En tout cas, ajoute-t-il, c est un moyen dont il ne faut pas abuser; on doit le rejeter chez les goutteux débilités et épuisés, même quand il y aurait évidence de pléthore.
Todd est opposé à l’emploi des émissions sanguines ; elles provoquent, d’après lui, la dépression et par suite de la tendance aux