H. LE REIN GOUTTEUX
Bentley Todd décrivit le premier sous le nom de gouty-kidney une altération particulière du rein qui, suivant lui, se rencontrerait iiéquemment dans les cas de goutte chronique; le rein est petit, ratatiné, à surface granuleuse et semée de kystes. Todd signale aussi la présence de stries blanchâtres siégeant dans la substance pyramidale et dirigées dans le sens des tubes urinaires, stries formées d’urate de soude L Les auteurs qui ont suivi Todd ont : réseï vé comme lui le nom de rein goutteux à ce dernier terme des altérations subies par le rein sous l’induence de la goutte. Char- ■. cot rapporte à deux espèces très distinctes les lésions rénales qu on observe chez les goutteux : la première espèce répond à la néphrite goutteuse de Rayer, à la gravelle du rein ; la seconde à la néphrite interstitielle, au rein goutteux proprement dit des auteurs anglais. Dans leur article du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, Jaccoud etLahadieLagrave admettent les trois formes suivantes :
1" Néphrite goutteuse de Rayer ou gravelle du rein de Charcot.
2® Néphrite uratique ;
3“ Rein goutteux ou néphrite atrophique L
I Ces auteurs protestent d’ailleurs contre la dénomination de rem goutteux appliquée exclusivement à cette dernière variété
I. li. Todd, Clin, lectures. Diseuses Jaccoud et Labadie Laj^rave, Dict, goutte, p. 57G.
of urin. organs, 1857, p. 309.
de méd. et chir. pratiques, Art.
100 THAITÉ THÉORIQUE ET l'RATlQUE DE l.A GOUTTE.
qui n’a rien de spécial à la goutte. Mais ils paraissent séparer la néphrite goutteuse de Rayer des lésions rénales de la goutte, « la gravelle n’étant pas la goutte, mais une détermination différente d’une diathèse commune. »
Pour nous, nous envisageons le processus goutteux dans le rein comme nous l’avons fait pour les cartilages. Ici comme dans les articulations, il y a deux choses distinctes à considérer : d’une part les dépôts uratiques, de l’autre, les lésions consécutives. Que les dépôts siègent dans les tubuli, dans les calices ou dans les bassinets, qu’ils soient formés de cristaux microscopiques ou de calculs volumineux, nous ne voyons aucune raison d’établir des espèces distinctes en raison de ces localisations différentes. Que les dépôts siègent dans les cartilages exclusivement ou envahissent les autres éléments de l’articulation, synoviale, ligaments, etc., l’arthrite goutteuse n’en est pas moins une. Il n’est pas plus juste de scinder la description des dépôts goutteux dans les reins et d’en attribuer arbitrairement une partie cà la gravelle et l’autre à la goutte. Pour nous, la néphrite goutteuse de Rayer est, bien plus justement que le rein goutteux de Todd, la véritable localisation de la goutte dans le rein. Ou plutôt, en se plaçant à un point de vue plus large, les deux aspects que revêtent les reins ne sont que les conséquences un peu différentes du même processus, suivant que la substance rénale proprement dite est seule atteinte, ou qu’il se produit en même temps de la pyélite avec dilatation des calices et du bassinet.
1“ Dépôts goutteux dans les reins.' — Castelnau paraît être le premier auteur qui ait décrit les amas d’urate de soude qui se forment dans la substance pyramidale des reins. — « Tous les cônes tubuleux, dit-il, renferment des dépôts de matière blanche comme l’émail, en tout semblable à celle des articulations; cette matière est partout disposée en stries très fines, qui affectent la direction des tubes urinifères, et semblent être contenues dans l'intérieur de ces tubes eux-mêmes ; ce n’est que dans des points très rares qu’on la trouve sous forme de granulations amorphes infiniments petites et toujours d’un blanc éclatant. » L’analyse chimique de ces dépôts montra qu’ils étaient constitués par de l’urate de soude L
1. Castelnau, Observations et réflexions sur la goutte et le rhumatwne, Archi gén. de méd., 18-i3, t. III, p. 285.
;! ANATOMIE PATHOLOGIQUE
Todd mentionna ensuite ces stries blanches d’urate dans ses ; leçons sur les maladies des organes urinaires ^ Il rapporte aussi ( l’autopsie d’un sujet goutteux, mort du choléra, autopsie faite ^ par le docteur Ceeley, chez lequel on observa également ces infarctus uratiques des reins. Garrod, Johnson, Dickinson, Charcot et Cornil, Ebstein ont étudié depuis les lésions des reins dans la goutte et ont cherché à pénétrer le mécanisme de leur développement.
! Au point de vue de la constitution physique et de la composition chimique, les infarctus uratiques ne dilfèrent en rien des dépôts qui incrustent les cartilages. Au microscope ils apparaissent cons- ! titués par des groupes de larges cristaux prismatiques, libres par une de leurs extrémités et rayonnant en éventail autour d’une base I commune sur laquelle ils paraissent implantés. Par leur réunion ils I forment des masses allongées dont le grand axe suit e.xactement la 1 direction du tube droit (Charcot et Cornil). Ces cristaux sont solubles en partie dans l’eau chaude. Traités par l’acide acétique, ils se transforment en cristaux rhomboédriques d’acide urique. Chauffés avec l’acide nitrique, puis mis au contact de l’ammoniaque, ils donnent la coloration pourpre de la murexide.
Ces amas cristallins se rencontrent surtout dans la région papillaire des reins, soit dans les papilles mêmes, soit dans la substance tubuleuse ou pyramidale. D’après Charcot, ils ne se verraient jamais dans la substance corticale; cette affirmation est trop exclusive; car Litten et Ehstein ont observé des infarctus uratiques dans la partie corticale du rein.
Quel est le siège précis de ces dépôts? Se font-ils dans la cavité des tubuli ou bien dans le tissu intertubulaire ? Les divergences sont les mêmes que pour les incrustations intra-cartilagineuses.
Castelnau dit seulement que la matière blanchâtre disposée en stries fines paraît contenue dans l’intérieur du tube urinifère. Todd n’a pas émis d’opinion absolue ; il croit aussi que les stries uratiques que l’on aperçoit parallèlement aux canalicules en remplissent quehpies-uns. Virchow a vu, dans un cas dégoutté, le dépôt exister dans les canalicules dilatés de la substance pyramidale. Lancereaux admet aussi l’inlillration des tubuli; il ajoute que les canalicules sont peu à peu détruits par cette infiltration. Wagner, dans un cas de goutte saturnine, a constaté également le dépôt d’urate dans les