‹ Traité théorique et pratique de littérature (volume 2)Chapitre 17 sur 79 · Examinons les vers suivants · texte numérisé non relu

Examinons les vers suivants

Un mal qui répand la terreur ,

Mal que le ciel en sa fureur Invenla pour punir les crimes de la terre, La pesle ( puisqu'il faut l'appeler par son nom)', Capable d'enrichir en un jour l'Acliéron,

Faisait aux animaux la guerre.

( U ForsTAi.NE, minimaux malades de la peste.)

Ces vers admirables peuvent nous donner une idée de la langue poétique. Faisons pour un moment abstraction de la mesure et de la rime , ce qui est en quelque sorte bi forme matérielle de la poésie; il restera encore , dans ce passage, une façon particulière de s'exprimer qui n'appartient pas au langage ordinaire. Les images sont vives et fi-appantes; le poëte ne parle pas, il peint. Avant môme qu'il- ait appelé par son nom le fléau destructeur, on l'a reconnu : c'est un mal qui répand la terreur; c'est plus encore : le

ciel y en sa fureur, l'inventa pour p^inîr les crimes de ta terre. Remarquez la hardiesse de l'expression : le ciel qui inventa un mal! Arrive enfin le mot dont l'idée est si énergiquement annoncée, la peste; et comme si ie poëte avait fait sur lui-même un effort surnaturel, il s'arrête, il s'interrompt : puisqu'il faut V appeler par son nom, dit-il. Il semble qu'il n'a pas encore complété le tableau, et il ajoute un dernier coup de pinceau : Capable d'enrichir en un Jour rAchéron. Ici les termes ne sont pas indifférents : ils donnent à la pensée toute sa valeur. Enrichir l'Achéron ! enrichir, mis pour fournir des victimes ; VAchéron, mis pour Venfer.

La pensée renfermée dans ces six vers de la Fontaine est donc bien simple: La peste faisait parmi les animaux beaucoup de victimes, expression tout à fait prosaïque , et qu'il suffit de comparer à la magnifique période du poëte pour se faire une idée de la langue poétique. Cette langue (comme nous l'avons dit) est indépendante de la rime et de la mesure. Supprimons "a rime, rompons la mesure, les images ne seront pas moins vives , les expressions ne seront pas moins hardies, les mots ne seront pas moins justes, le tableau ne sera pas moins achevé. La versification n'en fait que mieux sentir tout le mérite.

2. Il y a deux sortes de beautés dans la poésie : celles qui tiennent au fond même du sujet et aux conceptions du poëte, et celles qui se rattachent simplement à l'expression des pensées.

3. Les beautés d'expression consistent dans les hardiesses, les nouveautés, les cadences, les images, les traits toujours variés et les couleurs merveilleuses que crée le génie pour imiter les effets de la nature (toutes choses que nous avons traitées dans le volume du Style et de la Composition.)

4. (Mais) la source première , la source réelle des beautés de la poésie est dans la création même des sujets. Les sujets poétiques doivent être conçus comme par une seule pensée, et c'est cette unité de création qui les rend admirables. Ici l'expression n'est encore pour rien ; les images et les grandeurs du style semblent lui être étrangères , et la beauté de la poésie reste placée dans un ordre tout à fait moral. Ainsi c'est la création de l'action, c'est le plan de l'œuvre , c'est le but moral du poëte qui doit d'abord saisir

l'enthousiasme ; et la même remarque s'applique aux détails de la composition. Les parties de la création devant se coordonner à l'ensemble , il leur faut à toutes un caractère de beauté morale qui frappe la pensée avant qu'elle ait eu le temps de se produire par l'expression : sans cette empreinte profonde du beau poétique dans les œuvres du génie, tout serait sacrifié au langage des poètes, qui n'est pourtant qu'une partie très-accessoire de leur création. Mais, d'un autre côté, cette loi rigoureuse leur fait un devoir de soumettre leurs conceptions aux mêmes règles qui déterminent le beau dans les idées morales des hommes, comme dans les actions et les simples habitudes de la vie.

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