‹ Traité théorique et pratique de littérature (volume 2)Chapitre 18 sur 79 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

GENEE LYRIQUE.

§ 1". — Delà Poésie lyrique en général.

f. Qu'est-ce que la poésie lyrique en général, et qu'étall-elle chez les Grecs ? — s. Oi'i se retrouve le vrai caracti^re de la poésie ?— s. En quoi la poésie Ivrique des Latins et des modernes diffère t-elle de la poésie lyrique des Grecs? — 4. Ouel est ravantage de la poésie lyrique pour le poëte, et qu^en résulte-t-il? —3. Ij'oû vient que la poésie moderne n'offre pas le inème caractère d'enthousiasme que la poésie antique? — 6. Les formes du langage peuvent-elles suppléer ren-

s 4 TBAIXE DE LITTEBATUBE.

thousiasine? — y. Combien y a-t-ll dans la poésie lyrique de caractères dlsUoCtl et demeures différents? — 8. Sous quel nom ces genres sont Us comprl*?

1. La poésie li/rique ' est en f2;énéral l'expression animée du sentiment, de quelque espèce ou de quelque degré qu'il soit. Cliez les Grecs, le poëme lyrique était non-seulement chanté , mais composé aux accords de la lyre. Le poète était musicien, il préludait, il s'animait au son de ce prélude; il se donnait à lui-même la mesure, le mouvement, la période musicale; les vers naissaient avec le chant , et de là l'unité de rhythme , de caractère et d'expression entre la musique et les \ ers. C'était, du reste, originairement le privilé^^ede toute poésie (p. 28); mais lorsque la poésie se sépara de la musique, et que les bardes commencèrent à faire des ouvrages en vers pour les lire et non pour les chanter, on réserva le nom de lyriques aux poèmes qui devaient rester unis à la musique.

2. ( Ainsi) la poésie conserve dans le genre lyrique sa forme primitive, cette forme sous laquelle les anciens bardes donnaient l'essor à leur enthousiasme poétique, chantaient les dieux et les héros, célébraient leur puissance ou leurs vertus, exaltaient leurs victoires ou déploraient leurs infortunes. C'est dans les poèmes de ce genre que se retrouve le vrai caractère de la poésie, telle que la conçoivent les bonnes lettres, avec un mélange d'inspirations sublimes et de sentiments vertueux. Cette poésie, toute de transport, est un cri de l'âme, un élan vers les cirux, à l'aspect des merveilles de la nature, des bienfaits de la Divinité, des prodiges de la vertu. Les premiers accents des poètes furent des accents de reconnaissance et d'amour : leur premier besoin ne fut pas de raconter longuement l'histoire de quelque miracle, ce fut d'en célébrer l'auteur par des chants inspirés, La poésie lyrique est donc la vraie poésie, la poésie primitive de l'enthousiasme et de la joie; c'est le premier art, si la poésie est un art, qui ait charmé les hommes, en donnant à leurs émotions une expressioa vive et touchante.

3. Sous le rapport delà composition, la poésie lyriqne des Latins et des modernes n'est qu'une frivole imitation de celle des Grecs. On a dit je chante, et l'on n'a point chanté; on a parlé des accords de la lijre, et l'on n'avait point de

' AOpa , lyre.

lyre. Aucun poëte, depuis Horace inCiUSivement, ne paraît avoir modelé ses vers sur un chant.

4. Dans le genre lyrique, le poète a l'avantage de se produire lui-raême sur la scène, et de laisser échapper ses propres inspirations. De la le mouvement particulier, la couleur d'enthousiasmequi caractérise cette poésie. Le poëte y saisit toutes les images imposantes qui s'offrent à son ,uénie; il parcourt la nature entière, sa marche est inégale et vagabonde. Il annonce qu'il va célébrer un héros ; ce héros ne lui suffit pas, 11 chante les dieux ; il lie à son sujet tout ce qui se présente de grand dans la nature ; il n'a pas besoin pour cela de transitions ni de détours; et lorsque son émotion semble épuisée, il quitte subitement sa lyre , comme un dieu qui a besoin de repos.

Tel était Piudare ' , et l'onpeut en juger par la première Olympique.

{Foyenk la fin da vol., n" 5, cette Olympique avec sa traduction.)

Horace n'a pas manqué d'apprécier ce caractère d'enthousiasme lyrique dans l'ode i""" du liv. iv.

( royez cette ode à la fiu du vol. , n» 6. )

5. Si la poésie moderne n'offre pas ce caractère d'enthousiasme qui constitue la poésie antique, cette différence tient à la perfection môme de nos arts. La raison exacte et rigoureuse des peuples civilisés donne cà la poésie une couleur plus égale et quelquefois plus délicate; mais elle lui ôte en même temps sa nature inspirée , ses mouvements désordonnés et sublimes.

{Voyez à ta fin du vol., n" 7, l'ode de Rousseau au comte du Luc, avec lin déveioppemeat littéraire. )

L'ode de Rousseau au comte du Luc , toute belle qu'elle est, n'offre point encore le caractère de l'ode antique. Pour le trouver parmi les modernes, il faut le chercher dans le barde Ossian, et dans Gleim , poëte prussien, qu'on a surnomme le Tyrtée de son pays.

( Voyez il la lin du vol. , n" 8, l'ode d'Ossian gémissant sur le tombeau de son père el se rappelant ses exploits, et le chant de victoire de Gleim après la bataille de Lowositz, gagaée par Frédéric le Grand. )

' Voyez Histoire de la Littérature grecque , p. 6C-68.

P6 TBAITÉ DE LITTÉBATURE.

6. Les formes du langage ne peuvent suppléer l'enthousiasme; elles le supposent, mais ne le font pas. Vous avez beau dire : Qii'entends-je? que vois-jeP où vais-jefje m'égare; toutes ces formules de transport n'aboutissent à rien. On croit que le poëte a pris son vol, et qu'il est aux cieux : on est tout surpris de le trouver à sa place , avec de faibles vers sous sa plume. L'enthousiasme ne vit pas d'apostrophes; Pindare n'a jamais dit qu'il s'égarait, et vraiment il n'a pas cette intention ; mais il s'égare , parce qu'il est inspiré.

7. Il y a dans la poésie lyrique deux caractères distincts, qui tiennent à la différence des émotions qu'elle exprime. "Tantôt elle naît d'une émotion forte, d'une admiration excitée par de grands spectacles, d'une joie produite par de grands bienfaits ; c'est alors un cri d'amour , c'est un élan d'enthousiasme, un longtransport del'âme. Tantôt elle vient d'objets moins importants , tels que la vue d'une fête, l'aspect des fleurs, etc.; c'est alors un chant gracieux, où la voix est plus douce et l'inspiration plus légère. De là deux genres de poëmes lyriques , l'un grave et solennel , l'autre aimable et simple. Boileau les a caractérisés par les vers suivants :

L'un

Élevant jusqu'au ciel son vol ambitieux , Entretient dans ses vers commerce avec les dieux; Aux athlètes clans Pise il ouvre la l)arripre, Qiante un vainqueur poudreux au bout de la carrière. L'autre peint les festins, les danses et les ris.

( Jrl poét., c. II. )

8. Les deux genres de poésie lyrique sont compris sous le nom d'ode , qui vient du mot grec wôr) , chant.

/ § 2. — De l'Ode en général.

I. Çuclle est la forme deTode?— 2. Quel doit être le début de Vode? — s. Quels doivent être le ton et le style de l'ode? — 4. Ou'cntcnd-on par écarts de l'ode? — s. Que doit-on observer dans les écarts et les digressions? — e. En quoi consiste le désordre de Tode où l'imagination domine? — 7. De rode où le sentiment doailae? — 8. Combien distingue-t-on d'espèces d^des?

1 . La forme de l'ode a varié suivant le goût des peuples. Chez les Grecs, elle était partagée généralement en stances qu'ils appelaient /orme.<;, e'ior). Ces stances portaient le nom de strophe, à' antistrophe, et d'épode. Les strophes symétrisaient avec les antistrophes , et les épodes , entre elles : la strophe commençait , l'aoïtistrophe suivait ; ensuite venait

l'épode ; et la même disposition se reproduisait toujours jusqu'à la fin du poëme. Le chant des yers était accompagné de danses. Les danseurs tournaient dans un sens pendant la strophe ; pendant 1 antistrophe , ils tournaient dans on sens contraire , en revenant sur eux-mêmes ; enfin pendant l'épode, toujours plus courte, les danseurs exécutaient leurs mouvements sans tourner ni d'un côté ni de l'autre. C'est dans cette forme que sont fAites les odes de Pindare. Avant lui , des poètes lyriques, Alcée , Sapho, ïerpandre , avaient inventé d'autres formes où se trouvaient mêlés des vers de différentes espèces , avec une symétrie qui revenait beaucoup plus souvent. Ce sont ces formes qu'Horace a suivies.

Chez les modernes , l'assortiment et le nombre des vers est à peu près au choix du poëte ; mais la première strophe, une fois assortie , sert de règle à toutes les autres.

2. Le début de l'ode dépend de l'inspiration plus ou moins vive, plusou moins vraie du poëte. Si l'enthousiasme est réel , aucune hardiesse n'est interdite au début ; dans le cas contraire , il serait ridicule de se dire inspiré lorsqu'on ne l'est pas.

Qu'Horace , dans une chanson à boire , se dise inspiré par le dieu du vin et de la vérité pour chanter les louanges d'Auguste, c'est une flatterie ingénieuse, déguisée sous l'air de l'ivresse; la période est courte, le mouvement est rapide, le feu soutenu, et l'illusion complète. Mais à ce début :

Quo me , Bacche , rapis tui Plénum?

comparez celui de l'ode sur la prise de Namur :

Quelle docte et sainte ivresse Aujourd'hui me fait la loi ?

( BOILEAU

Cette docte et sainte ivresse n'est point le langage d'un homme enivré. Supposé même que le style en fût aussi véhément , aussi naturel que dans la version latine :

Quis me furor ebrium rapit Impotens ?

Ce début serait déplacé : ce n'est point là le premier mouvement d'un poëte qui a devant les yeux l'image sanglante d'un siège.,

3S TBAITÉ DE LITTÉBATUBB.

J -B. Rousseau, dans l'ode au comte du Luc, commence par se comparer au ministre d'Apollon, possédé du dieu qui rinspire :

Ce n'e»t plus un mortel , c'est Apollon lui-même Qui parle par ma voix.

Ce début semble bien haut, pour un poëme dont le s'iyle finit par être l'expression douce du sentiment le plus tempéré.

Pindare , en un sujet pareil , a pris un ton beaucoup plus humble. En voici une idée :

Je voudrais voir revivre Cliiron, ce centaure ami des hommes, qui nourrit Esculape, et qui l'instruisit dans l'art divin de guérir nos maux... Ah 1 s'il habilail encore sa caverne , ou mes chants pourraient l'attendrir, j'irais moi-même l'engager a prendre soin des héros; et j'apporterais à celui qui lieril sous ses lois hs campagnes de l'Etna et les Lorils de l'Aréthuse, deux présents qui lui seraient cliers : la ïaoté plus précieuse que l'or, et un hymne sur son triomphe.

( rayez ai la lin du vol., n» 9 , le texte de Piudare. )

Rien de plus imposant, de plus majestueux que ce débat prophétique de J.-B, Rousseau:

Qu'aux accents de ma voix la terre se réveille : Rois, soyez attenlifs; peuples, prêtez l'oreille; Que l'univers se taise et m'écoute p;irler. Mes chants vont seconder les accords de ma lyre : L'esprit saint me pénètre; il m'échauffe, il m'inspire Les grandes ventés que je vais ré\éler.

Mais quelles sont ces vérités inouïes? « Que vainement l'homme se fonde sur ses grandeurs et sur ses richesses; que nous sommes tous mortels, et que Dieu nous jugera tous. » Voilà le précis de cette ode.

Horace débute comme Rousseau, dans les leçons qu'il donne à la jeunesse romaine, sur l'inégalité apparente et sur l'égalité réelle entre les hommes : ^■*

Carmina non priùs Audita, Musarum sacerdos, Virgioibus puerisque canto.

Mais voyez comme il se soutient! C'est peu de cette vérité que Rousseau a développée :

^. jEquâ lege nécessitas

Sortilur insignes et imos ;

Horace oppose les terreurs de la tyrannie, les inquiétudes de l'avarice , les dégoûts , les sombres ennuis de la fastueuse

POETIQUE. 3 y

opulence, au repos, au doux sommeil de l'humble médiocrité. Gest de là q'j'eU prise cette grande maxime qui passe encore de bouche en bouche :

Regum timpndorum in proprins grèges , Re;iH.s iii ip^os ifnperium est Jovis,

Clari (ri;:;mti'() iriuiiipho, Cuncla iuperciiio moveiitis.

et ce tableau si vrai , si terrible de la condition des tyrans :

Districfus ensis cui super imiiiâ Cervice peiidft , non Slciiliu dupes Uulceru elaborahuiit saporein.

Non aviuin ciltiarajque caillas SomnuuQ reduceul;

Et celui que Boileau a si heureusement rendu , quoique dans

un genre moins noble:

....Sed limor et mince Scanduiit eodem qiio dominus, neque

Decedit ;pralâ Irircmi, et Post equitem scdel alra cura'.

Si ces vérités ne sont pas nouvelles, au moins sont-elles présentées avec une force inouïe ; et cependant on reproche au poëte le ton imposant qu'il a pris : tant il est vrai qu'il faut ri voir de grandes leçons à donner au monde , pour être en droit de demander silence !

-- 3. Le ton de l'ode doit être non-seulement conforme à la nature du sujet , mais eneore à la situation du poëte. Obéitil à l'impression d'une cause suinaturelle, il doit soutenir le mer\eilleu\ de l'inspiration par la hardiesse des images, par la sublimité des pensées, par la pompe et l'énergie du langage, par une harmonie ton jours soutenue, toujours ravissante : Nihnortalelofiuar. N'obéit-il qu'aux mouvements de l'imagination ou du sentiment, cet enthousiasme purement poétique exige un stvle moins haut, moins magnifique, mais dans ce cas encore, le poëte doit étalera nos yeux toutes lesrichessesque comporte sa matière, peintures sévères ou riatites, pensées nobles ou noblement familières, images grandes ou gracieuses.

4. On entend par écarts de l'ode, les vides qui se trouvent entre les Idées du poëte. Ne pouvant exprimer toutes les pensées qui l'assiègent , il choisit les plus frappantes! et

' Le charria monte en croupe , et galope avec lui.

les rend dans l'ordre de leur apparition, laissant au lecteui \e soin de saisir la liaison qui les unit.

On appelle encore écarts les dir/ressions que le poëte ie permet à côté de son sujet , soit pour l'embellir, soit pour le féconder.

"•ô. Boileau a dit de l'ode :

Son style impétueux couvent marche au hasard ; Chez elle un beau désordre est un effet de l'art.

Ce dernier vers trace au poëte la règle qu'il doit observer. Il faut que son enthousiasme soit diriiié par la raison, ou du moins qu'elle puisse le suivre. Sans cela, Tinspiration n'est qu'un délire, et les égarements qu'une folie.

Ainsi , sous le désordre apparent de l'ode , règne un ordre caché, fruit de l'art ftout y doit être sagement distribué, tout doit y tendre à la même fin. Si le poëte a bien conçu son dessein, bien disposé son plan, toutes les parties, liées entre elles par un fil imperceptible; s'y prêtent des beautés mutuelles, et forment un ensemble parfait. C'est par là que dans ses transports, dans ses digressions, dans ses écarts même les plus hardis ou les plus multipliés, il s'est toujours approché de son but et qu'il y atteint au moment où il en paraissait le plus loin.

Ces idées , vagues dans les préceptes , deviendront plus sensibles dans les exemples. Étudions l'art dans ces belles odes d'Horace : Justum et ienacem etc. ; Descende cœlo , etc. ; Cœlo tonantem, etc.

Dans l'une , Horace voulait combattre le dessein de relever les murs de Troie , et d'y transférer le siège de l'empire. Voyez le tour qu'il a pris. Il commence par louer la constance dans le bien. C'est par là, dit-il, que Pollux, Hercule, Romulus lui-même, se sout élevés au rang des dieux. Mais quand il a fallu y admettre le fondateur de Rome, lunon parla dans le conseil des immortels, et dit qu'elle voulait bien oublier que Komulas fût du sang des Troyens , et consentir à voir dans leurs neveux les vainqueurs et les maîtres du monde , pourvu que Troie ne sortit jamais de ses ruines, et que Rome en fut séparée par l'immensité des mers. Cette ode est, pour la sage-^se du dessein , un modèle peut-être unique: mais ce qu'elle a de prodigieux, c'est qu'à mesure que le poëte approche de son but, il semble qu'il s'en écarte, et qu'il a rempli son objet lorsqu'on le croit tout à fait égaré.

Dans l'autre , il veut faire sentir à Auguste l'obligation qu'il a aux Muses , non-seulement d'avoir embelli son repos , mais de lui avoir appris à bien user de sa fortune et de sa puissance. Rien n'était plus délicat,

Îdns diflicile à manier. Que fait le poète? d'abord il s'annonce comme e protégé des Muses. Elles ont pris soin de • sa vie dès le berceau, elles l'ont sauvé de tous les périls , il est sous la garde de ces divinités tuté- 1 aires; et , en actions de grâces , il chante leurs louanges. Dàs lors il loi

est permis de leur attribuer tout le bien qu'il imagine, et en particulier la gloire de présider aux conseils d'Auguste , de lui inspirer la douceur, la générosité , la clémence :

Vos lene consiiium et datis , et date

Gaudelis almœ.

Mais , de peur que la vanité de son héros n'en soit blessée , il ajouta qu'elles n'ont pas été moins utiles à Jupiter lui-même dans la guerre contre les Titans; et, sous le nom de Jupiter et des divinités célestes qiii président aux arts et aux lettres, il représente Auguste environné ffhommes sases, humains, paciliques, qui modèrent dans ses mains l'usage de la force ; de la force , dit le poète , l'instigatrice de tous les forfaits :

Vires omne nefas animo moventes.

Dans la troisième, veut-il louer les triomphes d'Auguste, et l'influence de son génie sur la discipline des armées romaines? il tait voir le soldat fidèle, vaillant , invincible sous ses drapeaux ; il le fait voir sous Grassus, lâche déserteur de sa patrie et de ses dieux, s'alliant avec les Parthes et servant sous leurs étendards. Il va plus loin , il remonte aux beaux jours de la république; et , dans un discours plein d'héroïsme, qu'il met dans la bouctie de Piégulus , il représente les anciens Romains posant les armes et recevant des chaînes de la main des Carthaginois, en opposition avec les Romains du temps d'Auguste, vainqueurs des Partlies, et qui vont, dit-il , subjuguer les Bretons.

G. (On voit par ces exemples que) dans l'ode où domine /l'imagination, le poëte, qui semble égaré, peut prendre ' la route qui lui convient, pourvu qu'elle le mène à son but. C'est ainsi que J.-B. Rousseau , dans son ode à Malherbe contre les détracteurs de l'antiquité, raconte la fable du serpent Python, né du limon de la terre, et tué par Apollon à coups de flèches.

{Foyez cette ode à la fin du vol., n" 10 , ainsi que l'ode de Malherbe h Louis Xlll, allant combattre les Rochellois.)

7. Dans l'ode où le sentiment domine, la liberté du génie est réglée par les lois que la nature a prescrites aux mou\ements du cœur humain. Or, chacun de ces mouvements a une force qui le produit , une impression qui le détermine ; le désordre de l'ode pathétique ne peut donc pas consister dans le renversement de cette succession , ni dans l'interruption totale de cette chaîne ; mais dans le choix de ce qu'il y a de plus inattendu , de plus poétique parmi les progressions nf.turelles du sujet. «

Virgile s'embarque pour Athènes. Horace fait des vœux pour son ami , et recommande, à tous les dieux favorables aux matelots, ce navire ou il a déposé la plus chère moitié de lui-même. Mais tout à coup , le voyant en mer, .il se peint les dangers qu'il court, et sa frayeur les exagère ;

Illj robur et tes triplex

TRAITE DE LITTEEÀTUBB.

Circa pectus crat , qui fragilem truci

Coinmisit pelngo ratem Priraus, ncc limait pra?cipitein Africum

UeciTlantem A(|uiloiiil)US , NfC Irisles Hyadas. ii^c rahiPin >'oti...

(^uem mortis limuit firadura, Qui siccisuculis ii.ons'ra natantia,

(^ui vidil mare lur^iduiii, el Inlaines scopulo.s Acroeer;iunia?

iNei|uid [uain deus ab.scidil Pruileiis Oeeaiio di.->S()ciaijili

Terras , si laineii iiiiiilie Non laiigeiula rates trajisiliunt vada

Audax ointiia perpi-li Gt'Ua huinaiia ruit per vetitum; nefas!

Audax lapeli j;enus Igneiii fraude uiala ^entibus inlulit;

Po>l i^neui ictlieria duiiio Sulfduciuui, inacle.'i el nova febrium

Terri.-> Inculiuil cuhurs , Senioll(|ue piius larda nécessitas

Leii corripuil ^raduni.

Experlus Nacuuin Ua'dalusaera

Peinii iKiii iiuuiiiii datis ; Perrupil Adieronla Hercuieus labor.

Nil murlaidjus arduuiu est :

Ca-luui ip.iuin pi-liuuis slullilià, neque

Per noslrum patiuiur scelus

Iracuuda Jovem pouere fulmiua.

^^.., {Carm., 1. 1, 3.)

Nous voilà bien éloignés du vaisseau de Virgile , et cependant nous y touclions. Quelle est en effet la cause de toute cette indignation du poète? le danger qui menace les jours de son ami. Cette frayeur, ce tendre intérêt qui occupe lame d'Horace, est comme le ton fondamental de toutes les modulations de cette ode , chef-d'œuvre du genre passionné.

8. On distingue cinq espèces d'odes : 1" l'ode sacrée; 2° l'ode 'leroique; 3° l'ode morale ou philosophique; 4" l'ode badine avec la chanson ; S" la cantate.

Art. P"". — Ode sacrée.

I. Qu'est-ce que rode sacrée? — 2. La lillcrature siuicnne nous a-t-pllc transro!* qu('l(|ue poeiiic de ce genre? —3. Oii'est-ce que le pa'aii el le ditli.vrambc? — 4 Ou'cst-ce que le poeiiie. séculaire d'iloraee? — s. Où faul-ll .mU' r chcrcliir uncjuste idée de la poésie rtli;;ieiise.-' — 6. Ouelles soûl les iiarlios de la Bible ou nc triuvent des pnl'uies lyi'iijues'^ (".ilez-en quelques e\riuiiles. — 7. Quilles soill les liyuui>>s historiques dès Hébreux? — 8. Quels sonl les psauuies ou se Irouvenl des ode* dans le genre doiix , le genre Icinpéré el le genre sublime? — 9. Quel est le caractère des hymnes de l'Église?

1. L'ode sacrée, qu'on appelle particulièrement hymne OU cantique, est celle qui chante la Divinité, ou qui roule sur des sujets relatifs à la religion.

2**. La littérature ancienne ne nous a transmis aucun de ces poëraes sacrés qui , sans doute , étaient destinés à célébrer dans les temples les honneurs des dieux. Bien que les odes de Pindare soient mêlées d'inspirations religieuses, et que les jeux olympiques fussent des solennités sacrées , comme toutes les fêtes des anciens, on ne peut cependant trouver, dans ces c!;anls, ce caractère auguste que doivent offrir les poëraes consacrés uniquement à la Divinité.

3°. Le j)œan était un hymne que l'on chantait en souvenir de la victoire remportée par Apollon sur le serpen t p. t'ion. Cet hymne finissait par cette exclamation : w IJatav ! lo Pœnn, espèce de refrain qui, dit-on , signifie : Lunée tes flèches, Apollon.

Le dilhijrambe était un hymne en l'honneur de Bacohus, dans |!."[uel les poètes imitaient le délire et l'ivresse. Cela se conçoit cliez un peuple qui rendait un culte sérieux au dieu du vin. Les Latins n'estimaient pas assez la fureur bachique pour en estimer limitation; et de tous les genres de poésie, le dithyrambe fut le seul qu'ils dédaignèrent d'imiter. Les Italiens et nos anciens poètes ont été moins réservés ; mais cette extravagance a peu duré. De nos jours, le dithyrambe est surtout consacré aux sentiments de la joie ou de l'indignation vive. Tel est le dithyrambe de Deiiile sur les révolutionnaires de 1793.

(Foijez ce dithyrambe à la fia du vol., n" il.)

4. Le poème séculaire d'Horace' , carmen seculare, destiné à être chanté dans les jeux qui se célébraient tous Us cent ans, est une prière aux dieux pour la conservation de l'empire; c'est un hymne véritable, ou, si l'on veut, une ode sacrée. Le poète fait des vœux pour la patrie; et il demande à ses dieux de protéger cette grande cité qui est leur ouvrage , de faire fleurir ses mœurs antiques , et de combler de gloire la race de Bomulus. 11 y a dans cette ode une couleur pure et simple, et un choix de langage qui montre que le poète a voulu égaler sa poésie à la sainteté de son sujet; mais l'inspiration lyrique ne s'y fait pas sentir. Il n'y a ni ce mouvement, ni cet enth.)U>iasme qui doit remuer les peuples, lorsqu'ils parlent a Dieu et qu'ils chantent sa gloire.

r ^ \<<\v7 Hi::loire delà Littérature Intint- n s"

44 TBAITE DE LITTÉRATURE,

(Foyez le poôme séculaire à la lin du vol., n" 12 )

5. Pour avoir une juste idée de la poésie religieuse, it faut passer chez les Hébreux ; car, comme l'a dit un poëte :

L'enthousiasme habite aux rives du Jourdain .

C'est en effet chez les Hébreux que nous trouvons cette haute inspiration de la Divinité. Leur poésie est comme un torrentet unorage;elle emportetout avec elle; elleébranle les cœurs, elle excite les transports; el!e nous fait monter aux cieux, elle nous fait tomber dans les abîmes; elle appelle la pitié, l'amour, l'adoration, l'enthousiasme; elltt domine toutes les puissances de la nature humaine. On voit que le poëte ne chante pas seul , qu'il prête sa voix à uu être qui règle son génie et ses inspirations ; il cède à ce Dieu... Deus , ecce deus, disait la prêtresse antique. Le poëte hébreu est sous la main de ce Dieu puissant , maître de ses pensées et de ses chants : aussi rien n'égale la majesté de ses paroles ; son vol est. rapide; il parcourt l'univers, et partout il voit un nouveau sujet de célébrer la puissance du Créateur, depuis les astres qui jettent des torrents de feu , jusqu'à l'insecte qui cache sous l'herbe la délicate richesse de sa parure.

6. Les cantiques de Moïse et des prophètes , les psaumes de David, les plaintes sublimes de Job, sont des odes sacrées dont la perfection démontre leur céleste origine, et dont les auteurs, considérés uniquement comme écrivains, l'emportent infiniment sur tous les lyriques profanes*.

Le psaume 103, qu'on pourrait appeler Vhtjmne de la Cf&ation , nous offre un modèle inimitable delà poésie lyrique. Qu'on lise tout ce qui a été écrit de plus estimé sur cette matière, si souvent traitée en prose et en vers depuis Hésiode jusqu'à Ovide , depuis Cicéron et Pline jusqu'à Buffon ; et jamais on ne pourra rien citer qui soit du ton et de la hauteur de ce psaume, qui pourtant ne se présente plus à nous que défiguré dans une faible prose, traduite d'une traduction, qui n'était elle-même qu'une traduction. Ajoutons encore qu'il devait avoir de bien plus grands charmes pour les Hébreux , lorsqu'il était chanté sur la harpe , . au milieu des solennités saintes du temple.

' Voyez Histoire de la Littérature cacréc, passim.

{Voyez à la lin du vol., n" i3, le développement littéraire de ce cantique.)

Ace psaume, il faut joindre VHi/mne de la Veillée (ps. 83 ), les hymnes de la Fête des tabernacles (ps. 8 et 80 ) , d'autres sur la bonté de Dieu , sur sa sévérité, sur sa grandeur, sur son immensité (ps. 106,32,65,91, 110, 138, 145, 146, 147), Y Hymne de la Restauration (ps. 96) , V Hymne du Départ et de f Introït pour la translation de l'Arche (ps. 64, 23, 46, et 98). J.-B. Rousseau a imité le ps. 1 45 , dans l'ode ix , et le ps. 96 , dans l'ode xiv du livreP"".

7. Les hymnes historiques des Hébreux, au nombre de cinq (ps. 77, 104, 106, 134 et 135), renferment tous les principaux événements de leur histoire depuis Abraham jusqu'à la ruine du royaume d'Israël. Ici l'on ne retrouve pas sans doute la simplicité de l'historien , ni la régularité sage et méthodique de sa marche : c'est un poète qui raconte ; sa narration doit être toute poétique. C'est ainsi qu'ils chantent l'alliance de Dieu avec Abraham, et la protection qu'il lui accorda; la jalousie des fils de Jacob, la douceur, la sagesse et la gloire de Joseph (104) : ils disent les maux qui sont le partage des rois aveugles ; Pharaon châtié avec son peuple , et englouti avec ses armées dansles profondeurs de lamer ( 77)';leroideBazan, le roi des Amorrhéens et les rois de Chanaan , brisés par la verge de fer, et leurs royaumes donnés en héritage à son peuple (134, 135): ils disent les Israélites ingrats et rebelles condamnés à un exil de quarante années ; et à la mort dans le désert, par un jugement de Dieu (105) ; ils nous font trembler devant ses vengeances , et vous aussi , tribus rebelles, ils nous effrayent sur votre sort, vous qui méconnûtes la puissance du Très-Haut , et qu'il soumit au pouvoir du glaive :

O vous, postérité d'Abraham, enfants de Jacob,

Cherchez donc le Seigneur, espérez en lui.

Et vous, Seigneur, ajoutez à touies vos bénédictions,

Aux bénédictions que vous avez versées sur nous et sur nos enfants

8. Le livre des psaumes nous offre des odes de différents genres. On peut citer :

Dans le genre doux : 1° le psaume 22®, dont les idées

' Voyez à la fin du tome lu le développement de ce cantique , sous le rapport de la rhétorique.

4 fi TBAITÉ DE LITTÉr.ATUllE.

rappellent la première strophe de Vfnicf/er vitœ d'Horace (ode XIX, liv. I); le psalraisfe (David) nous y dépeint Dieu comme un pnsteur, et lui-même comme une brebis; 2" le ps. 79'-, d'Asapli , petit chef-d'œuvre de grâce et d'aménité.

Dans le genre tempéré : 1° le psaume 1 r, qui se rapporte à l'époque ou Saiil, animé contre David de la plus noire jalousie, cherchait toutes les occasions de le perdre; au milieu de tous ses ennemis, David n'avait que Dieu pour confident de ses peines, et l'on ne peut concevoir rien de plus touchant que cette peinture des sentiments d'un jeune pasteur qui, transporté tout d'un coup au milieu des mensonges et des crimes de la cour, saisit avec empressement l'occasion d'aller décharger dans le sein de Dieu tous les ennuis et Ions les déboires de son cœur troublé; 2" le 18", ou David commence par célébrer, en termes magnifiques, la beauté des cieux, qui mco^/^n^ la gloire de l'Eternel, et .celle du firmament, qui publie les Œuvres de ses mains, et léclat du soleil, qui s'élance comme un géant pour parcourir sa carrière; et toutes ces merveilles de la création le ramenant promptement au Créateur, il termine par l'éloge de la loi divine, qui n'est pas moins admirable que l'éloge des cieux, quoique le ton en paraisse moins pompeux et moins sublime, les images plus douces et plus tranquilles, les expressions plus tendres et plus affectueuses. Mais cela devait être : c'était le soir d'un beau jour.

Dans le genre sublime, nous ne ferons qu'indiquer les ps. 10, 17 et 28 de David; 49, 74, 75 et 81 d'Asaph; 45 , 49 et -80 des fils de Coré. J.-B. Rousseau a imité leps. 75, dans l'ode xvi, le ps. 45, dans l'ode xvii, et le ps 49, dans l'ode xi du livre ^^

Telles sont les sources' où J.-B. Rousseau, Lefranc de Pompignan, Lamartine et quelques autres ont puisé leurs plus belles inspirations.

9. Les anciennes hymnes de l'Eglise ont surtout le mérite de la simplicité; plusieurs d'entre elles offrent des beautés supérieures, comme le Dies irœ, le Vent y Sancle Spiritus, etc.

^ Nqus parlerons plus loin du genre élégîaque, gui se retrouve aussi cIjcî le» Hébreux. Voyez, pour plus de détails, ÏHisloire de la Littérature sucrés.

Les hymnes modernes , bien qu'elles expriment souvent les bienfaits divins avec une vivacité poétique, n'ont pas ependant ce caractère lyrique qui peut les assimiler aux chefs-d'œuvre; et ce n'est pas non plus l'objet de la religion de faire de ses pompes sacrées un sujet d'enthousiasme passager pour les poètes. Elle exclut doue, non pas les transports d'une âme émue et reconnaissante, mais le délire d'une passion ardente, et qui se perd dans les cieux; elle demande surtout des émotions calmes, parce qu'elle les veut durables.

(Voyez à la lin du vol., n» I4, l'hymae de la Toussaint-) XArt. II. — Ode héroïque.

I Qa'est-ce que l'ode héroïque? — 2. Quel doit être le caractère de l'ode héroïque? — 3. Montrez-en rapplication dans quelques portes, tels que l'iadare et Horace.

1. L'ode /jeVoïç'Me est celle qui chante les exploits, le génie , les talents des grands hommes dans tous les genres; elle s'occupe aussi de ce qui fait le bonheur ou le malheur des peuples, des vertus ou des crimes, des événements heureux ou funestes. De ce genre sont toutes les odes de Pindare et quelques-unes d'Horace.

2. Il est impossible, chez les peuples pieux et croyants , de célébrer un événement heureux pour la patrie, sans mêler aux transports de Joie qu'il inspire un sentiment de reconnaissance pour la Divinité. Ce mouvement de lame qui s'élève aux cieux n'est pas seulement un devoir du poète, c'est en même tempsune source féconde d'inspirations poétiques. Ainsi l'ode héroïque doit être en mè.me temps religieuse C'est alors qu'elle mêle les noms des personnages qui ont illustré leur pays aux noms vénérables que la relipon a consacrés; et la gloire humaine devient auguste par cette sorte de sanction qu'elle reçoit de la Divinité même.

a. Rien n'est plus grand alors que la poésie lyrique , et c'est ce caractère imposant gui la rend aduiirable dans Pindare.

Pindare chante Agésiasde Syracuse, vainqueuràla course ies chars attelés de mules ; mais à peine a-t-il rappelé sa gloh-e , qu'il s'écrie (Olymp. 6*) :

""Q 4>tvT{; , àXÀi. U^iov *)•

48 TRAITÉ DE LITTÉBATDBE.

X, -iyoïi , 6fpa X£).£'j9(p t' èv xaôapâ 6icra)|j.£v ôx/^ov, l'Ka)[xai te Tipôç àvcipûv xa: yc'voç '.

Le voilà dans un autre sujet:

IJpô; ITtTavav Ss Trap' EùpwTa Tiopov cIeï 3-â|j.£p6v y' èXOeïv èv wpa.

"A TOI, lloCElôâfOVl [Xt-

yjieï'ya. Kpovtw , XÉyETai

Jtatô' tG/TXôxajjiov EOaovav Tsxc'ixev '.

Le poëte est déjà dans les cieux ; il raconte l'histoire des dieux, et la môle au récit d'une course de chars. Telle est la poésie lyrique.

Ailleurs , il chante Hiéron de Syracuse, et à ce nora succède celui des demi-dieux et le récit de mille prodiges. Mais, dit-il (Olymp. i) :

Xàptç ô', (XTrep ânoLvxa. -vz-ysi ta (JL£iXix.a Ova-roï;, im^pépoiaot, Ti|j.àv, xal aTTiaTOv i\).-fiG<xzo tikttov

£(A[Jl£vai TÔ TzrA/M'/.lÇ.

'Ajj.£pai S' inlXomoi , [lâpripEç ffoçcÔTaTOi"

£(TTl ô' àvôpi çâ[l£V

Eoixô; àaç.t ôaijAÔvwv x»

Xà' [jLEÎwv yàp aÎTta.

rie TavtâXou , aho', àviia TTpoTÉpwv, 98éY$o(iiai '.

Et aussitôt commence l'histoire poétique de Pélops. Le poëte présente mille inventions charmantes; enfin Pélops n'est plus, son tombeau repose aux rives de l'A'.phée. C'est ici le retour du poëte à son premier sujet :

Tô yàp xXÉo; TTjXûôcV ôî'oopxE xàv 'O-

• O Phintis , altelle-moi promplement ces mules vigoureuses , el qu'assis sur un ciiar rapide, j'arrive à la source pure d'où sortent tant de héros.

2 Me voici sur les Ibords de l'Eurotas! Là, Pitané, unie secrètement au dieu des mers, lils de Saturne, mit au monde sa lille Évadné, aux clieveu^ noirs.

3 La poésie qui répand sur tout ce qu'elle touclie des charmes dont les nommes ne peuvent se défendre, accrédite souvent le faux, et donne un air de vraisemblance à ce qu'il y a de plus incroyable; mais le temps est un témoin éclairé, qui tôt ou tard dépose en laveur du vrai. Que si un mortel ose parler des dieux, sa langue ne doit rien se permettre qui ne tourne à leur gloire : la faute en est moins grande.

Fils de Tantale , je ne dirai point de vous ce qu'en ont dit ceux qui m'ont précédé dans la carrière poétique , etc.

Xu|j.Ttiâ5wv èv 5pô(toi?

HiéroD redevient ainsi l'objet des éloges et des chants de Pindare. Tel est le mélange des choses divines dans le récit des exploits héroïques. Rien ne saurait mieux donner aux poëmes une couleur d'inspiration, et ce ton céleste qui ravit les peuples. Pindare dut naturellement imprimer ce caractère à ses odes, àcause de la piété réelle qu'il professait envers les dieux, et qui fut pour lui une source de poésie *.

Il n'en est pas ainsi d'Horace^, Parcus deorum cuUor et infrequens (liv. i , ode 34) , comme il le dit lui-même. Le ton de ce poëte a de la majesté ; mais cette grandeur tient plus à la hardiesse du langage qu'à l'entraînement des émotions. Horace n'est jamais aux cieux ; il ne remue pas l'âme ; il n'a pas de ces sentiments qui remplissent l'homme de joie , de douleur ou de pitié. Rien n'est plus beau sans doute que l'ode fameuse des Drusus: Qualem ministrum fulminis a/item (liv. iv , 4) , où le poëte latin a voulu marcher sur les traces de Pindare ; mais celte beauté est due surtout à une création d'images vives qui étonnent et saisissent la pensée, a une rapidité de tours concis et énergiques qui entraînent l'esprit, et ressemblent le mieux à l'enthousiasme.

Lorsque Horace a de véritables inspirations , il les trouve dans l'aspect des impiétés de sa patrie , dans ces images de désolation qui s'attachent aux temples ruinés et déserts. La poésie, qui se nourrit de sentiments divins, peut aussi chercher des émotions aans la haine des profanations et des sacrilèges (liv. m, ode 6) :

Delicta majoram immeritus lues, Romane, donec templa refeceris yEilrs(iui' labente.s deorutn , et Fœda ni{i;ro j>imulacra fumo.

Dis te minorem quod geris, imperas; Hinc omne principiuin, hue referexitum:

Di milita iie;ilfcli ded^runt Hespeiiie inala lucluosa;.

' De 11 on voit briller au loin la gloire des jeux olympiques, dans cette même carrière ou Pélops courut autrefois.

^ Voyez mon Hislohe de la LUIcnittire grecque, p. 60-8.

3 Horace, avec son caractère de philosophe facile, n'a pris de Pindare que la forme extérieure. C'est la-dessus que roule toute son^ ode : Pihdaram quisquis studet amulari, rappelée plus haut, et citée à la ûa du vol., n. 6. Voyez aussi l'Hist. de la Littérature latine, p. 82-7.

TRAITÉ DE UTTÉa. — POÉTIQUE. §

50 TRAITÉ DE MTTÉRATÎTP.E.

Et, après ce grave début, il fait un tableau effrayant de la dépravation des mœurs et des impiétés du siècle. Avec ces images, la poésie est toujours solennelle et imposante. Ailleurs, après une peinture des guerres civiles, il s'écrie {liv. 1,3.5) :

Eheu ! cicalricnm ol sceleris pudpt Fratrumqiip. Quid nos dura rcfugimus ALluA'f Quid inlaclutn nefasli Liquiuius ? unde nianum juventus Metu deorum continuit? quibus Pepercil aris?

Ces images jetées dans la poésie lyrique sont d'un admirable effet, et donnent de la vie aux tableaux qu'elle retrace.

Abt. III. — Ode morale ou philosophique.

I. Qu'est-ce que l'ode morale ou philosophique? — 2. Quel doit être lecarzctëre de l'ode philosophique?

1 . L'ode morale ou philosophique est celle qui roule sur des sujets de morale , d'arts ou de sciences.

2. Tous les sentiments y doivent être nobles, les principes solides. Ici, plus même que dans l'ode héroïque, le poète ne peut trouver d'inspirations réelles que dans ce qui est bon, c'est-à-dire dans la vertu , dans la convenance et dans la vérité Horace, que nous avons jugé sévèrement peut-être, a donné plusieurs fois à ses chants cette couleur morale qui est aussi la couleur poétique. Le poète est en effet comme le moraliste; s'il parie des crimes des hommes, il faut qu'il montre en même temps l'aspect des dieux vengeurs ; Jj

Sïppp DiesnitPr

Neglectus inccsio addidit integrum; Rani aiitpcedeiilein scelestum Deseruit pede Pœua claudo.

(Liv. ni, ode 2.)

Au nombre des plus belles odes philosophiques, on peut citer la première, la deuxième et la troisième du livre m.

Abt. IV. — Ode badine et Chanson.

I. Qu'est-ce que l'ode badine, et quel en doit être le ton? — «. Qji*appeUe-t-on ode ânacréontlque ? — 3. Quelle modification le christianisme pcut-il apporter i celte

espèce d'ode? — 4. Qu'est-ce que la chanson? — s. Quel doit être le style de la tlianson ? — 6. Quelle est la forme de la chanson? — 7. Combien y a-t-U d'espèces de chansons?

1. L'ode badine est celle qui roule sur des sujets propres à des descriptions gracieuses, à des scènes touchantes, à des chants joyeux. Elle veut un ton modéré, qui n'exclut pas Tenthousiasme. Ses tableaux , sans être jamais trop riches, doivent être toujours frais et riants. Ses pensées, sans être trop élevées ou trop fortes, sont toujours vives, naturelles ou délicates : au lieu de sentiments sublimes, elle en a d'agréables et de tendres; son style n'a rien de pompeux, mais il est toujours élégant et varié. Le poëte peut y répandre avec grâce des traits de morale, et y entremêler de fines louanges. C'est ce que fait Horace dans l'ode seizième du liv. lll, adressée à Mécène, de qui il avait reçu une petite métairie, voisine de Rome. Nous en citerons quelques strophes :

Purœ rivusaquse, silvaque juperum Paucorum, et segetis certa lides meœ, Fulgenîem imperio ferlilis Africae Fallit sorte beatior.

Quanquam nec Calabrae mella ferunt apes; Nec Lestryçonià Bacchus in amphorà Languescit mihi , nec pinguia Gailicis Crescuiit veiiera pascuis ; Importuna lamen pauperies abest, Nec , .si plura velim , tu (lare tleneges. Coiitraclo raelius parva cupidine Vecligalia porrigain , Quàm si Mviidoniis regnnm Alyattei Cainpis coritiiiu^-m. Multa peleiitibus Desuiit multa. Bene est, cui deus obtniit Parcâ , quod salis est , manu.

(Voyez à la fin du vol., n° l5, l'ode de Chaulieu sur Fontenay, son pays natal. )

2. Quand l'ode badine ne chante que Bacchus ou l'Amour, on rapj)elle anacréontique , du nom d'Anacréon, qui l'a immortalisée :

Nec si quid olim lusit Anacreon

Delevil œtas. (Hor\ce.)

Toutefois nous n'en citerons ici que deux pièces fort courtes, Vxyn&surla nécessité de boire, l'autre «wr/'^woMr.

Elç TÔ Seîv Ttîveiv.

Utvei Oa).a<r(ja ô' aCipa;,

52 TKAITÉ DE LITTEHATUBB.

O 5' rikioç 6àXaCT(Tav, Tôv S' YiXtov CTeXr,vri.

Tî (xot (Ji(i"/£a8', éTaïpot, Kaùx(À) ÔiXovTt Ttîvciv;

(Ode XIX.) Etç 'Epwxa.

Al Moùffat xàv 'EpwTa,

Toi KàXXei 7:ap£Ôwxav.

Kai vOv V) Kyôipsta Zï]Teï , XùTpa cpepouaa , AOffaaOai xôv 'Èpwxa, Kâv Xûa-/) Ô£ Tiç aÙTÔv,

OÙX £^£1(71 , [JL£V£l Se*

AouXeueiv ôcSîSaxTat.

(Odexxx.)

3. Certes, ce n'est pas ici que la poésie remplit le mieux /a noble fonction que lui assignent les lettres , celle de ramener les hommes à la vertu par des leçons ingénieuses et savantes. Que du moins elle apprenne du christianisme à mettre dans ses chants une telle empreinte de pudeur, que jamais ils ne laissent dans ia pensée une image funeste à l'innocenee. Sous ce rapport, on ne peut rien indiquer de mieux qu'une ode de KIopstock, intitulée Salem ou l'Ange du pur amour; elle montrera comment lareligion chrétienne a épuré ce sentiment.

4. La c/ta/iio/i est un poëmefortcourtqui touche à la poésie lyrique par sa forme et par son objet. C'est le plaisir qui l'inspire; ellelechanteavecsesmilleformes,tantôtavec l'ardeur d'une passion profonde, tantôt avec ia légèreté d'un désir à peine formé. Elle se varie elle-même selon les choses qui séduisent le cœur; elle est vive ou piquante, touchante ou moqueuse; elle a des pleurs ou des épigrammes : tantôt ce sont des pensées hardies et qui ressemblent à l'inspiration, tantôt des pensées gracieuses et qui ressemblent a la naïveté. Souvent l'esprit lui tient lieu de sentiment; elle joue avec les passions du cœur, et ne prend dans les émotions que ce qu'il y a de plus passager. Enfin la chanson n'a point de ton ni de caractère fixe; c'est l'œuvre du moment.

5. Le style de la chanson doit être léger, les expressions choisies et toujours exactes, la marche libre, les vers faciles et coulants ; il faut que le tour n'ait rien de forcé , et que tout y soit fini , sans que le travfdl s'y fasse sentir.

6. La chauson se compose de stances appelées couplets. Chaque couplet doit être terminé par une pensée fine ou par un sentiment délicat. Il yen a qui ont un refrain; ce refrain doit contenir l'idée principale de la chanson.

7. On distingue trois espèces de chan ons : 1° la chanson erotique, consacrée à l'amour; on l'appelle romance., lorsqu'elle renferme une historiette de galanterie; 2" la chanson bachique , consacrée au vin ; 3" la chanson satirique, consacrée a la critique des mœurs, des travers et dos défauts ; on l'appelle aussi vaudeville.

Art. V. — Cantate.

I. Qu'est-ce que la cantate? — 2. Combien y dUtingue-t-on de parties , ot quelles sont les règles de la cantate pour le récit, l'air, le sujet et le style? — 3. Ces règles sont-elles obligatoires? — 4. Combien de genres compte-t-on dans la ean- Ute?

1 . La cantate est une espèce d'ode faite pour être mise en musique.

2. On distingue dans la cantate deux parties: les récits, bornés ordinairement à trois, et les airs dont chaque récijj. est suivi. Le récit présente l'objet, l'air exprime le sentiment ou la réflexion que cet objet a fait naître.

J.-B. Rousseau, à qui l'on doit ce poërae, demande' quelque trait historique ou fabuleux, d"où l'on puisse tirer des réflexions morales. Selon lui, la cantate doit être une allégorie exacte dont les récits soient le corps, et les airs, l'âme et l'application. Ce poëme admet la même noblesse d'idées, la même pompe d'expressions que l'ode; mais il en rejette les écarts et le désordre, incompatibles avec l'art et la sagesse qu'il faut pour soutenir une allégorie. Le style du récit doit avoir plus d'élévation et d'énergie que celui de l'air, qui doit être plus vif et plus animé.

3. Telles sont les règles tracées par J.-B. Rousseau , et il s'y est astremt dans ses cantates; mais elles ne sont pas obligatoires. Les airs peuvent être remplacés par des chœurs, comme a fait M. C. Delavigne dans sa cantate des Troyennes^\ le sujet peut être religieux, sans allégorie, comme dans la cantate de M. de L^s[\^^:\.\xxe pour les Enfants dune maison de charité.

{Foyez ceUe cantate , n" 16 , à la lin du volume. )

' royez Préface de ses œuvres.

' Foyez It cfaap. vm , qui traite de l'élégie, et le n" 48 , à la fin du volume.

d4 THÂITE DE LIXTEBATUBE.

4. Il y a des cantates dans le genre noble et dans le genre gracieux. Telles sont celles de Circéduns le premier, et celle de V Arbiisseau dans le second.

Peut-on rien ajouter à la beauté de ce tableau , où le poëte représente la magicienne Circé ayant recours aux secrets de sou art pour rappeler Ulysse?

Sur un autel sanglant l'affreux bûcher s'allume; La foudre dévorante aussilôl le cojisume : Mille noires v;ippuis obscurcissent le jour. Les astres de la nuil interrompent leur course, Lesjleiive» étonnés remontent vers K-ur source, Et Plulon même tremble en sou obscur séjour.

Sa voix redoutable Trouhie les enfers; Un brnil formidable Gronde (lan.> le» airs; Un voile effroyable Couvre l'unhers.

La terre tremblante Frémit de terreur; L'onde turbulente Munit de fureur :

La lune sanglante Recule d'horreur.

^ Dans le sein de la mort ses noirs enchantements

/ Vont troubler le repos des ombres :

' Les mânes effrayés quittent leurs monuments.

L'air retenUtau loin de leurs longs hurlements;

Et les vents, échappés de leurs cavernes sombres,

Mêlent a leurs clameurs d'horribles sifflements.

La cantate de Y Arbrisseau offre les images les plus douces et les plus riantes. Telles sont celles-ci :

Jeune et tendre arbrisseau , l'espoir de mon verger, Fertile nourrisson de Vertumne et de Flore, Des faveurs de l'hiver redoutez le danger. Et retenez vos fleurs qui se pressent d'éclore, Séduites par l'éclat d'un beau jour passager.

Imitez la sage anémone , Craignez Borée et ses retours ; N Attendez que Flore et Poraone

' Vous puissent prêter leurs secours.

Philomèleest toujours muette , Progné craint de nouveaux frissons; Et la timide violette Se cache eocor sous les gazons.

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