‹ Traité théorique et pratique de littérature (volume 2)Chapitre 34 sur 79 · HOR · texte numérisé non relu

HOR

nais on doit toujours se souvenir que

138 TBAITE DE LITTEBATUBB.

L'ardeur de se montrer et non pas de médire Arma la vérité du vers de la satire.

(BotL.)

5. La satire doit éviter de publier les scandales des hommes, lorsqu'elle prétend leur donner des leçons de sagesse. Il faut qu'elle ait soin de ne point enflammer davantage les passions haineuses, tandis qu'elle songe à les apaiser; ni d'exciter encore la malignité humaine, sous prétexte de corriger les vices par le ridicule.

Il y a un genre de sujets qui s'offrent eux-mêmes à la satire. Elle n'ira point saisir dans la société ce qu'elle renferme de plus hideux, pour l'exposer dans un tableau poétique à l'attention des hommes; mais comme tous les désordres se tiennent, elle choisira ceux qu'elle peut espérer le plus de réprimer par les coups sanglants de ses épigrammes. Quelquefois une erreur d'esprit, un léger préjugé, une opinion qui paraît passagère, indique un mal plus réel et plus profond dans la société. Tout ce que peut faire la satire, c'est de flétrir cette opinion, ce préjugé, cette erreur : ce n'est souvent qu'un vice de l'esprit , qu'un jugement faux; mais il tient à une longue altération des habitudes publiques, et, ne pouvant tout corriger à la fois, la satire néanmoins remplit sa mission en corrigeant ce qu'elle peut atteindre.

De là les écrits satiriques contre les mauvais auteurs, contre les esprits faux, contre les sophistes. La satire peut sans doute frapper aussi les vices du caractère, l'hypocrisie des uns, l'avarice des autres, l'orgueil insolent, la bassesse servile, l'ignorance superbe, la jalousie sotte et cruelle, l'intolérance aveugle et farouche; ajoutons l'impiété téméraire et imbécile, l'infidélité hideuse, et cette audace de l'esprit qui , dans les temps de corruption comme le nôtre, arrive a un tel degré de cynisme, que le reproche même lui devient un titre de gloire. Dans cette nature de sujets, le génie du poëte s'enilamme peut-être davantage , et prend un caractère plus élevé ; mais il ne peut espérer de maintenir, par la satire, les liommes dans les bornes de la raison et de la morale. Juvénal a peint de grands désordres et poursuivi d'affreux scandales; mais ses satires, souvent sublimes, ne sont pas des leçons de vertu : il y a des choses qu'il ne faut pas montrer aux hommes, de peur de leur apprendre

POETIQUB. I 3 y

les secrets de Ja dépravation. Aussi Juvénal n'a-t-il corrigé son siècle ni les suivants'. On n'arrête pas le torrent des vices comme on arrête les excès du mauvais goût.

D'un côté, des réalités choquantes, comme dans Juvénal, de l'autre, des fienéralltes qui ressemblent à des lieux communs , comme dans Despreaux ; ici des personnalités dangereuses, la des reproches ridicules par leur universa lité; tels sont les dangers de la satire, lorsqu'elle traite des sujets qui rappellent des tableaux de mœurs. Le récit des désordres et la peinture des vices devieiment hideux cl blessent la pudeur sans corriger la licence; d'une autre part, les généralités deviennent injustes et blessent la raison sans corriger les vices.

Ainsi , tout ce qui tient aux convenances de l'esprit , soit dans les mœurs, soit dans les lettres, tels que les défauts, les travers, les ridicules moraux ou littéraires, devraient former l'objet principal de la satire.

{Foyez à la lin du vol., n" 37, divers extraits d'Horace, de Juvénal et de Boileau.)

''%^. La satire doit avoir un caractère réservé, et un ton qui n'alarme jamais la pudeur. Le style licencieux est d'ailleurs un outrage au bon goût; et c'est un grand éloge pour Boileau d'avoir pu dire de lui-même :

.... Que, harcelé par les plus vils rimeurs, Jamais , nlessant leurs vers , il n'effleura leurs mœurs

C'est, dis-je, un grand éloge de Boileau, non-seulement comme écrivain religieux , mais encore comme poëte. La poésie prend un caractère noble et sacré, lorsqu'elle respecte la pudeur ; et cette délicatesse craintive est un charme de plus qui séduit les hommes parla dignité modeste qu'elle donne au langage.

7. Dans la satire des ouvrages d'esprit, il faut que le poëte, guidé par un goût sûr, se montre toujours sans amertume, sans passion , sans partialité. La prévention ne doit jamais dicter ses jugements. Boilea'ua manqué à cette règle à l'égard du Tasse et de Quinauit.

Le satirique doit aussi s'interdire les personnalités; il parlera des ouvrages , mais non des auteurs. Despréaux n'a pas toujours observé cette loi de bienséance ; il a pris plai-

* Voya: Histoire de la Littérature latine, p. 284 et suiv.

. 140 TRAITÉ DE LITTÉBÀTUBE.

sir à tourner en ridicule l'indigence de quelques méchants écrivains de son temps, et en cela il ne doit pas être imité. Les lettres ne doivent servir qu'à rapprocher les hommes dans le cercle du bon , du beau et du vrai. , , . ,

I ( Voyez à la fia du vol. » n" 38 / des extraits d'Horace , de iàvWai et de \ Boileau4i<v.i>4 >i >u i-ji ^ /i^ii»;^^-. »n -.lii,.) uiiiiît.-) , i-.iiTiiitifi..

V i ,,iiu) 'iirtl •i/iq ^'>l()')il)i-i r:'!(l')() !';•>•! >•»!> '.! ,^■>^!>'rvtl•l>• i

a.»T., Y.TrT!4/?Q%we ou Fable, Métamorphose et Conte,

I. L'apoloînie doit-tl être rangé dans le pcnre didactique? —2. Qii'est-re que lapoloiïiie ou fablo, et quel en est le caractère moral ?- 3. Quelle est l'orljjlne de l'apologue?— 4. Quelles doivent Cire les (|ualilés de l'action dans l'apologue ? — B. Quelles sont les qualités de l'apologue ?— G. Quel doit être le style de la labic? — 7. Quels sont les orneuienls do rapolop;iie? — 8. Quel doit étn- (e dialo<nie dans la fable? — 9. Ou<'lle doit être la moralité de l'apolo^'ue, et où doit-elle être placée? — 10. Qu'est-ce que la métamorphose, et d'où le sujet dùlt-ll être tiré? — 11. Qu'est-ce qu'admet la mélauiorpho-ie?- lï. Quelle rèf;le doil-on observer dans le choix des sujets? — ij. Qu'est-ce que le conte? — m. DequoI se nourrit le conte? — i.;. Quelle doit être l'éleiidue du conte? — le. Que d«U faire le pot'te lorsqu'il se iriélc hu rëcJt de la sei^ne ? — 17. Quel doit être le caractère du conte? — io. Quelle est la partie la plus piquante du conte?— 19. L'unité est-elle nécessaire au conte? — 20. Qu'y a-t-'il a dire sur la moralité du conte?

^^ 1. L'apologue ' doit être rangé dans le genre didactique. / C'est en effet un poëme consacré spécialement à nous ins- / truire d'une manière agréable et détournée. La Fontaine ' l'aitrés-biendit: ' ri.r.^n 'ini i..-,,^ i ^-,1. . ,ii'>->i! •\\ lU: ')A .-Hi'jluni I

* Les f abl es ne sont point ce cf u'el les semblej9t être : ; ■ 1 h » 1 1 : »

\ Le plus limple animal nous V tient lieu de maître; .1 ., 1

Une moiale nue apporte de l'eaDvà ; '• " *"' "

Le conte l'ait passer le précepte avec lui :

En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire.

2. V apologue est une petite épopée, ou le récit d'une action attribuée à des personnages quelconques, dieux, hommes , animaux , êtres inanimés , et dont il résulte pour les mœurs une instruction utile , appelée tnoralité. "L'apologue a cela de particulier que, comme l'instructlon qu'il donne est couverte d'un voile ingénieux, elle n'est jamais choquante pour l'amour-propre. Les formes en sont légères, la grâce naïve, la parole douce et insinuante. Les enseignements n'en sont pas suspects, parce que les personnages n'ont rien d'austère ni d'effrayant. Quelquefois ce sont les animaux des bois qui deviennent les précepteurs de l'humanité : ne fût-ce qu'une nouveauté, cela a du ciliarmc et du piquant.

'• «Aussi la fable est-elle le genre de poésie qui semble le mieux

-iliii; ■'■■ ■■

' 'ATcà, loin de, XÔYoç, discours, c'est-à-dire, écrit dont le sens réel â'éloigne du sens extérieur.

POETIQUE. 1 4 l

remplir l'objet moral des lettres humaines, celai de corriger les vices de l'homme , et de lui donner des leçons de vertu sans blesser sa vanité.

3. Il n'est point possible de marquer le temps où commença l'apologue. Le plus ancien que nous connaissions est eelui qu'on trouve au Livre des Juges {ix,8-i5), où les

arbres veulent élire un roi. »

■ \ i.iii ')tii(i) (i.i (^oyer cet apologue à la fin du vol. , n° 39.) nu'; ■ iinij ':'

Un politique (Ménénius Agrippa) , un philosophe (Esope), un prophète (Nathan) , se servaient de l'apologue presqiie à la même époque : à Rome , pour ramener le peuple séditieux'; en Asie, pour ramener les peuples et les rois; à Jérusalem, pour annoncer à David son crime. Et puisque, sansêtre d'intelligence, les hommes l'employaient également dans divers lieux du monde , il en résulte que la nature même leur en avait fourni l'idée.

Une opinion règne généralement , c'est qne la fable a pris naissance dans les temps difficiles pour la liberté , et que les poètes, n'osant faire retentir la vérité à l'oreille des tyrans, ont chargé des êtres allégoriques ou des animaux sauvages d'en produire les leçons ; mais les vrais tyrans que la fable avait à dompter, ce sont les passions humaines , qui n'entendent pas la vérité sans frémir ; ce sont ces tyrans qu'il a fallu tromper, et telle est la vraie origine de la fable: le reste n'est qu'une invention chimérique. Les despotes sont assez méchants pour savoir découvrir les ruses dont on se sert afin de répandre des vérités qui les flétrissent aux yeux des peuples, et les poètes, assez courageux pour attaquer le despotisme , ne vont pas chercher la voix du singe, du renard ou de l'agneau pour faire entendre les gémissements de Thumanité. Toutes les fables du bon La Fontaine n'auraient guère épouvanté les monstres de la révolution; mais le sublime dithyrambe de Delille les fit trembler. (F. p. 4,3, età lafin'du vol., n" li.)

Toutefois, il faut reconnaître que, dans certains cas, la fable a réussi auprès des peuples et des puissants plusque n'aurait pu le faire la vérité simple. Ménénius n'a calmé lesRomainsque par l'ingénieux apologue des Membres et de l'Estomac; Ésope n'a sauvé du supplice un gouverneur,

' Voir tome du Style et de la Composition, ou t..I«M)w.l39.

accusé de crime capital, que par l'énergique allégorie du

■Renard dans la fosse'; Nathan n'a fait sentir a David son

sci-imeque par l'admirable parabolo du Hicheet du Pauvre ' .

4. L'apologue, n'étant qu'iinu épopée en petit, a nécessairement plusieurs points communs avec le poëme épique. Ainsi l'action y doit être une, Juste, vraisemblable e\, entière ^.

La fable du Loup et du Chasseur, dans La Fontaine, pèche contre l'unité; — celle des deux Moineaux, de La Motte, contre la justesse; — celle de la Génisse, de la Chèvre et de la Brebis en société avec le Lion, contre la vraisemblance. Enfin quand Horace a dit :

Partarient montes , nascetur ridiculus mus ,

et Despréaux après lui :

La montagne en travail enfante une douris ;

ils auraient péché contre l'intégrité, s'ils avaient voulu faire une fable ; mais quand La Fontaine dit :

Une montagne en mal d'enfant Jetait une clameur si haute

Voilà le commencement. Que doit produire ce travail, cette clameur si haute ?

Que chacun, au bruit accourant.

Crut qu'elle accoucherait sans faute D'une cité plus grosse que Paris

Cette attente des peuples fait une sorte de milieu ; la fin arrive :

Elle accoucha d'une souris

Page 1