Les descriptions doivent être gracieuses
Qu'en ses plus beaux habits, l'aurore, au teint vermeil Annonce à l'univers le retour du soleil , Et que devant «on char ses légères suivantes Ouvrent de l'Orient les portes éclatantes : Depuis que ma bergère a quitté ces beaux lieux. Le ciel n'a plus ni jour ni clarté pour mes yeux.
(Segrais.)
Les descriptions ont souvent des allusions à quelque circonstance de la vie champêtre, comme dans ces beaux vers de Virgile, imités par Racan :
Sepibus in nostris parvam te roscida mala
( Dux ego vester eram ) vidi cum matre legentem ;
Aller ab undecimo tura me jam ceperat annus;
i^ Jam fragiles poteram à terra contingere ramos. Ut vidi, ut perii, ut me malus alistulit errorl
I II me passait d'un an , et de ses petits bras |^__^Çueillait déjà des fruits dans les branches d'en bas.
Quelquefois les descriptions ne font que peindre l'ex-
POltriQUE. lô'J
li'ôme oisiveté des berfrers; et ce n'est que parla qu'on pp;it justifier la description que Tliéocrite fait d'une coupe ciselée {Id. i, v. 27-56). Virgile semble y avoir mis plus de goût en l'abrégeant ( Ed. m ) :
y. "Pociiîa ponnm
•' Fagina, ca^Iatum divini npus Alcirnpdonfis: iienta quLbus torno facili sii|)erad(Jita vitis - Diffusos hedprà vpsUl palleiitc corymbos. t In medio duo signa, Conon, et quis fuit aller? i bescripsit radio toliim qui genlibus orhem, \ Tptnpora qiiae inessor, quie curvus arator haberet. î Necdum illis labra admovi, sed condita servo.
ÇCe dernier vers est traduit de Théocrite :
0Û8' ÉTt Tta iroTt y^at-o^ èu.hv Otyev, àXÀ' êti xeirat
10. L'églogue peut quelquefois prendre l'essor. Théocrite, Virgile, Segrais, Racan ont traité des sujets élevés. Mais si les bergers parlent de grandes choses, il faut que ce soit toujours avec une sorte de timidité, d'étonnement et d'embarras, qui fasse sentir leur simplicité au milieu d'un récit pompeux :
/^^Urbpm quara dicuut Romam, Melibœe , putavi,
/ Stuitus ego! baie nostrce similera , quo s.epè solemus
I Pastores ovium teneros deppllere fétus.
l Veriim haec tantuna alias inter caput extulit urbes,
\ Quantum lenta soient inter viburna cupie^iM.
\^ (YiRG., Ed. l.)
Si le poëte veut absolument chanter et d'un ton ferme l'origine du monde, s'il veut prédire l'avenir, qu'alors il introduise Pan, le vieux Silène, Faune, ou quelque autre divinité, comme l'a fait Virgile dans l'églogue 6^
11. Rien de plus délicat, de plus ingénieux, que les églogues de quelques-uns de nos poètes : l'esprit y est employé avec tout l'art qui peut le déguiser. On ne sait oc qui manque à leur style pour être naïf; mais on sent bien qu'il ne l'est pas : cela vient de ce que leurs ber» gers pensent au lieu de sentir, et analysent au lieu de iKM'ndre.
Tout l'esprit de l'églogue doit être en sentiments et en images : on ne veut voir dans les bergers que des hommes bipu organisés par la nature, et que l'art n'a point ini. tiés aux secrets de l'analyse. Ce n'est que par les sens qu'ils sont instruits ou affectés, et leur langage doit êlre
comme le miroir où ces impressions se retracent. C'est le mérite dominant des églogues de Virgile :
Ite, meae, felix quondam pecus , ite, capellse.
Non es,o vos posthàc, viridi projectus in anlro,
Duniosà pendere procul de rupe videbo.
i Carmina nulla canam : non , me pascente, capellae, Xjlorautem cytisum el salices carpelis amaras !
Un berger ne doit apercevoir que ce qu'aperçoit l'homme le plus simple, sans reflexion et sans effort : il est éloigné de sa bergère ; il voit préparer des jeux et il s'écrie :
Quel jour ! quel triste jour ! et l'on songe à des fêtes !
( FONTENEIXE. )
II croit toucher au moment où de barbares soldats vont arracher ses plants , et il se dit à lui-même :
Insère nunc ,Melibœe , pyros ! pone ordine vîtes !
1\IRG., Ed. 1,73.)
12. La pastorale est ordinairement de tous les poèmes le plus maigre par le sujet et le moins diversifié dans l'exécution. Tous les faiseurs d'églogues, depuis Théocrite et Virgile, ont reproduit jusqu'à satiété les scènes champêtres de leurs devanciers , et de cette imitation servile provient la fadeur qui semble l'inévitable apanage des pastorales. Le moyen d'en bannir cette insipidité, c'est d'y introduire les divers incidents qui donnent occasion aux bergers de montrer leur caractère et leurs inclinations, les scènes de bonheur ou de chagrin domestique, l'affection mutuelle des époux, des pères et des enfants, des frères et des sœurs, les prétentions et les rivalités des amants, les épanchements de l'amitié, enfin les événements inattendus , soit heureux , soit malheureux, qui peuvent intéresser une famille. C'est ce qu'a fait Gesner , poète suisse , et par là s'est agrandie la carrière des pastorales.
( Foyez une idylle de Gessner, n" 47 , à la tin du volume.)
13. La pastorale peut prendre aussi la forme d'un drame régulier, où l'on joigne à l'innocence, à la simplicité des mœurs champêtres, une intrigue, des caractères et des passions théâtrales. Tels sont le Pastor fido de Guarini, VAminta du Tasse et le Gentil berger ( Gentle shepherd) d'Allan Ramsay.