‹ Traité théorique et pratique de littérature (volume 2)Chapitre 39 sur 79 · CHAPITRE U · texte numérisé non relu

CHAPITRE U

GENBE BLÉGIAQUE.

De r Elégie.

La plaintive élégie , en longs habits fle vleuïi , Sait, les cheveux épars, géniir sur un cercueil. Elle peint des amants la joie ou la tristesse. (BoiL., Jrt Poét., c. II.)

I Ou'est-ce que l'élé^e? — 4. Quels sont les sentiments et les pensées qui coi viennent a l'élégie? — 3. Où se trouve réalisé l'idcal de l'elégie? — 4. Que iioi s rcstp-l-il de l'élégie grecque? —s. Qu'est-ce que l'élé^e latine? — 6. En icorabien de genres l'élégie peut-elle se partas-'cr? — 7. Que doit être l'élégie passionné* , Iciidre ou gracieuie ? — s. Quels poOmes peut-on rapporter à l'élégie?

1. \J élégie, comme l'indique son nom ' , a d'abonl eu pour objet de chanter les malheurs; poëme primitif de la douleur et de la plainte, elle devint encore pai* la suite le chant de la joie douce, du sentiment tendre et de l'amour heureux :

Versibus impariter junctis querimonia primum, Post etiam inclusa est voti sententia compos ;

mais on peut due que linfortune lui sied mieu-x que 1 î bonheur.

'2. Les pensées et les sentiments qui conviennent à l'é légie plaintive sont les mêmes qui, tour à tour, se sucsèdent dans l'âme accablée sous le poids des chagrins. Dans cet état , ie sentiment de son mal est celui qui , comme une flèche ardente , s'enfonce le plus souvent cl le plus vivement dans un cœur malade. 11 fait son supplice et pourtant il lui plaît; il arrache aux yeux d(":J larmes de sang , et l'homme semble vouloir que la sourc(î de ces larmes soit intarissable ; il aime à faire saigner se;; plaies ; tout ce qui les irrite lui agrée ; il met du desseing , du consentement et de la complaisance à se nourrir en * la

' 'E Xé-^eiv, dire hélas !

* Expressions de Montaigne.

ÎRJ TnAiTK DR Lrrri'înATUiîR.

tristesse, et l'on dirait qu'il y a quelque ombre avjrr?an(Uxe et de délicatestse qui lui rit et qui \q, flatte nu giron mesme de la mélancholie. 'On aimera donc à voir le poète élégiaqiie revenir souvent sur la peinture des maux qu'il endure, s'attacher et s'arrêter longtemps aux idées qui les lui rappellent, et par des expressions, des images et des figures nouvelles, les varier et les développer presque jusqu'à satiété. Mais il est naturel que plus le malheureux se nourrira de la pensée de ses maux, plus ils lui sembleront durs et insupportables. Les expressions du poète seront donc -aussi fortes et terribles; les ima2:es les plus hardies, les métaphores les plus audacieuses se presseront donc en foule sous sa plume. 11 ne s'arrêtera pas à les disposer avec ordre; cela suppose de la réflexion : il les accumulera l'une sur l'autre; ce qui sera un véritable débordement. Nous comprendrons qu'il est embarrassé pour exprimer tout ce qu'il éprouve , tout ce que le malheur fait naître dans sa pensée; et désespéré de ne pouvoir trouver des mots assez énergiques pour émouvoir notre pitié, inspîver la douleur qui le presse et en peindre l'excès, il nous semblera redoubler d'efforts et tâcher de suppléer à la force des expressions par le nombre.

Dans l'emportement de la passion, il se montrera aussi bizarre et injuste ; il inventera des causes aux malheurs qui lui sont advenus; il se prendra à torct ou à droict pour avoir où, s'escrimer; il accusera le ciel et la terre, tous les éléments; il adressera la parole aux objets le moins capables de l'entendre, et fera les imprécations les plus terribles contre ses ennemis, dont il montrera le nombre augmentant tous les jours; car la douleur est aussi naturellement inquiète et soupçonneuse. Elle voit partout des trames et des complots; elle découvre une intention malveillante dans l'action la plus simple, dans un geste, dans un coup d'ceil ; elle s'indigne si on la néglige, et les railleries la transportent de fureur. Mais une expression de bienveillance la remplit aussi de joie; elle oublie ses maux si on semble les partager; pleurez avec elle, et bientôt ses larmes se sécheront. Le cœur du malheureux s'ouvre facilement à l'espérance : il s'empare avec empressement du seul bien qui lui reste; mais souvent trompée, cette espérance qu'un rien fait nattre, un rien

POETIQUK. 1G3

suffit pour la renverser. On voit donc tous ctts sentiments-se détruire l'un l'autre, et c'est ainsi que l'âme du poëte élégiaque devra nous paraître successivement ajiitee par le désir, par la crainte, par l'espérance, par la terreur, par le désespoir. Le sentiment de la douleur sera donc le seul qui ne la quittera jamais entièrement; et toujours dorainte par la pensée de ses maux, on la verra sans cesse y re\enir, et si quelquefois elle veut vaincre sa tristesse et forcer ses lèvres à feindre un sourire, ce sourire nous semblera encore tout humide de pleurs, et nous y repondrons par un gémissement :

(Homère, Iliade, vi.)

3. Telle est l'élégie en général , et l'idéal de l'élégie se Trouve réalisé dans la poésie des Hébreux. Le Livre des Psaumes en contient trente, dontla plupart furentcomposées par David. Plusieurs d'entre elles (ps. 68,85 , 142, 37, .54, 108 , 139) semblent se rapporter à l'époque où il fuyait devant son fils Absalon ; d'autres (ps. 38, 53, 34, i4l, 55, 3o, 41-42, 62) , au temps où Saûl , jaloux de son mérite et sa gloire, cherchait toutes les occasions de le faire périr, et ou lorsque, ne trouvant pas d'autre moyen de mettre ses jours en sûreté, il avait pris le parti de la fuite, et allait dans le désert, et chez les peuples voisins , ou plus d'une fois il fut exposé au même danger qu'il voulait éviter.

Parmi toutes ces élégies , le psaume 4i« peut être pro- »posé comme le plus beau modèle du genre,

ÔIT-sait l'éclat et la magnilicence avec laquelle on célébrait chez les fléhreux les cérémonies de la religion; le peuple y accourait en foule des exlrémilés de la Judée, et ces jours étafent pour lui de véritables jours de f&te et de réjouissance. David, poursuivi par ses ennemis, exposé à leurs insultes, et languissant dans l'exil loin du temple et de ses solennités, devait donc être en proie a la plus vive douleur; mais Achille, exilé dans sa tente par la soif de la veugi^ance , se consolait avec sa lyre ; c'était à sa lyre aussi qu'Orphée demandait de dissiper les ennuis de son C(jpur; et. comme eux, David tâchait d'adoucir ses chagrins en les chan tant sur la harpe. Il composa cette adiûirahje élégie ou sont peints avec \à plus grande vérité tous les sentiments qu'il devait éprouver dans son exil. Tour à tour il frémit de désir, cedf a la douleur , s'abandonne aux re-:ruls, succombi- sous le poids de raffliction , et tombe vaincu par les maux qu'il endure; puis il se relevé, il ose lulter cotilre eux, et saisit avidement (juelques rayons d'espérance qui brillenl au nulieu des ténèbres épai.sses dont il est enveloppé. Il supplie, il pleure, il aime, ilse plaint, il remercie, il se lais.sc ahcr au désespoir, a laconliance; il est terrassé, il se reli-ve et parait comme au même instant et presque ii la fois agité de mille sentiments opposés.

Il commence par une comparaison tirée des lieux mêmes qu'il habite.

!(>'* THAIXJÉ DK LlïlKKAlURE.

Au sein des déserts brûlants d'Hermoniioi , de cette terre altérre que ne peut rafralctiir un fleuve jaunâtre et profondément encaissé, qu'on nomme le Jourdain, et dont l'onde épaissie se traîne avec lenteur sur un sabi^ mobile, il a vu souvent les animaux lia.etants de soif se précipiter aveo ardeur vers les sources d'eau vive ; \\ trouve de la ressemblance entre leur position et la sienne :

Ainsi qu'un cerf altéré soupire pour l'eau des fontaines , Ainsi mon àme soupire pour vous, ô mon Dieu ! Mon àrae a soif du Dieu fort et vivant '.

Et tout à coup, se laissant emporter à l'ardeur de ses désirs :

Oh! quand est-ce que j'irai et que Je paraîtrai dans la présence de mon Dieu '!

Le plaisir et le bonheur dont il pourra s'enivrer alors lui rappellent don ioureusement qu'il est maintenant triste et malheureux. Hélas!

Jourei nuit mes larmes sont mon aliment,

Parce qu'on me dit sans cesse : Ou est donc ton Dieu '?

Ces demandes, ces reproches impies sont ce qui afflige David le plus profondément : et, qu'on nous permette de le dire en passant, c'est encore un des îraits particuliers qui distinguent essentiellement les poésies sacrées «e toutes celles de l'anliquité pareune. Partout, il est vrai, les historiens, les poètes, les philosophes, détestent le sacrilège et l'impiété ;<i'est une disposition naturelle et générale; mais aucun ne va jusqu'à s'en ;fffliger, jusqu'à s'en faire un sujet de chagrin personnel; et il n'y a que David qui se dise et redise :

Leurs blasphèmes sont dans ma mémoire, il attristent mon àme.

Et j'épanclie ma douleur au dedans de moi :

Jusqu'au jour ou j'approcherai des tabernacles admirables,

Ou je porterai mes pas vers la demeure du Seigneur;

Au milieu des accents de joie et des cantiques de louange.

Et des exclamations du peuple qui célébrera votre fêle.

Ces dernières idées le ramènent encore à l'espérance; et s'indignant alors contre lui-même de se laisser toujours abattre par la tristesse, il a recours à une des ligures les plus animées , et par une apostrophe hardie :

Pourquoi , ô mon àme, es^tu accablée de tristesse? Pourquoi me troubles-tu?

Espère en Dieu. Oui, je chanterai encore ses louanges, Les louanges de celai q,ui est mon salut '>.

Et ces versets forment le refrain ou la période intercalaire qui est répétée

» Quemadmodùm desiderat cervus ad fontes aquarum ,

lia desiderat anima mea ad te, Deus!

Sitivit anima mea ad Deumlbrtem vivum.

» Quando veniam et apparebo antè faciem Dei ? 3 Fuerunt mihi lacrvmif me^e panes die ac nocte,

Dum dicilur mihi quoiidiè : Ubi est Deus tuus?

* H;ic recordalus sum ,

El efH"udi in me animara meam ,

Quoniam transibo in locum labernacull admirabilis,

Usciue ad domum Dei ;

In voceexultationis,et confessionis,

Sonus epulantis.

* Quare trislis es, anima mea?

El quare conturbas me?

Spera in Deo, quoniam adhuc contitebor iOi,

Salulare vultùs mei.

trois fois dans le cours du psaume , -et gui convient, si bien à la nalure de l'élégie, puisque la douleur se comprit dans ses idées, et aime à revenir sur les sentiments qui l'agitent e't.i les reproduire par intervalles. Dans ce chanl d'un exilé, c'est donc l'espérance qu'il se plaît à invoquer, et il redouble d'efforts pour s'exciter lui-même a l'accut'illirdans son cœur Mais tout à coup une circonstance imprévue vient donner une nouvelle force à ses craintes et à sa IristeNse. Seul sur le haut des montafines ou le Jourdain prend sa source, il contemple ses flots, enflés par la pluie des orages, se précipiler avec fracas, et ce bruit lui rappelle l^trouble de sa vie agitée, et par une image bardie, nonfondant et broyant ensemble les couleurs qui conviennent à la tristesse et celles qui conviennent au torrent:

Ici l'abime invoque l'ahîme.

Tout autour raugi-ssenl les cataractes;

Tous vos orages d'en haut, ô mon Dieu!

Tous vos lIoLs ont passé par dessus ma tète.

Mais au retour de l'aurore, le Seigneur appellera sa miséricorde,

Et, pendant la nuit, je le célébrerai dans mes chants '.

Et tout le reste de cette élégie nous présente ainsi le tableau fidèle d'un homme agité qui llolte entre l'espérance et la crainte, qui trouve partout des raisons pour l'une ou pour l'autre, qui s'empare de toutes les idées, les accueille un moment, les caresse avec complaisance, puis les rejette avec dépit, pour y revenir encore et les rejeter encore, jusqu'à ce qu'enlin il se réfugie plein de confiance dans la bonté du Seigneur qui le protège.

/■^utre les élégies de David , il y en a d'autres qui portent des noms d'Asaph, d'Ethan, d'Eman, etc. ; mais quelque belles qu'elles soient, aucune n'est comparable pour sa perfection à celle de David dans son exil , si ce n'est peut-être ]ii Super flumina Babijlonis, ce psaume , le plu.s beau des cantiques sur l'amour de la pairie, selon l'expression d'un écrivain célèbre qui l'a lui-même imité pour le fond dans la première strophe d'un chant d'Atala.

■• (Foyez n° 48, à la fin du vol., ces deux morceaux avec la Cantate des pTroyennes de M. Cas. Delavigne.)

/ 4. Il ne nous reste rien de l'élégie grecque où brillèrent ^allimaque , Phllétas et Mimnerrae. On peut toutefois rapjîorter à ce genre le touchant monologue qui commence ■VA?idromaque(ÏEm'\p'ide, le Tombeau d'Adonis, idylle lie Bion , et le Tombeau de Bion , idylle de Moschus.

'-^^Afoyez ce dernier morceau, n' 49, à la fin du volume.)

Page 1