GENBE LÉGER OU DES POÉSIES FUGITIVES
Définition et titres des Poésies Fugitives.
I. Qu'appelle-t-on poésie-s fugitives? —2. Quels sont les petits poèmes à ranger parmi les poésU's(ui;itives?
1. Onappelle/joesees/wgriYiyesdepetitspoëmes fort courts, destines plutôt à plaire un moment qu'à produire de grands
poétiqi:k. 167
ertets. Oq ne peut Jes regarder que comme des jeux litte raires, exercices d'esprit ou passe-temps de société. Du veste, il n'est pas aussi facile qu'on se l'imagine de réussir en ce genre. Outre que les poésies fugitives exigent, chacune dans sflu espèce, un talent pcirticulier , on n'y souffre pas les moindres irrégularités, les défauts même les plus légers 11 faut , sous peiue d'être regardée comme mauvaise, qu'une pièce de vers ait toute la perléctiou dont elle est susceptible. / 2. Les petits poèmes qu'on a coutume de ranger parmi ^ les poésies fugitives sont: 1° Véaigme, le logogriphe et la charade: 2° ïépigramme et lemadrigal; 3" le sonnet et la ballade; 4" le rondeau et \ttriolet; b^l'épahalame; G° /'é- \ pitaphe et l'inscription.
S 1*'. — De r Énigme, du Logogriphe et de la Charade.
I. Qu'e«l-ce que l'énigme?— s. Çuelle différence y a-l-il entre la défiaition et l'énigme?- s. Quel est le tour le plus ingénieux nour réniçmei"— a. Quelle doit être la clarté de l'cnlijine ?— 8. Qu est-ce que le logogriphe? — s. Qu'esl-cc que Ja ciiurade?
I . 'L'énigme est la description ou la définition des choses en termes obscurs et vagues, mais qui, tous réunis, désignent exclusivement leur objet commun , et laissent à l'esprit le plaisir de le deviner.
^^^- L'énigme, comme la définition oratoire ou philoso- 'phique, doit avoir un objet distinct et ne convenir qu'a lui seul. Mais dans la définition, il faut que chacun des traits ait sa clarté, sa précision, sa justesse; au lieu que dans l'éuigme aucun des traits n'a réellement ou ne semble avoir cette relation directe. Ils présentent même à l'esprit des rapports différents , quelquefois opposés , et des idées incompatibles; c'est cette ambiguïté de rapports, cette incompatibilité d'idées qui constitue l'énigme et la distingue de la définition. Or, le moyen de lever l'équivoque et d'expliquer la contradiction, c'est d'examiner dans quel sens t4)us les mots de l'énigme se rapjwrtent les uns aux autres et conviennent au même objet. Cette coïncidence une fois aperçue, la description doit se trouver exacte et suffisante.
3. Le tour le plus ingénieux pour l'énigme, c'est de donner une définition, une description qui clairement convienne à une chose et semble ne convenir qu'a elle , «i d'ajouter qu'il s'agit d'une autre chose (;ue de celle qu
TP8 traite de LITTEBA.TOBK.
se présente à l'esprit. En voici un exemple fort joH :
J'ai vu, j'en suis témoin croyable, Un jeune enfant, armé d'un fer vainqueur, Le bandeau sur les yeux, tenter l'assaut d'uu cœur
Aussi peu sensible qu'aimuble.
Bientôt après, le front élevé dans les airs,
L'enfant tout fier de sa victoire , D'une voix triomphante en célébrait la gloire, Et semblait pour témoin vouloir tout l'univers.
Jusque-là , il n'y a personne qui ne dise , c'est l'Amour; mais on lit à la fin :
8uel est donceetenfantdont j'admirai l'audace? 3 n'était pas l'Amour. Cela vous embarrasse.
Si ce n'est pas l'Amour, qu'est-ce donc? C'est le ramoneur; « t le portrait n'en est pas moins fidèle. Ce qui rend ici la îiirprise plus piquante, c'est de trouver entre l'Amour et le ramoneur tant de ressemblance qu'on ait pu les prendre l'un pour l'autre.
L'énigme ne doit pas présenter trop de clarté dans les indications ; ce serait émousser le plaisir d'une recher- « hi! curieuse. Par là pèche l'énigme suivante qui d'ailleurs serait bien exacte :
Je ne suis rien. Pexiste cependant.
Les lieux les plus cachés sont les lieux que j'habite; Le sage me connaît et la folle m'évite. Personne ne me voit ; jamais on ne m'entend.
Du sort qui m'a fait naître
La rigoureuse loi
Veut que je cesse d'être
Dès qu'on parle de moi.
Il l'St par trop aisé de reconnaître ici le silence.
:j. Le logogriphe ( Xo'yo;, mot, yplooi;, filet, énigme) est un î énigme qui donne à deviner, non pas une chose , mais in mot, par 1 aualj'se du mot lui-même. C'est donc l'assem- 1 lage de plusieurs énigmes dont l'une porte sur le mot total ou cor/;.<f, et les autres, sur les parties ou membres du jtK'me mot, c'est-à-dire sur les syllabes ou lettres différemlaent arrangées. En voici un exemple du poète comiqai' Dufresny :
Sans user de pouvoir magique.
Mon corps , entier en France , a deux tiers en Afrique. >
Ha têle n'a jamais rien entrepris en vain.
Sans elle , en moi tout est divin.
Je suis assez propre au ru.slique,
Quand on me veut ôler le cdur.
Sa « VU plus d'une fois renaître le lecteur, on nom honleversé, rlaPRereuj voisinage Au Gascon imprudent peut causer le naufrage.
Le mot de ce logogriphe est Orange , ville de France. Les deux tiers sont Oran, ville d'Afrique. La tête est or, métal , et dont la suppression donne le mot ange. Le cœur ?st an , par la suppression duquel on a le mot orge. Le îhangement des lettres de ce mot Orange fait trouver celui de Garone (pour Garonne], fleuve qui coule dans la Gascogne.
Le logogriphe latia qui suit ne vaut pas moins :
Cortice sub gelido reserant mea viscera flammam. A. capile ad calcem resecare ex ordine merobra Si libeat, varias assumam ex ordine formas : Spissa viatori jam nunc prolendilur umbra; Nunc defendo bonos et amo terrere nocentes; Mox intrare veto- sum denus denique et unus Unica si dcsit inini cauda , silere jubebo.
^^ Le mot est silex , qui , par le retranchement successil ^Bune lettre, donne z7ex, lex, ex, a;, et sile, en n'ôtant ^^ue la dernière lettre.
6. Ldicharade est une énigme où l'on donne à deviner un mot dont on divise les syllabes, lorsque chacune de ces syllabes forme un autre mot. On dit ensuite ce que signifie chaque syllabe , et l'on indique à peu près ce qu'est le mot dans son entier. En voici un exemple :
Mon premjVr est cruel, quand il est solitaire; Mon second, moins honnête, est plus tendre que vous : Mon tout, à votre cœur, dés l'enfance a su plaire, Et, parmi vos attraits , est le plus beau de tous.
{Fer- tu.)
Voici le modèle aes charades latiues :
Sume caput, curram; ventrem conjunge , volabo; Adde pedes, comedes; et sine ventre, bibes.
{Mus-ca-tum. )
- De VEpigramme et du Madrigal.
L'épigraname plus libre, en son tour plus borné,
N'est souvent qu'un boa mot de deux rimes orné.
(BOIL., Art poét.f ch. ii. )
Le madrigal plus simple et plus noble en son tourf Respire la douceur, la tendresse et l'amour.
•V ^LE MÊME
I. Qu'était-ce que l'eptgramme chez les Grecs et chez les Latins? — 2. Qirpntend-on actuellement par epigramme ? — 5. Quelle est lamaliëre de répiRraïuine
ThAlTÉ DE LITTÉR. — W)ÉTIOtE. H
T70 TRAITÉ DE LITTÉBATUBE.
—4. De quoi se compose l'éplfrramme ?— «. Que comprend la pensée de l'éiitgramme f — 6. En quoi consiste la briÔTelé de l'éplgramjne ? — 7. Coimncnt l'épigrainine doit-elle Ctrp Inli^ressante? — s. Quels sont les défduts di- rc*i>lgraiiirae et quand les éqiiivoaucs et les jiyperboles y sont-elles permises ? — 9. \:\\ (juol le madrigal dlffôrc-t-ll de rcplRraniiiic ?
1. \]éj)Hjramme ^ comme l'indique son nom ', n'était, chez les Grecs, qu'une inscription pour des offrandes religieuses, pour des tombeaux, des statues ou des monuments. Aussi les épigrarames grecques n'ont-elles, pour la plupart, rien de commun avec ce que nous nommons une épigramme. Telle est la suivante, sur une statue de Niobé :
Le fatal courroux des dieux
Changea celte femme eu pierre.
Le sculpteur a fait Ijien mieux ,
I! a fait tout le contraire. ^
Laïs , sur le retour, consacre son miroir dans le temple^ (c Vénus, avec ces vers :
'II (Toêapôv yE>.â<ra(TO xaO' 'EXXàSoç , •^ tôv èpacTTcôv
'E(T(Aàv èvt iîpo6ûpot; Aal; ëyouija véwv, T-?i riaçty] xh xaTOTrxpov èusl notyi (jlèv ôpàcôai
Oùx èÔéXo) oïri S' Yjv, Tiàpo; cô ôijva(J.ai.
(Platon le Philosophe.)
Lais anus Veneri spéculum dico : dignum habeat se
Alenia ?elernum forma ministerium.
Al mihi nullus in hoc usus, quia cernere talem,
Qualis sum, nolo; qualis eram, nequeo.
(Auson. , Epigr. LV. )
Je le donne à Vénus, puisqu'elle est toujours belle :
Il redouble trop mes ennuis.
Je ne ^aurais me voir eu ce miroir fidèle, Ni lelle que j'étais, ni telle que je suis.
( Voltaire.)
J.épigramme suivante n'est >as moins délicate ;
(luand la dernière fois dans le sacré vallon,
La triuipH des neuf Sœurs, par l'ordre d'Apollon ,
Lut l'Iliade el l'Odyssée, Chacune a les louer se montrait empressée. « Apprenez un sfcrel qu'ijinore l'univers,
L^ur dil alors le dieu des vers.
Jadis avec Homère aux rives du Perraessfi, Dans ce bois de lauriers, ou seul il me siiivait. Te les lis toutes deux ; plein d une douce ivresse,
Je chantais, Homère écrivait.»
(BOILEAU
|Le grec n'a qu'un seul vers :
Het5&v jiev èYuv, è/âpouiat ôè ôsÎoî '0(iTipoc ' 'K»cC, sur, Ypaiiaw , in';erPtion.
L'épigramme latine conserva quelque chose de son origine; mais comme elle s'est aiguisée davantage, elle se rapproche ainsi de l'épigramme actuelle.
2. On entend actuellement çarépigramme, toute pensée intéressante, fine, ingénieuse, plaisante ou satirique , présentée heureusement et en peu de mots. \
3. La matière de l'épigramme s'étend fort loin : elle s'é- 1 lève à ce qu'il y a de plus noble dans tous les genres, elle descend à ce qu'il y a de plus petit ; el le loue la vertu , censure le vice; elle bafoue le sot, stigmatise le fat, etc. Cependant, les genres simples ou médiocres lui siéent mieux , parce qu'elle a pour caractère l'aisance et la liberté.
4. L'épigramme a généralement deux parties : l'une est l'exposition du sujet, c'est-à-dire de la chose qui a produit' ou occasionné la pensée; l'autre est la pensée même, ce qu'on appelle la pointe on le bon mot L'exposition doit être simple , aisée , claire ; la pensée doit être libre par elle-même et par la manière dont elle est tournée.
5. La pensée de l'épigramme ne comprend pas seulement les idées, mas encore les sentiments Telle est l'épigramme suivante de Martial :
Non amo te , Sabidi , nec possum dicere qaarè : no« taDtûm possum dicere , noD amo te. •>.