‹ Traité théorique et pratique de littérature (volume 2)Chapitre 43 sur 79 · C'est la naïveté qui fait le caractère du rondeau · texte numérisé non relu

C'est la naïveté qui fait le caractère du rondeau

Le rondeau, né Gaulois , a la naïveté.

(BoiL.)

Ce petit poëme admet les tours gaulois qui semblent conserver cet air simple et sans façon que nous supposons volontiers à nos pères, parce que nous nous croyons plus fins qu'eux.

2. Le rondeau se compose de treize vers, de huit ou de dix syllabes, avecdeux refrains de deux, de trois ou de quatre syllabes; ce sont celles qui commencent le premier vers. Les vers sont sur deux rimes dont huit masculines et cinq féminines, ou sept masculines et six féminines. Le premier refrain est après le huitième vers , et le second, après le treizième. En outre, il faut un repos après le cinquième vers. Tel est le mécanisme du rondeau. En voici un exemple qui contient ces règles mêmes, mais qui n'a que ce mérite :

Ma foi, c'est fait de moi ; car Isabeau M'a conjuré de lui faire un rondeau.

Cela me met en une peine extrême.

Quoil treize vers, huit en eau, cinq en éme. Je lui ferais aussitôt un bateau.

En voila cinq pourlanl en un monceaii.

Faisons en sept en invoquant Brodeau, Et puis mettons par quelque stratagème , Ma foi, c'est fait.

Si je pouvais encor de mon cerveau Tirer cinq vers, l'ouvrage serait beau.

Mais cependant me voila dans l'onzièice. Et si je crois que je fais le douzième, En voilà treize ajustés de niveau.

Mu foi c'est fait. ( VoiTiRE. )

' Sirène.

J78 TBAITE DB LITrBBÂ.TUBU.

3. Le triolet est une espèce de rondeau qui n'a que deux rimes sur cinq vers, dont les deux premiers présentent un sens achevé. Le premier doit être répété après le troisième, et les deux premiers après le cinquième. Le mérite du triolet consiste dans l'application plus ou moins heureuse qu'on fait de ces deux premiers vecs. Tel est celui de Ronchin :

Le premier jour du mois de mai ..*

Fui le p!us heureux de ma vie.

Le beau dessein q ue/ je formai

Le premier jour au mois de mai!

Je vous vis , et je vous aimai.

Si ce dessein vous plut, Sylvie,

Le premier jour du mois de mai

Fut le plus heureux de ma vie.

§ 5. — De VEpithalame.

I. Qa'osl-cc que l'épltlmlamc? — 2. Où trouvc-t-on ce genre depoMe che» les anciens?— û. .\-t-il été cultivé chez les modernes?

1. Vcpilhalame, comme l'indique son nom', est un |X)ëme fait à l'occasion d'un mariage. Il a deux parties essentielles : l'une comprend les louanges qu'on donne aux nouveaux époux, et l'autre, les vœux qu'on fait pour leur bonheur.

2. Ce genre de poésie se trouve chez les Grecs et les Latins. Théocrite a fait l'épithalame imaginaire d'Hélène et de Ménélas, et Catulle, l'épithalame réel de Maulius et de Vinie. Celui-ci, d'un sujet usé, a su faire un ouvrage charmant, parce que le talent rajeunit tout.

( Voyez à la lia da vol. , n" 60, un extrait de ces deux poëmes.'

3. Les modernes ont aussi cultivé ce genre de poésie. On peut, dans le genre noble et sérieux, citer comme modèle l'épithalame composé par le cardinal de Bernis en 1745, sur le mariage de Louis, dauphin de France, avec Marie-Thérèse , infante d'Espagne.

QFoyez un extrait de cet épithalame, n» bo, à la fin du volume. ) ' 'EttC , sur, (li}.n\LOi , lit nuptial.

§ 6. — De l'Epitaphe.

I. Qu'est-ce que l'épltspbe? — t. Que doit être l'épitaphe satirique?

1 . Vépitaphe, inscription turaulaire, est communément un trait de louange, de morale ou de satire, qui doit présenter un sens clair, précis et facile à découvrir. L'épitaphe suivante de Turenne, par Chevreau, ne fait pas moins l'éloge du général que du roi :

Turenne a son tombeau parmi ceux de nos rois; Il obtint cet honneur par ses fameux exploits. Louis voulu! ainsi couronner sa vaillance, Afin d'apprendre aux siècles à venir Qu'il ne met point de différence Entre porter le sceptre et le bien soutenir.

Celle d'Alexandre, que gâte le second vers et qu'il faut réduire au premier :

Saffîcit haie tamalas , cai non snffecerat orbis ,

est un trait de morale plein de force et de vérité. C'est dommage qu'Aristote ne l'ait pas faite par anticipation , et qu'Alexandre ne l'ait pas lue.

2. Quand l'épitaphe est une satire du mort , elle doit avoir toute la finesse et tout le piquant de l'épi gramme; mais ce genre est odieux et lâche. On ne peut l'admettre que contre les méchants et les scélérats connus dans l'histoire. Telle est l'épitaphe du fameux Arétin, par Maynard :

Le temps, par qui tout se consume, Sous cette pierre a mis le corps De l'Arétin, de qui la plume Blessa les vivants et les morts.

Son encre noircit la mémoire Des monarques, de qui la gloire Est vivante après le trépas, Et s'il n'a pas contre Dieu mûm<> Vomi quelque horrible blasphème, C'est qu'il ne le connaissait pas.

Nous ne pouvons mieux terminer cette Poétique que par l'extrait suivant d'un auteur dont nous partageons les croyances religieuses , politiques et littéraires :

« En parcourant les divers genres de poésies, partout on voit que le succès du génie se fonde uniquement

180 TRAITR DE tlTTEBATlIRE.

sur les pensées de vertu. Croyons bien que l'objet primitif des lettres humaines, comme celui de tous les arts de l'esprit, est de rendre l'homme bon et de lui adoucir la vie. Les passions peuvent venir à l'encontre d'un si utile objet; mais il est doux de songer que si la volonté humaine peut dégrader ce qu'il y a de plus beau dans la poésie humaine, sa puissance ne va pas jusqu'à taire des chefs-d'œuvre avec des pensées de désordre el de perversité La poésie a souvent prêté ses charmer a des vices hideux ; mais alors elle a violé sa nature ; et ses productions en ont toujours reçu quelque atteinte; le mauvais goût accompagne la licence. 11 y a une loi sacrée qui condamne le génie à se flétrir luimême , dès qu'il ose flétrir la vertu ; et si l'on espère me montrer des poèmes où se rencontrent à la fois l'em- ))reinte du génie et l'apologie du vice et de l'abjection , je dis d'avance que lorsque Dieu permet une telle exception , c'est pour donner un autre exemple; car le sort de ces bizarres chefs-d'œuvre , c'est d'être cachés à la vue des hommes comme quelque chose de hideux; chose admirable et nouvelle, que ce qui est beau doit être couvert d'un voile ! Ce n'est pas le sort des vraies merveilles du génie; elles brillent à l'éclat du jour, et la beauté n'est jamais condamnée à se cacher dans les ténèbres. • (M. Laurent) E.)

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